"Le congrès est plus apaisé car je suis dans le jeu" : au PS, le chemin escarpé de Boris Vallaud
Les doutes s’emparent-ils vraiment d’Olivier Faure ? Ses soutiens s’impatientent en cette fin d’année 2024, et le ton monte en réunion. "Bouge-toi !" tance l’un de ses proches, tant le premier secrétaire du Parti socialiste tarde à annoncer qu’il est candidat à sa propre succession. Une fenêtre pour Boris Vallaud, le président du groupe socialiste à l’Assemblée. Celui que les fauristes n’ont eu de cesse de solliciter comme un recours, y compris avant le douloureux congrès de Marseille de 2023, est prêt à appuyer sur le bouton, comme il était déjà prêt à le faire avant l’ultime dissolution. Mais le voilà une fois encore rattrapé par le Moment et les responsabilités, sommé cette fois-ci de négocier les termes d’une éventuelle non-censure, celle qu’il a jadis théorisée, avec le nouveau Premier ministre François Bayrou. Faure en est également, mais ne s’embarrasse pas pour prendre sa décision et l’annoncer aux siens dans la foulée - elle est officielle, le mois suivant. Ont-ils seulement cru que Boris Vallaud, lui, irait jusqu’au bout de sa démarche ?
"Ce n’est pas le moment de se planquer"
Le patron des députés roses, "qui a toujours peur d’être en décalage avec l’agenda politique et la problématique réelle des gens", dixit l’un de ses soutiens, est pétri d’incertitudes. "Il m’a appelé deux semaines avant pour me dire qu’il n’irait pas", ruminera Philippe Brun, quelques jours après l’officialisation de la candidature du Landais, le 12 mars dernier. Mais entre-temps, il y a eu ce retour contemplatif en février dans sa circonscription à Saint-Sever, et cette première ébauche de "contribution générale" couchée sur le papier. Sans doute aussi ces mots en mémoire, glissés par son mentor disparu Henri Emmanuelli qui, lui décrivant une gauche morcelée et l’extrême droite galopante, convainc le secrétaire général de la préfecture des Landes d’entrer en politique : "C’est pas le moment de se planquer."
Boris Vallaud le répète à qui veut l’entendre, il cultive un rapport "ambivalent" à la politique. Objet de "fascination" autant qu’elle le "désespère parfois", l’énarque force aujourd’hui sa nature ; il le faut pour prôner un "congrès de réconciliation, d’affirmation et d’idées", dans un parti sclérosé par les mutuelles rancunes, dont l’ultime compétition interne a été l’incarnation paroxystique. "Je suis le vote qui ne trahit personne, car avec moi tout le monde sera représenté", dit-il désormais. Trois mois ont passé depuis son entrée dans la bataille, et rares sont les coups d’éclats qui ont émaillé la campagne interne. Boris Vallaud revendique le point. Et une chemise d’un blanc immaculé : "J'ai le sentiment que si ce congrès est plus apaisé, c'est parce que je suis dans le jeu et que j’ai posé la question de la nécessité politique de l’unité et du respect des camarades", assure-t-il à L’Express. En petit comité fin mars dernier, François Hollande - qui se tient pour l’heure à distance des réjouissances - ironisait sur sa mue en personnage principal de la bataille interne. Et répondait aux caricatures du patron des députés PS, réputé allergique à la confrontation : "Quand vous êtes poussé à l’eau, soit vous vous noyez, soit vous nagez. Je pense que Boris Vallaud va nager, et peut-être trouvera-t-il l’eau à son goût."
"Si seulement il était parti plus tôt…"
La mer est bonne, mais la mer est calme. Boris Vallaud se plaît malgré tout à sillonner la France, lui qui n’a eu de cesse de le faire depuis 2017, et sa première élection en tant que député. Luc Broussy l’a constaté de ses propres yeux, lorsqu’il a débattu à Dijon avec l’intéressé. "Il continue de mesurer sa popularité auprès des militants. Il a l’air heureux de faire ce qu’il fait", assure le fauriste. En privé, les écuries de ses concurrents, moqueurs, singent un homme préservé par ses proches d’une cruelle réalité, alors que les pronostiqueurs de tout bord prédisent à son “texte d’orientation” une troisième place le 27 mai prochain, derrière celui Olivier Faure (candidat dudit "TOA"), et de Nicolas Mayer-Rossignol (celui du "TOC", la grande coalition anti-Faure aux côtés d’Hélène Geoffroy et de Philippe Brun), synonyme d’élimination au premier tour de la compétition. Ils rient sous cape car on n’insulte pas l’avenir, et encore moins un potentiel faiseur de roi. Boris Vallaud continue pourtant d’assurer que "rien n’est joué" puisque la "seule nouveauté de ce congrès est le collectif" qu'il porte, "sur un rassemblement de celles et de ceux qui s’étaient affrontés hier et le refusent aujourd’hui." Ses soutiens, eux, évoquent d’ailleurs l’existence d’un "vote caché"...
