Sommet de l'ONU sur les océans à Nice : quels sont les enjeux de l'Unoc3 ?
C’est l’un des grands oubliés des discussions climatiques, et pourtant, c’est de lui dont la vie sur Terre dépend. À partir de dimanche 8 juin, la ville de Nice accueille la (seulement) troisième conférence des Nations unis sur l’océan (Unoc), preuve éclatante du retard pris sur ce volet. Au total, cinquante chefs d’Etat et de gouvernement sont attendus, dont le Brésilien Lula et le président français, Emmanuel Macron, qui entend faire de la protection des mers une cause mondiale. Mais l’absence des Etats-Unis et la multiplication des discours non contraignants laissent planer le doute : la conférence sera-t-elle une rampe de lancement pour des mesures concrètes ou un simple exercice de communication ?
A la clôture du sommet, les nations adopteront la déclaration de Nice, un texte de huit pages négocié depuis des mois, qui appelle à une "action urgente" pour l’océan, mais qui n’est pas juridiquement contraignant. "Belles paroles", "coquille vide", a critiqué l'ONG Greenpeace, tandis que l’ambassadeur français pour les océans Olivier Poivre d'Arvor a vanté une déclaration "beaucoup plus ambitieuse" que lors de la dernière conférence sur les océans de Lisbonne (2022). A la table des discussions :G l’exploitation minière des fonds marins, le traité international sur la pollution plastique ou encore la question du chalutage de fond.
Des aires marines réellement protégées
Alors que les océans absorbent 90 % de l’excès de chaleur lié au dérèglement climatique, leur santé se dégrade à une vitesse alarmante. Pour enrayer cette dynamique, plusieurs pays devraient annoncer la création de nouvelles aires marines protégées. Un geste politique qui pourrait porter à environ 10 % la part d’océans classés, contre 8,36 % aujourd’hui, selon le cabinet de la ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher. La communauté internationale s’est fixé un objectif de 30 % de protection en 2030 (objectif "30X30"). Mais au rythme actuel, il ne devrait pas être atteint avant 2107, selon les estimations de Greenpeace. Par ailleurs les ONG préviennent : la quantité ne suffit pas. Dans trop de cas, ces dénominations demeurent des coquilles vides, pour des espaces où la pêche industrielle et d’autres activités extractives restent autorisées.
Le fléau du chalutage de fond
C’est l’un des angles morts des discussions sur la biodiversité marine : le chalutage de fond. Il s’agit d’un bateau qui traîne un "chalut", gigantesque filet lesté par une barre métallique, qui racle le fond des océans pour remonter soles, turbots, langoustines ou encornets. Au-delà de ses effets dévastateurs sur les habitats marins, capturant de nombreuses espèces non ciblées, cette technique remue des quantités importantes de carbone sédimenté, participant au réchauffement climatique. Car les cinq premiers centimètres de sédiments stockent, à l’échelle planétaire, l’équivalent de dix années d’émissions annuelles mondiales de carbone", précise l’association Bloom sur son site. Emmanuel Macron lui-même a reconnu la nécessité de "mieux encadrer" cette pratique, sans annoncer de mesure restrictive immédiate. En 2022, plus de 200 scientifiques réclamaient l’interdiction du chalutage de fond dans ces zones marines protégées.
La haute mer : vers une entrée en vigueur du traité ?
Signé par 110 pays en 2023, le traité sur la haute mer vise à protéger les ressources des eaux internationales (au-delà de 200 milles marins - 370 kilomètres - des côtes), ces zones maritimes situées au-delà des juridictions nationales. Mais seule difficulté : en plus d'être signé, il doit être ratifié par 60 Etats pour entrer en vigueur. Or, à l’ouverture du sommet, seuls 32 l’avaient fait. Paris espère franchir ce seuil symbolique d’ici la fin de l’année 2025 afin de permettre une entrée en vigueur du traité dès 2026. Ce dernier est crucial pour concrétiser l’objectif "30x30" précédemment évoqué. A noter que la majorité des océans relève aujourd’hui de la haute mer, espace juridiquement quasi vierge.
L’exploitation des abysses, ligne rouge à tracer
Alors que certains pays - dont les Etats-Unis - veulent ouvrir la voie à l’extraction minière en eaux profondes, la France milite pour un moratoire sur l’exploitation des grands fonds marins, qui rassemble actuellement 33 pays seulement. À Nice, Paris espère élargir la coalition de pays opposés à cette exploitation. Mais l’horloge tourne : dès juillet, l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) pourrait entériner un "code minier" régulant l’exploitation de ces zones. Ce texte doit établir les règles d’extraction commerciale de minéraux convoités pour la transition énergétique tout en préservant les fonds marins, classés "biens commun de l’humanité".
Or, ces abysses abritent des écosystèmes encore largement méconnus, mais essentiels à l’équilibre planétaire. Les ONG redoutent qu’une ruée vers les métaux rares - cobalt, nickel, terres rares - nécessaires à la transition énergétique ne se fasse au détriment du patrimoine commun de l’humanité.
Qui va payer la facture bleue ?
Protéger les océans a un coût. Et pour l’instant, les moyens ne suivent pas. Le financement des objectifs liés à l’océan reste le parent pauvre de l’Agenda 2030 des Nations unis. La protection de l’océan est le "moins bien financé" des 17 objectifs de développement durable de l’Organisation des nations unies (ONU), selon le projet de déclaration de Nice. D’après un rapport du Forum économique mondial, publié en 2022, il faudrait investir 175 milliards de dollars par an pour espérer atteindre les cibles de développement durable maritimes. Or, entre 2015 et 2019, moins de 10 milliards ont été investis.
Pour les ONG, la réussite du sommet ne dépendra pas tant des promesses que des engagements budgétaires concrets. Sans cela, la mer restera un sujet secondaire, même au cœur d’un sommet mondial.