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"Il met des costumes, si ça ce n’est pas un signe" : Manuel Bompard, le successeur de Jean-Luc Mélenchon ?

Février 2023. La bataille de la réforme des retraites cristallise les oppositions à Emmanuel Macron… Et engendre quelques dérapages. Le député insoumis Thomas Portes vient de poser tout sourire, écharpe d’élu en bandoulière, le pied sur un ballon flanqué du visage d’Olivier Dussopt, alors ministre du Travail et du Plein-emploi. Le cliché suscite une bronca de part et d’autre du spectre politique. Le malaise à gauche, aussi.

Des excuses ? Le parlementaire LFI refuse d’en présenter. La présidente du groupe parlementaire mélenchoniste, Mathilde Panot, avait pourtant laissé entendre le contraire à son partenaire socialiste du Calvados, Arthur Delaporte… On s’y perd. Et puis, on y voit plus clair. Sous les dorures du salon Delacroix, à la sortie de l’hémicycle, l’apparente nonchalance du longiligne Manuel Bompard est inversement proportionnelle à sa détermination : "On ne s’excusera jamais de rien !" Le coordinateur de La France insoumise vient de trancher. Propre et net. Un compagnon de route de longue date sourit : "Du Mélenchon dans le texte, c’est pour ça que Jean-Luc l’adore."

Chapitre I : Légende noire

Le problème d’une réputation, c’est qu’elle vous précède. Ainsi s’est bâtie la légende noire de Manuel Bompard, le patron de la maison Mélenchon. "Un lignard au regard fuyant", grincent ses contempteurs ; glacial et méthodique, capable d’anticiper la moindre polémique - souvent déclenchée à dessein - et d’écarter quiconque sortirait du rang. "C’est fini, on ne peut plus travailler ensemble", lâche-t-il froidement à Hendrik Davi - Bompard jure que les choses se sont passées différemment, ou qu’il ne se souvient plus de l’épisode - après que l’ancien insoumis pas encore excommunié a qualifié, contrairement à la position initiale du mouvement, les attaques du 7 octobre "d’actes terroristes".

Cinq ans plus tôt, en fin d’année 2018, le mouvement est traversé par le débat sur l’accueil des migrants. Permettez donc à Manuel Bompard de glisser un conseil avisé à Sergio Coronado, signataire du "Manifeste pour l’accueil des migrants", et futur colistier de la liste FI aux élections européennes : "Tu sais, il ne faut pas trop exalter les différences…" Cette raideur lui colle aux baskets, lui l’assume sans broncher, la théorise même : "La richesse d’une formation politique réside-t-elle vraiment dans la singularité des points de vue qui s’y affrontent ? Je ne le crois pas", répond-il à L’Express.

Les évolutions stratégiques de La France insoumise, Bompard les a toutes embrassées avec la foi du charbonnier. Parfois, soupçonne-t-on, avec un brin de circonspection. Quelques anciens camarades se souviennent surtout d’un homme jadis "républicain, marxiste tendance laïque" ; lui n’y voit aucune contradiction apparente avec les positions qu’il défend aujourd’hui. Même s’il refuse de le formuler ainsi, Manuel Bompard a malgré tout gagné quelques batailles culturelles internes. Juillet 2015, quatrième congrès du Parti de gauche (PG). Le populisme est en vogue à bâbord, Podemos fait le plein par-delà des Pyrénées, et le jeune Bompard porte les écrits de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau en bandoulière. Pas tout à fait la ligne du PG, du moins pas celle de Jean-Luc Mélenchon, qui le somme de retirer la contribution qu’il a rédigée avec quelques camarades. Le lieutenant s’exécute. Deux ans plus tard, elle sera la trame principale de la campagne présidentielle de La France insoumise, celle qu’il a dirigée avec un succès certain, échouant à quelques centaines de milliers de voix du second tour…

Manuel Bompard n’est pas né dans les organisations politiques. Ce n’est pas banal, un futur dirigeant de la gauche radicale thésard à l’Onera, le centre de recherche aéronautique, spatiale et de défense, placé sous la tutelle du ministère des Armées. "Si on a Méluche au pouvoir, c’est à cause de toi !" : c’est ainsi que l’un de ses encadrants de l’époque s’est attiré les taquineries bienveillantes du "labo de maths". Il se souvient d’un doctorant loin d’être expansif, d’un "mec qui trace sa ligne, suit son parcours ; bref, qui fait tout ce qu’on lui dit tout le temps". Le voilà aujourd’hui "sidéré" par l’hyperactivité médiatique de "ce gars aussi calme".

Ceux qui ont participé de ses vies passées reconnaissent-ils leur "Manu" ? "C’était quelqu’un de délicieux", se remémore son ancien patron, Mohamed Masmoudi. Ce professeur à l’Institut de mathématiques de Toulouse pourrait parler des heures de son ancien poulain, dont il a encadré le post-doctorat et finit par recruter dans son entreprise. Chez Adagos, petite start-up spécialisée en intelligence artificielle où l’insoumis a travaillé de 2014 à 2019, "il a fait des choses époustouflantes, nos clients étaient impressionnés", certifie-t-il à propos de cet "expert de la modélisation dynamique capable de repousser la frontière de ce que l’on peut prédire".

