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Alexandre Stachtchenko, le gourou des cryptos : "Il est le chef de guerre d'une citadelle assiégée"

Il y a d’abord ce regard noir et fiévreux. Le débit de parole, serré. La rhétorique, huilée. Et puis, les concepts philosophiques s’envolent, s’emmêlent, s’entrechoquent. On croise Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, Friedrich Hayek. Ses dernières lectures, Les identités meurtrières d’Amin Maalouf et Broken Money de Lyn Alden. Les romans, pas le temps ; le cinéma, trop cher ; le sport, pas vraiment son truc. Rencontrer Alexandre Stachtchenko, c’est ferrailler avec un moine-soldat, un Savonarole 2.0, défenseur d’un "bitcoin-solutionnisme libertaire", remède à tous nos maux.

En quelques minutes, le trentenaire accouche d’une construction systémique, antithèse du modèle politique, social, économique et financier dans lequel évoluent nos sociétés depuis plus d’un demi-siècle et dont l’effondrement est proche, nous prévient-il d’emblée. Ce Franco-Canadien est devenu en l’espace d’une décennie l’une voix les plus écoutées des "bitcoiners" en France. Un homme-orchestre. Incontournable sur les plateaux télés, il cherche autant à convaincre les étudiants d’HEC que l’ancien président de la République, François Hollande, rencontré début mars, ou les initiés de l’Institut des libertés, fondé par le financier Charles Gave, apôtre de l’union des droites. A coup sûr, l’homme est clivant. Il le sait. Il en joue. "Pour nombre d’acteurs du secteur, le discours pseudoscientifique sert surtout à masquer un insatiable appétit de gains. Derrière des arguments soi-disant politiques ou philosophiques, seule compte en réalité la défense de leur patrimoine", tacle l’économiste et présidente de la commission économique au Parlement européen, Aurore Lalucq, avec laquelle il bataille depuis des années, l’accusant d’ériger une régulation liberticide.

A son crédit, Stachtchenko prêche depuis les premières heures de la crypto. Après une année d’études en 2012 sur les bancs de Harvard et un diplôme de l’ESCP en poche, il découvre la technologie blockchain lors d’un stage dans un cabinet de conseil. Illico, il décide avec une ancienne copine d’école, Claire Balva, de créer sa propre boutique, Blockchain Partner, rachetée en 2021 par le géant KPMG. Propulsé il y a un an directeur de la stratégie de Paymium, l’une des plus anciennes plateformes d’échange de bitcoins au monde, il a aussi créé récemment l’Institut national de bitcoin, un ovni, moitié lobby, moitié think tank. Un outil à sa main. Et à la promotion de son idéologie.

"De toute façon, le chaos nous attend"

Au commencement, était la monnaie. Reconnaissons-le, la critique de départ n’est pas dénuée de fondement. Elle est même plutôt habile : "Nous vivons au-dessus de nos moyens et bien au-delà des ressources que la Terre peut nous offrir." En France évidemment, mais aussi dans le monde puisque le poids des dettes publiques et privées – entreprises et ménages – n’a jamais été aussi élevé. Celui de la dette écologique aussi, alors que les objectifs de réduction des émissions de CO2 d’ici la fin du siècle paraissent hors d’atteinte. Les causes ? Une création débridée de monnaie, singulièrement depuis la grande crise de 2008. Et une connivence coupable entre les banques centrales et les Etats, les premières finançant la boulimie de dépenses des seconds en rachetant des tombereaux de titres de dette publique. "Que ce soit l’euro, le dollar, le yen, peu importe, on a dévoyé les monnaies de leur fonction de réserve de valeur. En se fixant un objectif d’inflation de 2 % par an, la BCE, théoriquement indépendante, détruit la valeur de la monnaie, violant ses propres statuts", décrypte Alexandre Stachtchenko.

La solution ? La finitude du monde bitcoin que le jeune homme décrit comme un système plus perfectionné que celui de l’étalon-or. Le protocole prévu par ses inventeurs prévoit qu’en 2140, 21 millions de bitcoins auront été mis en circulation. Pas un de plus. Une création monétaire sous contrainte. Surtout, plus besoin de banque centrale pour jouer les pompiers de service comme le rêvait Hayek. A court terme, le système serait même décroissant ; voilà qui devrait ravir les écolos. Mieux, cet univers limiterait les risques de conflit mondialisé, en empêchant une économie de guerre aux financements illimités. Le problème – parmi beaucoup d’autres –, c’est la bascule d’un système à l’autre. "Objectivement, je ne sais pas comment la transition peut se faire en douceur, confesse l’intéressé. De toute façon, le chaos nous attend."

Ce discours compte de plus en plus d’adeptes. "Beaucoup voient en Alexandre le chef de guerre d’une citadelle assiégée", assure un ami. Certains s’amusent même à imaginer un "Stachtchenko 2027". Ceux qui essuient le feu de ses critiques parlent d’une horde de supporters violents et intimidants. Lui répond liberté d’expression, balayant d’un revers de main le financement d’activités illégales par ces monnaies non régulées. "Ce n’est pas le bitcoin qui a créé les pédocriminels, lesquels préfèrent toujours le cash qui est intraçable", répond-il. Le point Godwin de notre discussion.

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