World News

"Je n’ai jamais échoué à apprendre à lire à un enfant" : les conseils d’Eva Moskowitz, fondatrice de Success Academy

Ancienne élue municipale à New York pour le parti démocrate, Eva Moskowitz est une figure controversée mais incontournable du paysage éducatif américain. En 2006, elle fonde Success Academy, un réseau d’écoles publiques à charte (charter schools) visant à offrir une éducation d’excellence aux enfants défavorisés. Aujourd’hui, avec plus de 22 000 élèves, c’est le quatrième plus grand district scolaire de l’État de New York, et l’un des plus performants.

Inspirée par une pédagogie classique, centrée sur les arts libéraux et le raisonnement critique, elle obtient des résultats remarqués, tout en suscitant des oppositions, autant politiques que syndicales. De passage à Paris, où elle visite plusieurs établissements, Eva Moskowitz se présente comme une ambassadrice de l’innovation éducative. "Je visite des écoles dans le monde entier", dit-elle, pour comprendre ce qui fonctionne — et ce qu’il faut éviter. L’occasion d’un entretien avec "L’Express" pour évoquer son parcours, sa vision, et sa conviction qu’il y a urgence à repenser l’éducation.

L’Express : Pouvez-vous raconter l’histoire de la création de Success Academy et les problèmes que vous cherchiez à résoudre ?

Eva Moskowitz : Avant d’ouvrir Success Academy, j’étais élue locale. J’ai présidé la commission de l’éducation pendant environ sept ans, consacrant ma vie à améliorer les écoles publiques. J’ai organisé 125 auditions sur des sujets allant de l’éducation artistique au papier toilette. J’en suis venue à la conclusion que réparer un système défaillant ne se ferait probablement pas de mon vivant, il serait plus efficace de créer un nouveau modèle. C’était un rêve un peu fou. J’ai commencé avec une seule école et 165 élèves en maternelle et en CP.

Aujourd’hui, nous éduquons 22 000 enfants, de la maternelle à la terminale, ce qui fait de nous le quatrième plus grand district scolaire de l’État de New York. Outre la rigueur en littérature, mathématiques, sciences ou histoire nous voulons développer chez les enfants des habitudes de vie des personnes qui réussissent : le travail acharné, la concentration, l’amélioration continue, et surtout l’autonomie. C’est la capacité à se motiver soi-même pour travailler dur, de manière indépendante. Le problème que je cherchais à résoudre, c’était la mauvaise éducation des enfants pauvres.

Quels sont les principes fondamentaux qui définissent votre philosophie éducative ?

Tout d’abord, il y a l’idée des arts libéraux au sens traditionnel du terme. Une personne bien éduquée maîtrise à la fois les mathématiques et les sciences, mais aussi la poésie et l’histoire. Contrairement aux autres écoles américaines qui utilisent une majorité de sources récentes, nos élèves de collège suivent quatre ans d’histoire mondiale, du CM2 à la 4e et apprennent les classiques de la littérature. Cela donne une perspective sur ce que signifie être bien éduqué.

Au-delà des disciplines, chez Success Academy, nous mettons l’accent sur le raisonnement. En histoire, on ne peut pas raisonner sans acquérir des connaissances, mais pour nous, la connaissance est au service du raisonnement. Nous avons également une vision particulière de la pédagogie. Nous utilisons relativement peu l’enseignement direct. Les enseignants doivent enseigner et modéliser le raisonnement, mais une bonne partie du temps que les élèves passent à l’école n’est pas consacrée à écouter l’enseignant. Il s’agit de pratique guidée d’une part et indépendante de l’autre. Pour nous, aller à l’école, c’est un peu comme aller au travail pour les adultes ; les élèves doivent travailler pour comprendre un texte, analyser des sources, réaliser des expériences. Il y a donc beaucoup de temps de travail actif à l’école.

Comment conciliez-vous cette rigueur académique et ces programmes riches en contenu avec le développement créatif et émotionnel des élèves ?

Le développement émotionnel n’est pas une activité à part. Je suis mère de trois enfants, et je crois qu’il se produit en permanence. Dans le contexte académique, les enfants doivent développer leur résilience, apprendre à gérer l’échec avec grâce, tout comme le succès. Les arts et le sport sont des domaines où les enfants se développent émotionnellement. Perdre un match et faire preuve de fair-play, s’entraîner comme on veut jouer, cela demande beaucoup de force intérieure.

Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas aussi un soutien explicite au développement émotionnel. Comme toute bonne école, nous avons des psychologues, nous proposons des conseils individuels et en groupe, etc. Je pense en revanche que les gens ont sous-estimé les opportunités de développement émotionnel au sein du programme scolaire. Il faut parler aux enfants de leurs frustrations ou de leur tristesse lorsqu’ils n’ont pas atteint ce qu’ils espéraient. Il s’agit de donner aux enfants des retours, non seulement académiques, mais aussi émotionnels : comment gérer ses émotions.

Quelle est votre opinion sur les politiques identitaires ? Influencent-elles vos choix éducatifs et ceux de Success Academy ?