"Il avait été envoyé à Toulouse pour faire le ménage"

Bompard, directeur des campagnes du Front de gauche puis de la FI, dort peu, bosse "plus qu’à plein temps" et pose ses congés "intelligemment" pour pouvoir mener à bien sa double vie. A l’heure du déjeuner, "Manu ne mange pas, il fait le plein", engloutit son repas en un rien de temps, discute des dernières séries politiques, caricature parfois à ses collègues l’art de la négociation en paraphrasant Nikita Khrouchtchev - "Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi on partage" - et s’enferme dans un bureau pour appeler Jean-Luc Mélenchon. Chez Adagos, il n’y a pas plus consensuel que "Manu" avec son côté débonnaire et affable. Pourtant, dans le microcosme de la gauche haut-garonnaise, le jeune homme a déjà une tout autre image : "Il avait été envoyé à Toulouse pour faire le ménage", souffle-t-on dans les rangs insoumis. De purges en excommunications, celui qui s'est souvent chargé des basses oeuvres dans l’ombre de Mélenchon est doté d’un surnom éloquent : "Le liquidateur".

Chapitre II : Ascensions et disgrâce

On ne naît pas coordinateur de La France insoumise, on le devient. Au début des années 2000, le natif de Firminy (Loire) cherche sa gauche, et sa mouture. Il s’engage, ici et là, contre le traité constitutionnel européen de 2005, manifeste contre le contrat première embauche, assiste à quelques réunions de la campagne présidentielle de Ségolène Royal, sans être séduit. Et puis Jean-Luc Mélenchon publie En quête de gauche (Balland, 2007) et le voyage d’études du jeune thésard à Paris coïncide avec une conférence de présentation du livre. Il y croise Eric Coquerel, Danielle Simonnet, François Delapierre, qui l’invitent à rejoindre "Pour une République sociale", l’association précurseure du Parti de gauche (PG).

En 2010, Bompard est secrétaire général du jeune PG à une époque où, glisse-t-il, "ça ne se bousculait pas pour prendre des responsabilités". On dit de lui qu’il est "sacrément malin, rationnel, organisateur génial, optimiste forcené", qu’il a "le talent pour regarder une situation inextricable sous un autre angle", et que c’est ainsi qu’il a dirigé les campagnes présidentielles de 2017 et 2022. "Bompard, c’est le plus subtile politiquement. Il est très intelligent, pige les trucs tout de suite. Problème : quand il est dans la rue et qu’il met sa capuche, on dirait qu’il va faire le sac des vieilles dames", chuchotait affectueusement et avec humour Bernard Pignerol, défunt conseiller d’Etat et fidèle parmi les fidèles de Jean-Luc Mélenchon. En politique, Bompard a son propre style, cela va sans dire.

Parfois aussi, Manuel Bompard vit des traversées du désert, et quelques désillusions. Le 26 mai 2019, la liste insoumise, qu’il participe à conduire, peine à convaincre : le score de 6,3 % est un échec et Jean-Luc Mélenchon l’en tient pour responsable. Moins d’un mois plus tard, La France insoumise se dote d’un nouveau coordinateur : Adrien Quatennens. Une fonction, au périmètre légèrement différent et sous un autre nom, occupée jusqu’alors… par Manuel Bompard. "Un échec politique doit pousser à des changements organisationnels", réagit ce dernier. Depuis, il a repris son poste. Plus que jamais, l’ingénieur a l’oreille de Jean-Luc Mélenchon. Il est devenu l’autre visage de son mouvement.

Chapitre III : Le dialecticien

Il est des légendes reluisantes. Celle-ci est née un soir de juin 2024. Manuel Bompard est endimanché sur le plateau de TF1 - encravaté, même, une fois n’est pas coutume, épais nœud noué autour du cou. Un brin hagard aussi, oscillant du regard entre ses notes et les caméras latérales. Mais au nom du Nouveau Front populaire, face à Gabriel Attal et Jordan Bardella, Bompard est fidèle à lui-même. Il est jugé plus que convaincant par ses partenaires de gauche. "C’est son moment décisif, vante l’eurodéputé écologiste David Cormand. Du très haut niveau." En sortie de studio, les SMS de félicitations se multiplient. Ils racontent un autre temps où le désir d’union, feint ou sincère, fait florès. L’un d’eux le fait particulièrement sourire : "Bonjour Manuel, je suis Emmanuel Grégoire, candidat sur la 7e circo de Paris. Je voulais juste te dire que je t’ai trouvé très bon lors du débat. Bien à toi et au plaisir de te rencontrer."

