Frères musulmans 1 – responsables politiques 0 : la triste victoire de l’instrumentalisation
Ils ont réussi une performance que l’on ne pensait pas possible : nos responsables politiques viennent de donner le point aux Frères musulmans, qui n’en demandaient pas tant. On aurait rêvé d’un débat sur la réalité, la dangerosité et les moyens de combattre l’entrisme de cette confrérie, on se retrouve avec une polémique sur l’instrumentalisation, que les uns et les autres alimentent – à leur corps défendant ou tout à fait volontairement. D’Emmanuel Macron à Jean-Luc Mélenchon, de Bruno Retailleau à Gabriel Attal : ôte-toi de là que je m’y pousse.
Emmanuel Macron est "l’homme qui est sorti trop tôt de l’hôpital", selon la géniale formule d’un responsable du socle commun. Après son grand oral interminable à la télévision, il veut montrer qu’il est le patron, soit. Mais la mise en scène de sa colère mercredi 21 mai était-elle vraiment nécessaire sur un sujet à ce point périlleux et sensible ? Le président sait d’expérience que traiter cette question est délicat, lui qui a mis tant de temps avant de prononcer son discours des Mureaux sur les séparatismes, en 2020. Il "mâchonne les choses", comme il dit, pendant de longs mois avant de sortir du bois. Et, l’a-t-on oublié aujourd’hui, il ronchonne déjà quand le gouvernement de l’époque avance ses propositions. "Vous pouvez repartir" : en janvier 2020, il a renvoyé tout le monde, membres du gouvernement et collaborateurs, à ses études. Entre concours Lépine et arguties juridiques, il n’était pas satisfait : "On ne fait pas un projet avec rien dedans, si on en prend plein la gueule en critiques, au moins qu’on prenne notre gain en efficacité." Mais il avait aussi préconisé quelques semaines plus tôt que ce travail devait "d’abord se faire à bas bruit parce qu’on a souvent échoué".
Mercredi, Emmanuel Macron a à la fois bloqué la parution du rapport et indiqué qu’il faudrait une réunion après la réunion : le conseil de défense annoncé avec force trompettes (contrairement à tous les usages qui ont longtemps justifié son existence) n’a débouché sur rien, seulement sur une mauvaise impression.
Une polémique, comme aux plus beaux temps de la cohabitation, entre le président et le ministre de l’Intérieur sur un tel dossier : on croit rêver. Mais Bruno Retailleau ne peut jouer les étonnés. La fuite organisée du rapport (dans Le Figaro) et le compte à rebours qui l’a précédée ont vicié dès le départ l’accueil réservé au texte. Et présenter ce jeudi 22 mai le rapport, dans une interview au Parisien, en même temps qu’annoncer le nom du vice-président délégué et du secrétaire général de LR contribue assez peu à lutter contre l’accusation de mélange des genres.
Un enchaînement de petites polémiques
A instrumentalisation, instrumentalisation et demie ? Gabriel Attal a vite fait de pointer son nez et a donc annoncé le mardi ce qu’il avait l’intention de présenter six jours plus tard. On a compris où se situait l’essentiel… L’ancien Premier ministre s’est fait renvoyer dans les cordes par Bruno Retailleau sur sa proposition d’interdire le voile chez les filles de moins de 15 ans : "Quand on édicte une règle, il faut être sûr de pouvoir la faire appliquer."
Quand le sage montre la lune, l’imbécile montre le doigt. Aucun insoumis n’a reconnu l’existence du moindre problème causé par les Frères musulmans, chacun préférant jouer avec l’accusation d’islamophobie et donner ainsi l’exemple parfait de la confusion entre islam et islamisme – LFI pratique très exactement l’assimilation qu’il reproche à la droite et à l’extrême droite. Et comme d’habitude, celui qui contestait le plus fort le mot est celui qui le dégaine le plus vite. Mercredi, Jean-Luc Mélenchon a tweeté : "Cette fois-ci, l’islamophobie franchit un seuil. Un Conseil de défense autour du président accrédite les thèses délirantes de Retailleau et de Le Pen. Ça suffit ! Vous allez détruire notre pays. Ce genre de méthodes a déjà été appliqué dans le passé d’abord contre les protestants et les juifs."
L’exécutif espérait une prise de conscience de la société française avant qu’il ne soit trop tard. En quelques jours, il s’est produit l’inverse : un enchaînement de petites polémiques.