Face à la "bulle" Retailleau, la droite fébrile : l’oubli de Darmanin, la discrétion de Philippe
Gérald Darmanin est étourdi (malgré les apparences). Il a oublié de prévenir François Bayrou qu’il annonçait, dans Le Journal du dimanche, "une prison pour narcos en Guyane". Chacun sa vie, chacun son couloir et les prisonniers seront bien gardés. Les chasses aussi, les chasses gardées. Edouard Philippe est méthodique (conformément aux apparences). Samedi, il discourt sur la justice, "première fonction de l’Etat". Gérald est ministre de la Justice. Il fait le lien et prévient son ami. Qui ne tombe donc pas de sa chaise quand il apprend, depuis la Guyane, que le maire du Havre propose la suppression des juges d’application des peines. Lui ne le suggère pas encore, préférant d’abord revoir intégralement l’échelle des peines.
Bruno Retailleau est facétieux (malgré les apparences). La première fois que Christophe Béchu lui a envoyé un récit de politique-fiction faisant du Vendéen le Premier ministre d’un Edouard Philippe président, il ne réagit pas trop. Quand le maire d’Angers, qui a de la suite dans les idées, lui rappelle cette histoire après sa nomination à Beauvau, avec un SMS "La prophétie se rapproche", il répond par un smiley et une invitation : "Prenons un café." Depuis dimanche soir, Bruno Retailleau a un sourire qui va jusqu’aux oreilles, sa cote est encore à la hausse : le voilà président de LR. Content, même s’il ne le dira pas tout haut, d’avoir écrasé Laurent Wauquiez. "Il a les clés et personne n’a le double", constate désormais Christophe Béchu.
La droite, ce n’est plus le vide, c’est le trop-plein. Xavier Bertrand rappelle illico qu’il est toujours là, David Lisnard souligne aussitôt qu’à Cannes on ne fait pas que du cinéma etc. Même Laurent Wauquiez semble y croire malgré sa déroute, illustré par ce message envoyé par un ami après son discours de défaite : "Que c’est courageux d’affirmer que la politique est belle." Le cercle de la raison ne tourne pas rond. Et devient fou. Ou au moins fou fou, ce qui n’est pas beaucoup mieux. Le moment est venu d’avancer ses pions, à deux ans de l’élection présidentielle. Mais de le faire dans un climat d’exquise courtoisie, c’est la singularité de cet instant. "Chacun se dit que son camp seul ne peut pas gagner et que l’un d’eux sera le candidat naturel, relève un ancien ministre macroniste. Mais ce candidat naturel a besoin, pour le devenir, d’avoir de bonnes relations avec les autres."
Qu’importent les divergences idéologiques entre nos impétrants : tout ce petit monde s’amuse dans le même terrain de jeu électoral, à la fluidité absolue. Sa largeur n’est en revanche pas infinie. Un cadre de Renaissance veut croire à la sagesse : "Bruno Retailleau, c’est la droite qui sait compter. Qui sait que la multiplication des candidatures sur un même segment électoral ne crée que des cimetières à la fin." Et puis, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont importé en France le concept de ticket. Qui sait s’il n’inspirera pas le bloc central ? Il ne faut pas insulter ses rivaux, donc l’avenir.
Méli-mélo
Gérald Darmanin connaît l’histoire du tour de France, pardon des élections présidentielles. On n’en est qu’au début de l’étape de l’Alpe d’Huez, la montée avec ses 21 virages n’a pas commencé. Si Edouard Philippe s’est échappé du peloton, il n’a pas fait le trou et plusieurs autres sont dans sa roue. "Quand on est numéro 3 ou 4, on ne prend pas le vent", remarque-t-on place Vendôme. Les fidèles d’Edouard Philippe décryptent la stratégie de l’élu de Tourcoing : "Une chute peut toujours arriver, lui comme les autres veulent rester en course." C’est pourquoi le ministre de la Justice, qui est passé par les Comptes publics et l’Intérieur depuis le début de la présidence Macron, applique le conseil de Nicolas Sarkozy : "Après avoir dit des notes graves, il faut dire des notes aiguës."
De la musique avant toute chose ? Edouard Philippe ne veut pas faire trop de bruit trop tôt, pour que son disque ne soit pas rayé avant même le début du concert. Regarde les hommes monter, regarde les hommes tomber. "Il y a aujourd’hui la bulle Retailleau, comme il y a eu la mini-bulle Barnier, comme il y a eu la bulle Attal", souffle un ami. L’ancien Premier ministre veut parler à la droite mais s‘estime mieux placé pour assembler au-delà que le héros du moment, le ministre de l’Intérieur. Il n’empêche, "LR a le vent dans le dos, la candidature Retailleau va s’installer dans l’opinion et nous obliger à sortir du bois de manière plus précise et anticipée", avance un dirigeant Horizons. Celle de Laurent Wauquiez, au moins, s’enlise.
Chacun s’y retrouvera comme il peut. A Gabriel Attal, des députés de l’aile plus conservatrice de Renaissance ont raconté un dîner en mars avec Edouard Philippe : "Sophia Chikirou est plus à droite que lui !" Lundi soir, le méli-mélo a pris une autre forme. Une quinzaine de députés Horizons a dîné avec Michel Barnier, ce qui a fait grincer quelques dents philippistes : "Il ne faut pas donner l’impression que nous déroulions le tapis, au lendemain du scrutin à LR, c’est maladroit."
Vous voyez bien que vous voyez mal. Un jour, Gérald Darmanin, ex-LR, a taquiné Bruno Retailleau : "Vous m’avez exclu en 2017 parce que je soutenais Edouard Philippe et vous venez alors que François Bayrou est à Matignon." La tectonique des plaques, ce n’est rien en comparaison de ce qui se passe en ce moment à droite.