World News

Pourquoi la violence est-elle surtout masculine ? Les réponses de quatre disciplines scientifiques

Les statistiques sont implacables. 96 % des individus incarcérés sont des hommes, comme 83 % des auteurs des violences physiques recensées chaque année par les services de police et de gendarmerie. Indéniablement, la violence se conjugue au masculin. Ce qui ne veut pas dire, à l’évidence, que tous les représentants du "sexe fort" sont des êtres brutaux et incapables de se contrôler. Pour autant, ce phénomène traverse les époques et les continents. "Il s’agit là d’une constante anthropologique : ce sont les hommes qui mènent les guerres, et qui font preuve de brutalité dans les affaires privées. Les éthologues montrent qu’il en va de même chez les primates supérieurs", relève le sociologue Olivier Galland.

Sur le temps long, bien sûr, les agressions en tout genre ont très fortement régressé. Mais la répartition genrée de la violence, elle, n’évolue pas. Ces derniers jours encore, les nombreux faits divers très médiatisés, de la tuerie dans un établissement scolaire à Nantes à l’assassinat d’un musulman dans une mosquée du Gard, en passant par les nombreux homicides liés au trafic de drogue, ou aux règlements de comptes entre bandes rivales, n’impliquaient que des hommes. Comment expliquer une différence aussi marquée selon les sexes ? De la sociologie à la psychiatrie, en passant par la psychologie et l’épidémiologie, plusieurs disciplines se sont penchées sur cette question. Chacune apporte son éclairage propre, pour mieux approcher ces comportements typiquement masculins… dont les premières victimes sont aussi les hommes eux-mêmes.

Eric Macé, sociologue : "Nous devons changer en profondeur l’éducation de nos enfants"

La poursuite de la violence masculine dans nos sociétés contemporaines s’explique largement par le décalage entre le discours devenu légitime, qui vise à faire advenir l’égalité entre les hommes et les femmes, et l’éducation que l’on donne à nos enfants, encore très marquée par les inégalités de genre.

Notre société est l’héritage d’un monde patriarcal qui se perd dans la nuit des temps, avec une hiérarchie stricte entre hommes et femmes. Le masculin, c’est la vie sociale, la vie politique, la guerre, l’esprit d’entreprise, l’action, la création artistique… Mais pour que cela soit possible, il a fallu que les femmes s’occupent des tâches liées à la reproduction et aux soins des enfants et des personnes âgées, essentielles mais considérées comme subalternes. Dans ce monde-là, la masculinité est définie par l’agressivité, le sens de l’honneur, la puissance d’agir et la violence.

A partir du XVIIe siècle, les sociétés occidentales vont moderniser ce patriarcat, mais sans l’abolir. Alors qu’il était justifié jusque-là par des récits religieux, de nouvelles explications, biologiques notamment, vont venir conforter le partage des tâches entre les hommes et les femmes. Ces causes biologiques s’avèrent en réalité infondées scientifiquement, mais elles légitiment cette nécessité absolue imposée aux garçons, à partir de l’âge de 6 ou 7 ans, de s’affirmer, de se montrer virils, voire violents, de rejeter la féminité et l’homosexualité, puis d’exister via des pratiques à risque comme les violences routières, les violences conjugales, les violences délinquantes, qui sont massivement masculines.

Ce monde n’a pas été remis en cause jusqu’aux années 1960. Mais à cette période, on observe en Occident une bascule anthropologique majeure, jamais vue dans l’histoire de l’humanité : l’invention d’une société d’égalité des genres. Tout d’un coup, les attendus deviennent très différents : la priorité n’est plus à occuper un rôle social d’homme, mais à cultiver son individualité. C’est en tout cas ce qui s’impose en théorie. Car en pratique, les anciens modes de socialisation, les stéréotypes, les inégalités de genre n’ont pas disparu.

