Ne cachons pas les preuves de la brutalité meurtrière de l'humanité, par Abnousse Shalmani
Les crânes de deux hommes du peuple des Samis, minorité autochtone présente en Suède, Finlande et Norvège, ont été réinhumés en Laponie suédoise après avoir été déterrés en 1875 pour être étudiés en biologie raciale. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, une partie de la communauté scientifique européenne s’est livrée à des études anthropologiques, notamment en craniologie, visant à comparer les caractéristiques physiques des populations humaines, motivés par les théories raciales alors en vogue, cherchant à établir des hiérarchies entre "races" ou groupes ethniques. C’était aussi bien pratique pour justifier "scientifiquement" la domination née de la colonisation. A la même époque, le déterminisme génétique (autrement dit la croyance en l’infériorité des races moins performantes par rapport à d’autres) se défendait dans les rangs de la gauche, aux Etats-Unis et en Europe, il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir une page de la passionnante saga des Rougon-Macquart de Zola dont le naturalisme est un déterminisme génétique.
L’économiste et philosophe afro-américain Thomas Sowell (Illusions de la justice sociale, Editions Carmin) précise : "Les progressistes du XXe siècle n’étaient nullement des nazis ; ils étaient fiers de défendre un large éventail de politiques d’améliorations sociale, très semblables à celles qui seront défendues par d’autres progressistes dans les dernières années du XXe siècle et jusqu’à nos jours […] Les races les moins performantes sont désormais considérées comme automatiquement victimes de racisme, alors qu’elles étaient auparavant considérées comme automatiquement inférieures." D’où l’indispensable outil que sont l’Histoire et le savoir pour, d’une part, parvenir à circonscrire les us et coutumes dans une époque donnée et, d’autre part, ne pas réduire le temps à une avancée spectaculaire du pire au mieux, ou un camp politique aux mains éternellement propres.
Les Samis, comme d’autres populations ex-colonisées, considèrent ces restitutions comme participant à la décolonisation, d’autant plus lorsqu’il s’agit des restes humains que les descendants aimeraient voir retrouver leurs terres ancestrales. Ainsi, la France a restitué des crânes à l’Algérie (2020), des têtes maories à la Nouvelle-Zélande (2012) et des crânes sakalavas à Madagascar (2025). D’autres restes humains, notamment ceux de résistants ou de chefs locaux, étaient aussi ramenés en Europe comme des trophées de guerre ou des symboles de la victoire coloniale, en témoigne le crâne du chef Lusinga, décapité par un officier belge au Congo, qui a été exposé comme un trophée avant d’être conservé dans un musée.
Voir disparaître toutes les preuves de la brutalité meurtrière me fait craindre l’oubli
Depuis la nuit des temps, des guerres de conquête ou de survie, revenir avec le corps vaincu de l’ennemi, parader avec son corps battu participait non seulement de la victoire, mais véhiculait aussi l’idée d’avoir "pris" la force de l’adversaire, de se nourrir de sa capitulation. Il était aussi nécessaire de faire la démonstration du succès devant son peuple, de lui offrir en spectacle ce qui lui a coûté en sacrifice. Cela fait partie de l’histoire de l’humanité - aussi laide soit-elle. Quand vous visitez un musée où sont exposés les aveux de cette longue et brutale histoire des conquêtes - coloniales ou non -, vous apprenez. Et souvent, apprendre c’est ne pas recommencer. Se souvenir du pire, revient à s’en prémunir. Ce n’est pas la même chose de célébrer des reliques humaines comme signes de victoire et les appréhender comme des signes d’une histoire révoltante qui doit être apprise.
Voir disparaître toutes les preuves de la brutalité meurtrière me fait toujours craindre l’oubli, cacher ce qui a été, détruire les preuves des crimes dont tous les peuples du monde sous tous les cieux de tous les temps se sont rendus coupables, c’est de la pensée magique qui imagine en effaçant se laver les mains d’un présent qui stagne, qui n’est pas la hauteur des espérances, qui n’attendrait qu’un coup de balai du passé pour regarder vers l’horizon. Ce qui nous fait cruellement défaut aujourd’hui, c’est un regard au spectre large, un savoir qui ne s’arrête pas aux portes de l’indignation, une réflexion qui précéderait une décision bassement idéologique.
AbnousseShalmani, engagée contre l’obsession identitaire, est écrivain et journaliste