Ces politiques sont une contribution importante, mais je ne crois pas que ce soit une structure sur laquelle organiser une école. Il existe des thèmes plus durables, plus universels. Par exemple, notre programme de littérature pourrait, à la rigueur, être qualifié de politique identitaire, mais ce serait une version très large. Nous nous intéressons à la condition humaine qui est bien plus vaste que les politiques identitaires.

Pour situer un peu : 90 % de nos élèves sont issus de minorités et beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté. A ce titre, nos écoles ne sont pas très diversifiées. Mais notre projet est d’autonomiser ces élèves à travers l’éducation, de leur donner les clés du pouvoir.

Comment soutenez-vous les élèves à besoins particuliers ou rencontrant des difficultés comportementales ?

Seize pour cent de nos élèves ont des besoins éducatifs particuliers. C’est un sujet qui me tient à cœur : mon fils aîné avait des besoins spécifiques donc, c’était capital pour moi dès le départ. Les parents d’enfants en situation de handicap sont probablement les plus vulnérables.

Nos élèves en situation de handicap obtiennent de meilleurs résultats que les élèves dits "généralistes" du district. Bien sûr, il existe toute une variété de besoins. Un enfant avec un TDAH est très différent d’un enfant dyslexique ou ayant des troubles des fonctions exécutives.

Nous avons un système de gestion de classe très efficace et, sur le plan académique, nous mettons en place des interventions très poussées. Par exemple, nous avons quatre ou cinq niveaux de programmes de lecture. Si un élève ne réussit pas avec le programme général, on passe à un niveau supérieur de spécialisation. Si ça ne fonctionne toujours pas, on affine encore. En 19 ans, je n’ai jamais échoué à apprendre à lire à un enfant.

Comment vous assurez-vous que la pression à la performance n’exclue pas les élèves les plus vulnérables ?

Nous mettons l’accent sur la progression. Ce qui compte, ce n’est pas où l’on finit, mais d’où l’on part et combien on progresse. Nous mettons les enseignants sous pression pour s’assurer que chaque élève progresse.

Nous mettons les enseignants sous pression pour s’assurer que chaque élève progresse

Si on aborde cela de façon motivante, les enfants veulent gagner, ils veulent réussir, ils veulent progresser. Nos élèves sont assez investis dans leur réussite scolaire. Évidemment, certains peuvent être trop focalisés sur les notes mais c’est au professeur de connaître ses élèves dans leur diversité, et de proposer des réponses différentes selon les profils.

Quelle relation Success Academy entretient-elle avec les parents ? Et quelle est son importance ?

Elle est fondamentale, on ne contourne pas les parents. Ce n’est pas parce qu’un parent est défavorisé qu’on l’ignore. Mais cette relation demande un véritable investissement. Les parents ne dirigent pas l’école — ce n’est pas une démocratie où chacun vote. Mais il faut intégrer les parents dans la communauté scolaire et s’assurer qu’ils se sentent écoutés.

Rejoindre notre école, c’est un peu comme un mariage. On s’engage pour 13 ans — ce qui est plus long que la durée moyenne d’un mariage aux États-Unis ! Bien sûr qu’il y aura des désaccords mais on les résout, car tout le monde travaille pour l’intérêt de l’enfant, pour qu’il soit heureux, en bonne santé et bien éduqué.

Success Academy a été la cible de critiques, notamment de la part des syndicats d’enseignants et du conseil municipal. Quelle est la situation actuelle, et que leur répondez-vous pour l’avenir ?

J’ai connu des années d’opposition : procès, manifestations, tentatives de me réguler hors du système. Bill de Blasio, maire de New York pendant huit ans, a fermé trois de mes écoles. Pourtant, j’ai tenu bon. Ce n’était pas seulement pour survivre, mais aussi pour les enfants que nous éduquons et pour des principes fondamentaux. Les écoles charter ont le droit d’exister.

Pour vous donner un peu de contexte : nous sommes l’école avec les meilleurs résultats en mathématiques de tout l’État de New York et cela, avec moins de financement public que les écoles classiques. En lecture, nous sommes troisièmes et pour la huitième année consécutive, 100 % de nos élèves vont à l’université.

S’opposer à ce niveau d’excellence ne peut qu’être politique, parce que rationnellement, ça n’a aucun sens. Quand on a un océan d’échecs scolaires, pourquoi attaquer ce qui marche ?

Je pense que nous menaçons le monopole de l’éducation publique. Nous sommes considérés comme la concurrence. Pas parce qu’on veut l’être mais parce qu’on éduque bien les enfants.

Ce que nous remettons vraiment en question, c’est l’idée que la pauvreté est une fatalité. Qu’on ne peut pas bien éduquer les enfants tant qu’on n’a pas réglé la pauvreté. Nous démentons cela tous les jours. Nous ne résolvons pas la crise du logement, ni celle des soins dentaires, mais nous les aidons à sortir de la pauvreté, et à accéder à des hauts postes. C’est tout ce qui compte.

En France, le débat sur l’uniforme scolaire revient régulièrement. Quelle est votre opinion ?

J’adore l’uniforme scolaire. Nous l’imposons dans nos écoles.

