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Faux prince turc, vrai espion algérien au Quai d’Orsay : l’incroyable raté des services secrets français

C’est un caméléon, un de ces personnages qu’on croirait sorti d’un roman, doué dans tous les rôles qu’il se façonne. Tour à tour boxeur, acteur, commercial, diplomate, libraire, enseignant, industriel, prince même. Un patriote algérien, toujours. Du genre dont on se méfie généralement dans les services secrets d’Alger. A maintes reprises, Rachid Tabti écrit au directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères, à l’ambassadeur à Paris. Il veut aider. Au cas où, un agent du renseignement le reçoit.

Quatre ans plus tard, l’Algérie a mené sa plus belle opération d’espionnage en France. Grâce aux manœuvres de Tabti, étayées par des archives inédites que L’Express a pu consulter, elle a nationalisé son pétrole aux meilleures conditions, au détriment des intérêts français. "Je ne voyais plus que lui. J’ai été prise dans un engrenage", témoigne lors du procès, en 1970, Béatrice Halegua, secrétaire au ministère des Affaires étrangères, condamnée à cinq ans de prison avec sursis pour sa complicité. Le Quai d’Orsay est humilié. L’appareil sécuritaire français se déchire.

Boxeur, acteur puis libraire

Rachid Tabti est un phénomène, l’homme de plusieurs vies. Avec une constante, cette habileté à séduire les femmes, emportées par ses traits forts et son charisme de dandy. Arrivé en métropole en 1950, à 20 ans, le natif de Constantine y a obtenu son baccalauréat, puis a suivi deux années d’études de droit dans la capitale. En même temps, il boxe, à haut niveau. Il remporte les championnats de France universitaires des welters en 1953, puis passe professionnel sous la férule de Jean Bretonnel, le plus grand promoteur de l’époque. Il gagne 12 combats sur 14, mais doit s’arrêter en 1957, un asthme chronique le handicape. En parallèle, son charme ténébreux lui ouvre les portes du cinéma ; on l’aperçoit dans Le Comte de Monte-Cristo, avec Jean Marais, en 1954, dans un épisode des Cinq Dernières Minutes, la série policière à succès de l’ORTF, en 1960.

La décennie suivante, selon les années, il est commercial pour les éditions Rombaldi, libraire boulevard Saint-Germain, professeur d’éducation physique dans un lycée de Bois-Colombes. Et presque étudiant à l’ENA, en mars 1962, il se présente au concours, apprend-on dans des archives des renseignements généraux, ce qui lui vaut une enquête administrative. "Conclusions favorables", notent les fonctionnaires ; "Il n’a jamais attiré l’attention aux points de vue politique ou national." A-t-il déjà une idée en tête ? Tabti ne sera pas admis, mais est recruté, en 1963, à l’ambassade d’Algérie en France. Officiellement, il occupe un poste de secrétaire. En réalité, il récolte des "renseignements d’ordre économique", spécifient les RG dans une note rédigée en juillet 1968, dont L’Express dévoile l’existence. Ce document est gênant pour les services secrets français car il montre qu’à cette date, les RG ont fini par identifier Tabti comme un espion. Sans jamais se rendre compte qu’il manipule une secrétaire du Quai d’Orsay avisée des pièces les plus sensibles.

Selon cette note de juillet 1968, les RG sont sollicités par leurs sources dans l’opposition algérienne. Ouali Boumaza, un agent secret algérien, est soupçonné d’animer un "commando" anti-opposition à Paris. Les policiers ont remarqué ses "cinq séjours dans la capitale" en autant de mois, ils ont aussi observé ses "contacts", à chaque voyage, avec Rachid Tabti, "chargé" par les services secrets algériens, depuis 1965, "de noyauter le mouvement d’opposition du Front des forces socialistes", un petit parti de gauche, croient savoir les agents de renseignement français. Une simple affaire de barbouzeries entre Algériens, semblent penser les RG.

