Gaza : Israël arme-t-il des groupes opposés au Hamas ? Ces révélations que Benyamin Netanyahou reconnaît à demi-mot
"Vaincre le Hamas". L’objectif fixé par Benyamin Netanyahou passe-t-il par tous les moyens ? Le Premier ministre israélien et son pays coopèrent en tout cas avec des clans opposés au mouvement islamiste palestinien dans le but de le saper, comme il l’a confirmé jeudi 5 juin.
Tout commence jeudi matin quand Avigdor Lieberman, le chef du parti d’opposition nationaliste Israël Beiteinou, déclare dans une interview à la radio publique Kan Bet que "l’Etat d’Israël fournit des armes à un groupe de criminels pour servir de contrepoids au Hamas". Après une longue journée de controverse autour des allégations de ce député et ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou reconnaît que son pays collabore avec des "clans à Gaza", une décision prise sur les conseils de "responsables de la sécurité".
Dans une courte vidéo postée sur le réseau social X, le chef du gouvernement indique qu’Israël "active des clans à Gaza qui s’opposent au Hamas". "Quel mal y a-t-il à cela ?" ajoute-t-il. "C’est une bonne chose, cela sauve la vie de soldats israéliens." Le Premier ministre évite toutefois toute mention d’envoi d’armes et ne précise pas quel soutien Israël apporte aux clans.
Le bureau du chef du gouvernement a quant à lui déclaré qu’Israël "s’efforce de vaincre le Hamas de diverses manières, sur recommandation de tous les responsables des services de sécurité". Comme le relate le Financial Times, le Hamas a pour sa part publié jeudi une déclaration affirmant que les commentaires des dirigeants israéliens prouvaient qu’Israël "armait des gangs criminels à Gaza dans le but de créer un chaos social et sécuritaire".
Un soutien à un groupe controversé
Deux responsables israéliens et une autre personne au courant du dossier ont déclaré au New York Times que les autorités israéliennes avaient fourni un soutien, notamment des armes, à Yasser Abou Shabab, un homme qui dirige un groupe dans le sud de Gaza, à Rafah. Ce groupe actif depuis 2024, que certains considèrent comme une milice ou un gang criminel, se présente comme une force d’opposition au Hamas. Il compterait quelques centaines de combattants, d’après Yossi Amrosi, un ancien officier des renseignements israéliens spécialisé sur Gaza interrogé par le quotidien américain.
Comme le précise la BBC, son objectif affiché est de protéger les camions qui apportent de l’aide humanitaire à Gaza, mais ses détracteurs affirment qu’il fait le contraire et les pille. Le quotidien israélien Haaretz rappelle que, dans une interview téléphonique accordée au Washington Post en novembre 2024, Yasser Abou Shabab n’avait pas totalement nié les allégations, affirmant que son groupe évitait de prendre de la nourriture, des tentes ou des fournitures destinées aux enfants.
Abou Shabab, membre d’une grande famille bédouine de Rafah, est connu comme une figure puissante et influente dans la bande de Gaza. Selon des sources interrogées par Haaretz, il a déjà purgé des peines de prison dans des prisons du Hamas pour des infractions pénales. Selon le New York Times, son frère a été tué par le Hamas.
Pour des responsables israéliens, palestiniens et internationaux, un tel groupe ne peut pas opérer sans l’accord de l’armée israélienne, qui a transformé Rafah en zone militarisée dans le cadre de son offensive en cours. "Il n’y a aucune chance qu’une milice armée ou un clan puisse opérer ouvertement comme cela sans l’accord d’Israël, et certainement pas à Rafah", a déclaré Michael Milshtein, un ancien officier supérieur du renseignement militaire israélien, auprès du Financial Times. L’armée israélienne a refusé de commenter auprès du célèbre quotidien britannique ses liens avec le groupe de Yasser Abou Shabab.
"Tout cela mènera au désastre"
Jeudi, Avigdor Lieberman a déclaré à Kan Bet que Benyamin Netanyahou avait approuvé unilatéralement le transfert d’armes au clan Abou Shabab. "Le gouvernement israélien fournit des armes à un groupe de criminels et de malfaiteurs, identifiés au groupe Etat islamique (EI)", a déploré le député. "A ma connaissance, cela n’a pas été approuvé par le cabinet", a-t-il ajouté.
Des sources de la défense israélienne ont confirmé à la BBC qu’Israël avait armé le clan Abou Shabab avec des fusils Kalachnikov, dont certains avaient été saisis au Hamas. Cependant, Yasser Abou Shabab a publié en ligne un message dans lequel il "rejette catégoriquement" l’idée qu’Israël ait fourni des armes à son groupe, des accusations "infondées" selon lui.
De son côté, le chef de l’opposition israélienne, Yaïr Lapid, a déclaré jeudi sur les réseaux sociaux que la décision de Benyamin Netanyahou de "collaborer" avec des milices palestiniennes se retournerait contre lui. "Tout cela se fait à la va-vite, sans planification stratégique ; tout cela mènera au désastre", a déclaré Yaïr Lapid. "Les armes qui entrent à Gaza finiront par être pointées sur les soldats et les civils israéliens", a-t-il mis en garde. "Benyamin Netanyahou […] promeut désormais un nouveau concept dangereux : armer une milice gazaouie liée à l’EI", a également dénoncé sur le réseau social X Yaïr Golan, ancien chef d’état-major adjoint et chef de file de la gauche israélienne.
La décision d’Israël offre en tout cas un aperçu des difficultés du pays à trouver une alternative au régime du Hamas sur le territoire après plus d’un an et demi de guerre, et de sa volonté d’expérimenter des stratégies potentiellement risquées pour y parvenir. Les déclarations d’Avigdor Lieberman et la réponse du Premier ministre israélien interviennent alors qu’Israël s’efforce de créer une zone "stérile", selon la terminologie de Tsahal, sans le Hamas dans le sud de Gaza, s’étendant de la frontière égyptienne à la ville de Khan Younès.