Nous nous trouvons donc aujourd’hui dans ce moment compliqué où il faut inventer une nouvelle forme de masculinité, qui ne s’identifie plus à la virilité et à ses attributs. Cette mise en tension concerne toutes les couches sociales, même si les pratiques masculines violentes prennent des formes différentes selon les milieux. Le fait qu’elles perdurent prouve que cette révolution anthropologique a peut-être été réalisée au niveau du droit et des valeurs, mais pas dans la réalité des pratiques et des représentations sociales.

Cela a conduit très tardivement nos sociétés contemporaines à s’en inquiéter, et à chercher à agir. Les pays scandinaves ont su prendre cette question à bras-le-corps, mais pas la France. Pour s’adapter, nous devons changer en profondeur l’éducation de nos enfants. Aujourd’hui, nous ne savons toujours pas les équiper pour vivre dans un monde égalitaire. Plus ou moins consciemment, nous continuons à apprendre à nos garçons à faire preuve d’un "égocentrisme légitime" : on attend d’eux qu’ils aient des projets, qu’ils prennent des risques, etc. Or quand cet égocentrisme est contrarié, la violence peut être une ressource pour rétablir leur identité, leur rôle social. A l’inverse, on attend trop des filles un comportement empathique et un altruisme obligatoire. Tant que nous ne réussirons pas à mettre en œuvre de façon efficace de nouvelles socialisations, nous continuerons à observer ces formes de masculinité violente.


Jean-Daniel Zeitoun, épidémiologiste : "Il existe au moins en partie une cause biologique à ces comportements"

L’épidémiologie s’intéresse aux morts par suicides, homicides et accidents de la même façon qu’elle étudie les maladies. Il existe toute une littérature scientifique qui repose sur des analyses observationnelles, où les profils de personnes ayant commis des violences sont comparés avec d’autres. Il n’y a aucun doute sur le fait que les activités violentes sont très largement le fait d’hommes, à plus de 90 %, depuis la préhistoire. Cette violence s’exerce principalement contre d’autres hommes : 80 % des victimes d’homicides sont de sexe masculin. De nos jours, l’histoire classique dans l’espace public, ce sont deux hommes entre 15 et 30 ans, socialement désavantagés, qui se combattent mais ne se tuent pas.

Ce constat montre en lui-même qu’il existe au moins en partie une cause biologique à ces comportements. La violence masculine est une constante trop forte pour que l’on puisse imaginer que toutes les cultures humaines aient toujours systématiquement transformé les hommes en animaux brutaux. Quand un phénomène traverse l’histoire et la planète avec autant de constance, il s’agit d’un argument fort en faveur d’un rôle de l’inné.

Par ailleurs, ces comportements apparaissent très tôt dans la vie. Dès l’âge de deux ou trois ans, les garçons ont plus souvent des comportements plus agressifs que les petites filles. Il paraît difficile de penser que l’influence culturelle joue déjà un rôle aussi tôt dans la vie. Rien de sérieux n’a jamais réellement été avancé en ce sens.

Mais quelles sont les parts respectives de la biologie et de la culture ? Il est impossible en l’état de nos connaissances de répondre à cette question. De même, on ne connaît toujours pas exactement les mécanismes biologiques à l’œuvre. La testostérone, cette hormone responsable de l’apparition des caractéristiques sexuelles des mâles, a longtemps fait figure de coupable idéal, mais elle a été innocentée. Les comportements violents ne sont en effet pas corrélés aux taux de testostérone dans le sang des agresseurs. Par ailleurs, injecter de la testostérone à des mâles ne les rend pas plus violents. Certes, ces taux montent en cas d’action violente, mais cela pourrait tout aussi bien être une conséquence de ce comportement, plutôt que sa cause. Aucun autre facteur explicatif biologique n’ayant pu être mis en évidence. Le rôle de la génétique a également été invalidé.