"Si seulement il était parti plus tôt…" Les regrets traversent-ils parfois les amis de Boris Vallaud ? L’impétrant est certes parvenu à rassembler autour de lui des lieutenants issus de toutes les sensibilités du parti - au premier chef son entourage proche, le "Delgaïste" et vice-président du département du Lot Rémi Branco, et le sénateur issu l’aile gauche Alexandre Ouizille - la donne demeure insuffisante pour bouleverser les équilibres internes du PS. "Tous ceux qui m'ont rejoint ne m'ont rien demandé, jure Vallaud, promettant main sur le cœur qu’il se tient à distance des tambouilles. Moi je ne promets rien je leur dis on va bosser et en même temps on va se marrer." Il y a ces choix que les autres n’ont pas faits. La liste de ceux qui auraient pu le soutenir, accueillant sa candidature avec intérêt, a cela de frustrant. Le patron de la très puissante fédération de Seine-Saint-Denis hésite à le rejoindre, avant de retourner sous pavillon fauriste - près de 85 % des militants du département ont choisi l’actuel premier secrétaire en 2023. À l’instar de l’ex-édile Martine Aubry, soutien de l’actuel premier secrétaire sur fond, souffle-t-on, de succession à la Lilloise. Et ces loyautés militantes, sans doute sous-estimées.
"Je le crois, parce je l’espère"
Et puis, il y a la donne de ce congrès, si loin du récit qu’il aurait souhaité bâtir. L’homme rêvait pour l’occasion de constituer une motion unique, dont il aurait pris la tête. Le président du groupe parlementaire PS le répète ad nauseam : "La question stratégique est en grande partie réglée. Nous ne sommes pas à 100 % d'accord, mais l’essentiel a été soldé concernant la relation avec La France insoumise." C’est pourtant sur la question des alliances à gauche que s’écharpent les signataires du "TOA" et du "TOC". Les premiers plaident pour une plateforme commune de la gauche, de Glucksmann à Ruffin pour 2027, tandis que la question divise les seconds. L’unitaire Boris Vallaud, soutenu un temps en interne par la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, pour prendre la tête de l’alliance anti-Faure, a demandé par écrit à l’attelage de clarifier ses positions. Une requête restée lettre morte. Les soutiens d’Olivier Faure, eux, ne désespèrent pas. Un soutien de Vallaud à leur candidat pour l’élection du premier secrétaire ? On se met à citer Léon Blum : "Je le crois, parce que je l’espère."
Boris Vallaud et son écurie continuent, malgré les pronostics, de cultiver le "déjà-là socialiste". Un journal, Le Nouveau Populaire, et un podcast, "Traits d’union", ont déjà été lancés. Comme cet appel à candidature pour la première promotion de l’Académie Léon Blum, l’école de formation du parti, prônée par le candidat. Ou ce concept de "démarchandisation" de la société, qu’il a mis sur la table. "On a fait 45 contributions thématiques, quelles autres propositions ont émergé ?", bombe-t-il. Ses soutiens relativisent une éventuelle débâcle, Olivier Faure n’est pas éternel, souffle-t-on, alors autant jouer le coup d’après, au Parti socialiste. Et pourquoi pas voir plus grand. Un jour, au détour d’une conversation politique en petit comité, Boris Vallaud coupe court, et adresse une confidence déroutante : "C’est tragique, mais la politique ne peut plus sauver la politique. Donc quand on en fait, c’est emmerdant." La note est plus joyeuse à présent. "J'ai le sentiment qu'on est utiles et qu'on va faire bouger les choses. C'est quand même agréable", dit-il. Entre ces deux périodes, à défaut du destin, Boris Vallaud aura simplement forcé sa nature.