Je pense qu’il est important que les élèves s’habillent de manière formelle. L’école, c’est comme aller travailler, c’est une obligation. Le week-end, ils peuvent porter des jeans troués s’ils veulent. Mais pendant cinq jours chaque semaine, l’uniforme aide à la concentration, réduit la pression sociale, comme celle d’avoir les dernières baskets à la mode.

Quelles sont vos impressions sur le système éducatif français ? Qu’est-ce qui vous inspire ou que vous souhaiteriez conserver, et qu’est-ce qui, selon vous, ne fonctionne pas ?

Je n’ai pas beaucoup de connaissances récentes. Mon frère était à Henri IV, et j’allais dans un collège rue Monge. C’était probablement plus strict dans les années 70, mais d’après mes souvenirs d’enfance, ils étaient très concentrés sur la forme et la présentation, pas tellement sur ce que j’attendais : le raisonnement.

L’écart de réussite en France entre les élèves les plus aisés et les plus pauvres est l’un des plus importants en Europe. C’est le problème que j’essaie de résoudre aux États-Unis : comment garantir que les enfants pauvres aient accès à la même qualité d’éducation que les élèves les plus aisés ? L’une des choses radicales que j’ai faites, c’est de dire : cela ne devrait pas être différent. J’estime que l’intelligence est répartie équitablement. Dans mes écoles, 100 % des élèves vont dans des universités, assez prestigieuses pour beaucoup d’entre eux. C’est parce qu’ils ont lu un poème par jour dès le début. C’est parce qu’ils ont fait des mathématiques, de la physique, de la biologie et de la chimie de niveau lycée au collège. Si vous préparez les enfants de manière intensive et que vous développez leur persévérance, ils peuvent rivaliser. Ce n’est pas facile, ils doivent travailler deux fois plus dur, mais ils le peuvent.

Envisageriez-vous d’étendre Success Academy en France ?

Il y a beaucoup d’obstacles ici. Il faudrait un paysage beaucoup plus innovant pour cela. Le système français semble assez centralisé, presque ancré à l’époque napoléonienne. Je pense que c’est difficile d’innover à la vitesse à laquelle le monde change.

Je ne sais pas comment cela permet le niveau d’expérimentation nécessaire. Je ne dis pas que nous avons toutes les réponses aux problèmes éducatifs, mais nous devrions expérimenter dans toutes les directions. Même vos écoles privées reçoivent des enseignants fonctionnaires. Cela me semble assez contraignant.

Pourquoi ?

Les écoles sont toutes différentes. Je recrute probablement 1 000 enseignants par an. J’ai un modèle standardisé et une méthode reproductible, mais le profil de la personne que je veux embaucher pour Success Academy est sans doute différent du profil recherché par une autre école. Si vous avez un système centralisé, vous n’obtiendrez pas le niveau d’agilité nécessaire dans le monde moderne.

Le système français semble assez centralisé, presque ancré à l’époque napoléonienne

Je dirais aussi que cette approche rend difficile de suivre le rythme du monde. Aussi récemment qu’il y a deux ans, à l’université, l’informatique était une filière en vogue. Maintenant, avec l’IA, ce n’est pas devenu obsolète, mais il n’est pas aussi facile de trouver un emploi qu’il y a cinq ans avec ce même diplôme.

Nos élèves de maternelle de l’année prochaine feront partie de la promotion universitaire de 2042. Entre aujourd’hui et il y a deux ans, le monde a fondamentalement changé en ce qui concerne l’IA. Donc il faut penser au monde pour lequel vous préparez des enfants de cinq ans. Si vous avez un système rigide, il sera très difficile de s’adapter.

L’administration actuelle aux États-Unis vous inquiète-t-elle, pour Success Academy et pour le système éducatif en général ?

Oui, beaucoup. En tant qu’ancienne professeure d’instruction civique, je suis très attachée à la Constitution. Le chaos actuel aux États-Unis — la polarisation, les tensions — me préoccupe en tant que citoyenne.

Concernant l’éducation, la plupart des décisions sont prises au niveau local, (les districts et les États) l’État fédéral joue un rôle limité. C’est presque l’inverse de la France. Les écoles charter, comme la nôtre, sont des écoles publiques mais ont un peu plus d’autonomie.

Cela dit, le gouvernement fédéral dispose de leviers positifs. Il finance, par exemple, les programmes pour les enfants pauvres (Title I), et soutient le développement des écoles charter. Cette administration s’est montrée plutôt favorable sur certains de ces points, comme sur la question du libre choix scolaire que je défends.

Et que pensez-vous des réductions de budget dans la recherche, notamment en éducation ?

C’est terrible. Couper dans la bureaucratie figée, pourquoi pas — même si celle des États est tout aussi problématique. Par contre, il ne faut absolument pas couper dans les données. Il faut savoir combien de citoyens savent lire, compter, etc.

Je suis une fervente partisane des scores NAEP [NDLR : National Assessment of Educational Progress] et plus largement, de la recherche en éducation. Couper les financements de la recherche scientifique dans l’enseignement supérieur, pendant que la Chine et l’Inde investissent massivement, ce ne peut pas être une bonne chose.

Читайте на сайте