En miroir, la culture joue aussi un rôle important : il existe toute une littérature, du côté des sciences humaines, qui montre comment certaines cultures poussent à la virilité. Cette virilité peut elle-même déraper en actes violents. Le sociologue Norbert Elias a très bien décrit comment le déclin de la violence depuis le Moyen-Age a été très lié à l’évolution de la culture masculine – cette fameuse culture de l’honneur qui obligeait à réagir, souvent par un duel, en cas d’insulte – plutôt qu’au développement de la justice par exemple.

De manière générale, les hommes restent plus impliqués dans toutes les morts violentes, qu’il s’agisse d’homicides, d’accidents ou de suicides. Ce comportement très différent de celui des femmes reste une constante dans toutes les sociétés, qui ne s’explique pas uniquement par les effets du milieu social. Les hommes défavorisés sont les plus à risque de comportements violents, mais les femmes des mêmes catégories ne sont, elles, pas plus violentes. Il faut donc chercher les explications ailleurs à cette différence hommes femmes. La culture "masculine" joue probablement encore un rôle important, même si elle a fort heureusement beaucoup évolué au cours des siècles.

Mathieu Lacambre, psychiatre : "Tout ne peut pas être réduit à la question du genre"

Les déterminants de la violence sont nombreux, et ne peuvent pas être réduits à la question du genre. De nombreux facteurs, individuels, interpersonnels, sociétaux ou encore communautaires, contribuent à majorer ou à diminuer le risque. Il existe bien une polarisation genrée des faits de violence, mais ce n’est qu’un élément de l’analyse. A chaque fois, c’est l’intrication et la synergie de ces différents facteurs qui joue pour expliquer un passage à l’acte.

Pour autant, quand on regarde le profil des individus incarcérés, 96 % sont des hommes. Cela renvoie à un mélange de raisons biologiques et éducatives, autour de ce que doit être un homme aujourd’hui. Sur le plan neurologique, l’organisation du cerveau masculin présente des caractéristiques qui favorisent la réaction aux stimuli visuels, ce qui vient probablement de notre héritage préhistorique. Nous savons qu’il existe des automatismes à la fois pour fuir, mais aussi pour agir et répondre à une menace par un engagement physique. Les hommes sont en quelque sorte "câblés" ainsi biologiquement, et ces connexions cérébrales vont être renforcées par les injonctions sociales, qui les poussent également à agir face à une agression. A l’inverse, l’organisation cérébrale des femmes présente davantage de filtres qui fonctionnent de manière renforcée sur le plan émotionnel, et de régulation de l’impulsivité. C’est pour cela aussi que la pornographie, qui est une stimulation visuelle, attire davantage les hommes – et contribue elle-même à renforcer les violences envers les femmes.

A cela s’ajoute le rôle de la testostérone, cette hormone principalement masculine, dont la production suit des cycles, en fonction des moments de la journée, mais aussi de l’âge. A la puberté notamment elle va augmenter la libido et participer à une certaine forme d’agressivité, au sens de l’engagement dans son environnement. L’adolescent, en plein bouleversement pubertaire et hormonal va être traversé par des poussées de testostérone, avec du désir et du besoin d’engagement qui peut se manifester de différentes façons.

Quand on cumule ces données, à la fois structurales, fonctionnelles et neurobiologiques, on voit que les êtres masculins ont une plus grande propension à agir, et cette propension est ensuite renforcée par la dimension communautaire, en fonction des injonctions plus ou moins sexistes, masculinistes, patriarcales, de la société. Celles-ci diminuent aujourd’hui, mais très lentement. Certains hommes se retrouvent donc dans une impasse quand ils n’arrivent pas à rentrer dans le moule d’injonctions normées. Cela peut entraîner de la détresse et favoriser les passages à l’acte dans les situations de crise.