Manuel Bompard jouit désormais de cette réputation de redoutable débatteur et de "vrai dialecticien", selon le patron des sénateurs socialistes Patrick Kanner. Jean-Luc Mélenchon déclenche une polémique ? Vous avez mal compris ! Ecoutez le coordinateur en chef de LFI, éternelle voix du lever du jour, calme et rictus inamovibles de matinales en matinales. C’est Bompard que l’on envoie éteindre les incendies, comme au lendemain de la sortie de La Meute (Flammarion, 2025), livre enquête éclairant sur le fonctionnement clanique de La France insoumise. Mais ce 6 mai 2025, sa patience a des limites. Dans les coulisses de BFMTV, le voilà qui s’emporte contre les chroniqueurs qui l’ont longuement cuisiné. C’est Bompard, aussi, qui se paye les "présidentiables" - et c’est Jean-Luc Mélenchon qui l’assure : "Je pense que Manu a tué Wauquiez qui est passé pour un gros nul en face de lui", moquait le patriarche dans une boucle interne au mouvement - un échange révélé par Politico - au lendemain de la défaite du candidat à la présidence des Républicains.

Manuel Bompard prend goût aux micros. Ses équipes comptabilisent pas moins de 109 passages médias depuis septembre 2024. "Des fois, on le voit en terrasse à la sortie d’un plateau, tard le soir, alors qu’il a une matinale le lendemain", confie un camarade insoumis. Parfois même, il lui arrive d’incarner les propositions de La France insoumise, d’évoquer les mesures du mouvement en son nom. "Je ne refuse pas la personnification des idées, affirme-t-il. Il faut trouver la bonne articulation entre l’expression personnelle et porter une parole collective. Au début, je pouvais avoir une dimension trop mathématicienne, pas suffisamment incarnée. On parle quand même de sujets humains, d’émotions. Je peux travailler tout ça, progresser encore." Le député pense-t-il avoir construit un lien avec les Français ? "J’ai gagné en notoriété, mais je n’ai pas celle de Mélenchon, Hollande, Le Pen, ou Sarkozy. Ceux qui me reconnaissent dans la rue me remercient de lutter contre leur invisibilisation."

Chapitre IV : Succession

Ses homologues de gauche prennent-ils leurs désirs pour des réalités ? Certains le répètent ad nauseam : Manuel Bompard "ne dit pas toujours la même chose que Mélenchon". N’a-t-il pas affirmé, contrairement au triple candidat à l’Elysée, que l’affiche à l’effigie de Cyril Hanouna jugée antisémite "n’aurait pas dû être publiée" ? Lui est coordinateur du mouvement, dit-il, et lui seul en assume les responsabilités… Quand une figure de la gauche le croise il y a une poignée de mois, qu’elle lui assure que certaines positions insoumises compliquent les relations à bâbord pour la suite, il coupe net : "Tu confonds la stratégie et les dérapages", dit-il en substance. Suffisant pour convaincre l’interlocuteur que l’ensemble "craquelle". "Avec lui ou Vannier, on peut avoir des discussions sincères sur Mélenchon sans qu’ils ne tournent les talons", résume un cadre socialiste.

"Je me suis fait respecter par Bompard." L’allégation prononcée fièrement par la cheffe des écologistes Marine Tondelier raconte la nouvelle stature du député des Bouches-du-Rhône. La France insoumise, c’est en partie lui, aussi. "Quand il est là, on sait que la maison est tenue", vante le jeune parlementaire Louis Boyard. Héritier parmi les héritiers, Bompard est de ceux que le leader insoumis - qui lui a légué sa circonscription marseillaise - cite le premier sans discontinuer lorsqu’il évoque sa suite. Il y a Mathilde Panot, Clémence Guetté, parfois Eric Coquerel… "Ça fait partie de leur force de ne pas donner à voir leur guerre de succession, analyse une ancienne LFI. Mais lui, il tient la baraque : j’espère que personne ne sous-estime son ambition…"

A quoi aspire "Manu" Bompard ? "Il met des costumes, si ça ce n’est pas un signe, s’amuse l’insoumis Antoine Léaument. Chacun doit se préparer, non pas pour en être dans l’immédiat. Mais chacun doit se préparer." "S’il devait y avoir une présidentielle demain, Jean-Luc serait notre meilleur candidat. Pour 2027, on décidera", répond l’intéressé. D’autres ne l’ont-ils pas déjà fait ? La scène a lieu lors d’une de ces nombreuses journées où l’extrême droite frappe à la porte, et menace de mort, comme trop fréquemment, les cadres du mouvement insoumis. Combien de fois les parlementaires LFI, et Jean-Luc Mélenchon lui-même, ont-ils été pris pour cible ? Alors l’éternel présidentiable s’inquiète, met en garde ses lieutenants au cours d’une réunion : "Faites attention, ils pourraient s’en prendre à vous. Moi je m’en fous, je suis immortel." Et Manuel Bompard, à sa droite, un éternel apôtre.

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