Travail : cette société qui ne valorise plus ceux qui font, par Julia de Funès
Pendant longtemps, la société moderne s’est construite autour du projet méritocratique. Il s’agissait d’émanciper l’individu des déterminismes de naissance pour faire de lui l’artisan de sa propre destinée. Chacun, par son travail, par son effort, pouvait prétendre à une place légitime dans l’ordre social. Le mérite incarnait une forme de justice : récompenser ceux qui s’étaient donné de la peine. Mais ce récit a fini, lui aussi, par passer sous les fourches caudines du soupçon. La méritocratie serait un leurre pour premiers de la classe. Car derrière les efforts prétendument récompensés, il y aurait non seulement des héritages cachés (capital culturel, réseau social, privilège discret, tout l’attirail invisible de la reproduction) mais aussi une certaine violence à faire peser sur les vaincus la responsabilité écrasante de leur défaite.
Dans ce contexte, un nouveau système de reconnaissance s’est progressivement imposé. Celui de l’identité. Ce que l’on est par naissance, par couleur, par genre, par mémoire blessée ou malheur hérité – tout cela forme désormais un curriculum, souvent victimaire, qui tient lieu de légitimité. Ce n’est pas tant ce que l’on fait qui compte que ce que l’on est. L’assignation remplace l’action. Et l’identité, naguère à franchir, devient drapeau à brandir. Trois paradoxes découlent de cette évolution. Le premier, c’est que le mérite s’est inversé : hier, il consistait à se dépasser, à se déprendre de soi ; aujourd’hui, il consiste à demeurer soi.
Deuxièmement, l’identité, qui ne relève d’aucun mérite puisqu’on en hérite, est pourtant devenue ce qui mérite le plus de considération. Troisièmement, plus la société s’individualise, moins elle valorise l’individu ! Les forces individuelles qui font de chacun un sujet (l’effort, la volonté, la responsabilité, le travail, le mérite) s’effacent au profit de critères collectifs d’appartenance. Ce n’est plus ce que l’on conquiert seul, dans la solitude d’un geste ou d’une pensée qui fonde la reconnaissance, mais ce que l’on reçoit de sa naissance et de son histoire.
L’action est ce qui rend l’individu unique
Mais une société qui renonce à reconnaître ce que chacun accomplit pour ne voir que ce que chacun incarne s’expose à un double naufrage : celui de l’apathie et celui de la division. D’abord, l’apathie. Si l’on cesse de croire que l’action est ce qui nous fait, pourquoi agir ? Pourquoi apprendre, créer, enseigner, guérir, bâtir, si la reconnaissance est désormais indexée non sur l’effort ou l’œuvre, mais sur l’identité ? Le risque est grand de voir l’énergie remplacée par la revendication. Ensuite la division. Une société qui ne reconnaît que des identités se fragmente en communautés, se disloque en récits concurrents, attise les rivalités et nourrit les conflits de légitimités. Or, une société ne peut rien bâtir de commun sur de tels fondements, sans se vouer à l’impuissance (qu’elle maquille en reconnaissance).
Comme l’a montré Hannah Arendt, une société juste ne peut se contenter de reconnaître les appartenances ; elle doit préserver et nourrir l’espace où les individus peuvent agir, c’est-à-dire apparaître publiquement par leurs œuvres, leurs paroles, leurs engagements. Ce n’est pas l’identité qui fait la personne, mais l’irruption de cette personne dans le monde, par des actes qui transforment, initient, relient.
Pour Arendt, l’action est ce qui rend l’individu unique, ce par quoi il devient visible et irréductible dans un monde commun. Dès lors, la dignité ne réside pas dans ce que l’on est, mais dans ce que l’on fait de ce que l’on est. Elle ne se trouve ni dans l’héritage ni dans l’origine, mais dans la capacité à répondre de soi, à assumer une parole, une initiative, une action. Une société qui refuse cette exigence au nom de l’identité figée ne produit pas des sujets mais des statuts et renonce à sa capacité d’action et d’évolution.
L’enjeu n’est pas de nier la nécessité d’une reconnaissance des identités bien sûr, mais de la replacer dans une logique d’action. Pour cela, pensons que l’identité n’est pas une fin en soi, mais un point de départ et qu’elle n’a de valeur que dans la mesure où elle s’ouvre à une dynamique. La revendiquer comme fondement ultime de la reconnaissance serait confondre l’être avec le mérite. Seule une société qui valorise ce que chacun fait – au-delà de ce qu’il est – peut espérer être à la fois dynamique et unie. On ne renforce pas un pays et on ne consolide pas une société avec des identités, mais avec des volontés.
* Julia de Funès est docteur en philosophie et auteur notamment de La vertu dangereuse : les entreprises et le piège de la bien-pensance (L'observatoire, 2024).