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Panne d’électricité en Espagne : pourquoi la chasse aux coupables risque d’être longue

Plus de vingt-quatre heures après la coupure de courant massive qui a touché l’Espagne et le Portugal, la péninsule ibérique peut au moins éliminer un suspect : celui d’une cyberattaque. "Aucune intrusion dans les systèmes de contrôles du réseau électrique n’a été repérée", affirme Eduardo Prieto, directeur des opérations du gestionnaire du réseau électrique espagnol (REE). Certes, un sabotage informatique reste possible. C’est pourquoi la justice espagnole ouvre une enquête sur le sujet. Cependant, si aucune de ces deux pistes ne s’avère concluante, il sera long et difficile d’établir la liste des coupables.

Car l’enchaînement ayant plongé la péninsule ibérique dans le noir impliquerait alors les opérateurs du réseau électrique, les producteurs d’énergie renouvelables et même les personnalités politiques à l’origine des choix énergétiques nationaux. "L’affaire me rappelle celle du black-out survenu en Angleterre en 2019, lorsqu’un orage avait fait disjoncter un champ d’éoliens en mer. La difficulté pour l’Espagne va être de distinguer, dans cette succession d’événements, quelle est la cause de la cause", estime Mathieu Bineau, directeur général de Voltalis.

Faut-il par exemple blâmer les énergies renouvelables ? Celles-ci se sont développées massivement ces dernières années. Au moment de la panne, l’Espagne exportait justement beaucoup de solaire vers la France et le Portugal. Pour une raison encore inconnue, c’est la ligne vers la France ou celle vers le Portugal qui a disjoncté. Cet arrêt a entraîné un excédent de production intermittente, rendant impossible l’équilibre entre l’offre et la demande d’électricité, d’où des coupures en cascade.

La France a-t-elle joué un rôle ?

Mais qui faut-il incriminer dans ce genre de situation ? Les systèmes de coupures automatiques ont a priori joué leur rôle. Cependant, il est possible qu’une partie du réseau électrique ibérique ne soit pas en mesure d’absorber les énormes quantités d’énergies entraînées par la production solaire. "Dans un réseau électrique, les électrons s’écoulent un peu comme un fluide. On ne sait pas parfaitement quel chemin ils prennent. Il peut très bien y avoir un engorgement, comme s’il manquait une route à quatre voies en période de trafic" avance Mathieu Bineau.

Les producteurs d’énergies renouvelables pourraient également être pointés du doigt : au moment de la panne, les prix de l’électricité étaient négatifs. La logique voudrait qu’ils aient stoppé leur activité. Mais ont-ils rechigné à le faire ? Même la France pourrait avoir joué un rôle dans les malheurs de l’Espagne. En bloquant une ligne de manière automatique parce qu’il y avait un incident côté espagnol, notre pays a peut-être aggravé la situation de l’autre côté des Pyrénées. "Mon intuition, c’est que les opérateurs espagnols et portugais ont mal géré la disruption d’une ligne d’échange entre l’Espagne et le Portugal. Il y a eu ensuite une réaction en chaîne. Or dans ce genre de cas, les opérateurs ne comprennent pas forcément la situation, surtout en cas de multiplication des alarmes. Finalement, ce qui aurait dû être un incident local devient un événement national", souligne un expert.

Un sujet politique

Vérifier ces pistes prendra du temps. En attendant, l’incident pose le problème de la flexibilité des réseaux électriques. Dans le passé, le système électrique espagnol pouvait compter sur des centrales à gaz et à charbon pour s’équilibrer. Aujourd’hui, avec la montée des énergies renouvelables, le pays à du mal à piloter sa production. "Si par exemple, tous les bâtiments d’Espagne étaient équipés d’un système automatique permettant de couper la climatisation au moment du début de l’incident, peut-être qu’on aurait pu éviter l’effet contagion", estime Mathieu Bineau. Cependant, même si elle fait des progrès dans le pilotage de la demande, l’Espagne n’est pas encore suffisamment avancée dans ce domaine.

"Les choix d’investissement, les orientations réglementaires, les opérateurs sous tutelle du gouvernement. Tout va être passé au crible. Le sujet risque de devenir politique", estime Mathieu Bineau. "Étant donné les coûts financiers engendrés par la coupure, ni REE, ni REN (le gestionnaire portugais) ne seront enclins à révéler la vérité, surtout si leur responsabilité est engagée. L’hypothèse du hacking permet de brouiller les pistes", souligne un spécialiste.

"Il y a plein de façons différentes de raconter cette histoire de coupure. Certains en profiteront pour remettre en cause la transition énergétique et demander un retour des centrales à gaz. D’autres diront que les producteurs de renouvelables ne jouent pas le jeu et qu’il faudrait leur appliquer un contrôle étatique plus fort. Chacun peut y aller de sa petite musique parce que les causes sont sans doute multifactorielles", analyse Mathieu Bineau. Un système complexe, un événement sans précédent, de nombreux facteurs aggravants… La chasse aux coupables risque d’être longue.

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