Une secrétaire du Quai d’Orsay manipulée

A cette époque, pourtant, Rachid Tabti pénètre la diplomatie française en son cœur. A l’été 1966, il se présente à l’accueil de ministères, au prétexte de chercher de la documentation pour des études. Il ne se fait plus appeler Rachid, mais "Richard" ou "Tony", se prétend "prince de Marmara", une île turque. Au Quai d’Orsay, Béatrice Halegua, l’assistante de Jean-Pierre Brunet, le directeur général des affaires économiques, tombe sous le charme. Pile la bonne personne, car le diplomate est chargé des négociations pétrolières avec l’Algérie. Les compagnies françaises bénéficient d’un quasi-monopole, issu des accords d’Evian, auquel le régime de Houari Boumediene veut mettre fin.

"Richard" couvre de cadeaux la fonctionnaire, promet de l’épouser. Il lui explique, avec faconde, que la connaissance de quelques notes confidentielles l’aiderait à briller en société. Les policiers en trouveront plus de 200 à son domicile, toutes transmises par Béatrice Halegua. "Pendant trois ans, des documents très confidentiels ont été livrés et même des comptes-rendus de réunion à l’Elysée", révélera Jean Rochet, le directeur de la DST, le contre-espionnage français, dans une intervention inédite sur l’ORTF, le 27 janvier 1971. Les PV les plus secrets, le "prince de Marmara" les dépose dans un hôtel du XIIe arrondissement de Paris, où Boumaza vient les récupérer. Ainsi, les Algériens connaissent à l’avance toutes les mesures de rétorsion envisagées par la France et en août 1969, ils parent à la dévaluation du franc en changeant à l’avance la devise de leurs réserves. Cette prescience finit par intriguer les Français qui tendent un piège, fin 1969, en disposant dans le coffre de Jean-Pierre Brunet un faux rapport sur des négociations pétrolières entre la France et l’URSS. Le traquenard fonctionne ; l’Algérie s’émeut immédiatement des tractations. L’entourage du diplomate est bien compromis.

Le 26 février 1970 au matin, Rachid Tabti et Ouali Boumaza, alors officiellement cadres de la Sonatrach, la compagnie pétrolière algérienne, sont arrêtés, boulevard Suchet, à Paris. On trouve sur eux des documents secret-défense. Le 28 octobre 1970, devant la cour de sûreté de l’Etat, ils écopent de dix et huit ans de prison.

"Adepte des théories d’extrême gauche"

Dans les ministères, l’affaire vire au règlement de comptes. Où Beauvau affronte le Quai d’Orsay, déjà. Consterné par la nonchalance de Jean-Pierre Brunet, venu relativiser au procès la portée des informations volées, Jean Rochet le malmène à la télévision : "Nous nous heurtons souvent dans nos enquêtes à l’esprit de corps ou à l’esprit de clan et Monsieur Brunet a peut-être eu tendance à vouloir faire échapper sa secrétaire au sort normal." L’hebdomadaire d’extrême droite Minute se déchaîne contre le diplomate "lié aux communistes", car il aurait été membre de la CGT. Les RG diligentent un rapport en mars 1971, voué à circuler, d’où il ressort, selon les archives que L’Express a pu consulter, que "Monsieur Brunet passe pour un adepte des théories d’extrême gauche". Las, c’est Jean Rochet qui est débarqué en octobre 1972.

Bien avant, le 24 février 1971, le président algérien Houari Boumediene a décrété la nationalisation des hydrocarbures. L’heure de la "décolonisation pétrolifère", écrira l’historien Benjamin Stora. Le 24 juillet de la même année, Tabti et Boumaza rentrent à Alger, échangés contre trois Français eux-mêmes emprisonnés pour espionnage. Le "prince de Marmara" abandonne ses identités passées. Il quitte la fonction publique algérienne et enfile son dernier costume. Celui d’avocat. Atteint de la maladie de Parkinson, il meurt en 2009, à 79 ans, dans un relatif anonymat.

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