Ensuite, quel que soit le genre, il existe des facteurs aggravants, souvent associés, qui sont les antécédents de trauma et de mauvais traitements (y compris d’avoir assisté à des faits de violence pendant l’enfance), les addictions, et la dépression. Quand les hommes ont intégré l’idée qu’ils doivent être forts, solides, proactifs, qu’ils doivent protéger leur foyer, mais qu’ils n’y arrivent pas parce qu’ils sont dépressifs, cela augmente la frustration et la violence, envers les tiers comme envers soi-même. C’est un cercle vicieux. Pour le prévenir, il faudrait agir encore davantage sur le développement des compétences psychosociales dès l’enfance, sur la tolérance zéro vis-à-vis des violences, sexuelles ou non, sur les enfants et sur la réduction des dimensions patriarcales et masculines de nos sociétés.

Adrien Brossard, psychologue : "Je vois surtout des hommes soumis à des injonctions à être forts, dominants"

La question de l’origine des violences masculines est très complexe, mais ce que je vois au quotidien, dans mon travail de psychologue à la protection judiciaire de la jeunesse, ce sont des jeunes hommes qui ont fortement intériorisé des injonctions à la virilité, autrement dit à être forts, dominants. Quand ils vont se trouver dans cette position, ils vont ressentir du plaisir, de la fierté, et cela va conditionner leur estime d’eux-mêmes. Ils vont donc chercher à rester dans cette posture, et la violence peut être un moyen d’y parvenir.

A l’inverse, ils présentent une sorte d’intolérance à la faiblesse et à la frustration. Dès qu’ils se sentent en position d’infériorité, cela va être vécu comme particulièrement humiliant, et honteux, car dans leur imaginaire, un homme ne peut pas se retrouver dans cette posture. Donc ils vont tout de suite tenter de la fuir, par la violence, pour inverser le rapport de force. C’est le fameux « il m’a mal regardé », ou « il m’a manqué de respect ». Les jeunes avec qui je travaille savent que ce n’est peut-être pas la meilleure réaction, mais pour eux, émotionnellement, il est impossible de se sentir soumis. Donc ils vont surenchérir dans la violence.

Cette obligation à devoir toujours prouver leur virilité, à défendre leur "honneur" se transforme en fragilité finalement. D’abord parce qu’ils vont céder facilement aux provocations. Ils n’ont pas la capacité à supporter la frustration et les émotions négatives liées à la sensation d’être dominés par quelqu’un. Ils se montrent incapables d’accepter de passer leur chemin, y compris s’ils y gagnent à plus long terme, en évitant justement d’être impliqués dans des bagarres. L’autre conséquence, c’est que ces jeunes hommes s’interdisent de parler quand ils souffrent, ils refusent de mettre des mots sur certaines émotions, ils n’osent pas pleurer ni dire qu’ils ont peur, qu’ils ont besoin d’affection, d’attention. Avec derrière un effet "cocotte-minute" car à force de trop prendre sur eux, ils risquent d’exploser, justement à travers des actes violents.

Quand certains réussissent à s’éloigner de ce code viril et d’être un peu plus en adéquation avec leurs besoins émotionnels, ils risquent alors d’avoir honte d’eux-mêmes, se sentir faibles. Et là aussi, par un renversement, ils vont adopter des comportements brutaux, pour montrer justement qu’ils ne sont pas faibles. Dans tous les cas, la plupart ont beaucoup de mal à verbaliser leurs sentiments. Ils restent derrière leur carapace, inaccessibles. Si en plus ils ont vécu des traumatismes, alors le cocktail devient explosif : ils vont tout garder en eux et s’inscrire dans ce récit d’homme fort qui souffre en silence. Cela détériore leur santé mentale, et favorise aussi la violence, qui va être pour eux un moyen de reprendre le contrôle, de fuir leur souffrance, de se sentir valorisés.

Les violences faites aux femmes s’inscrivent souvent dans cette même logique. Ces hommes vont se retrouver dans une situation de désir, de dépendance affective vis-à-vis d’une personne qu’ils aiment. Ils vont vivre cette sensation comme une forme de soumission, qu’ils vont chercher à compenser par la violence, le sexisme, la misogynie, pour se replacer dans une posture de domination.

Читайте на сайте