Apple, pieds et poings liés à la Chine : comment sortir du piège ?
L’iPhone 15 Pro Max d’Apple est disponible en magasin à 1 199 dollars, mais il ne coûte que 502 dollars en composants et assemblage, selon le démontage effectué fin 2023 par Counterpoint Research, dont 73 dollars pour les modules caméra, 67 dollars pour l’écran LTPO, 64 dollars pour la puce A17 Pro, 58 dollars pour la mémoire flash et 21 dollars pour le montage final. Cette marge brute spectaculaire, avant marketing et R&D, aurait été inenvisageable sans la construction depuis près de vingt-cinq ans, notamment par Tim Cook, d’un écosystème unique de plus de 200 fournisseurs concentrés entre le delta du Yangtsé et le Guangdong.
Le premier magasin Apple en Chine a ouvert ses portes à Pékin en 2008, coïncidant avec l’accueil des Jeux olympiques par la ville. La Chine est devenue, depuis, bien plus qu’un atelier : la demande locale a triplé en douze ans et compte désormais pour environ un quart des revenus d’Apple. En mai 2025, malgré Huawei, Xiaomi ou Honor, l’iPhone a même repris la première place du marché chinois grâce à des remises flirtant avec les 2 500 yuans, soit environ 350 dollars, sur l’iPhone 16. De quoi relancer les volumes pendant les "soldes 618", autrement dit du 18 juin, un événement fort de la consommation chinoise. Les analystes de Counterpoint notent une hausse de 15 % des ventes d’iPhone en Chine sur avril et mai, preuve qu’Apple reste un objet d’aspiration.
Une rente boursière adossée à l’Asie
Cette poussée commerciale, additionnée aux marges élevées du made in China, a porté la capitalisation d’Apple au-delà de 3 000 milliards de dollars. Un record qui a enrichi des millions de petits porteurs américains, qui possèdent dans leurs portefeuilles des répliques des indices S&P 500 et Nasdaq, dont Apple pèse respectivement 5 % et 10 %. La firme de Cupertino a par ailleurs englouti plus de 600 milliards de dollars dans des rachats d’actions depuis 2013, réduisant d’un tiers le nombre de titres et gonflant mécaniquement le bénéfice par action. Les ménages américains ont donc capté une rente boursière directement adossée à la valeur créée en Asie.
Pour conserver ces dividendes, Apple s’est plié à des concessions rarement assumées ailleurs : depuis février 2018, les clés de chiffrement d’iCloud Chine sont stockées chez l’opérateur étatique Guizhou-Cloud Big Data. En avril 2024, la firme a retiré WhatsApp et Threads de son App Store local sur ordre direct de la Cyberspace Administration of China, alors qu’elle combat farouchement Bruxelles sur le Digital Markets Act. La promesse universelle de "privacy" cède donc devant la raison d’Etat d’un marché indispensable.
Dans le même temps, les sous-traitants chinois sont montés en puissance. Luxshare, ex-spécialiste des câbles d’alimentation et aujourd’hui unique assembleur du casque Vision Pro, a repris une usine iPhone au taïwanais Pegatron et lorgne les modèles premium à partir de 2026. BYD Electronics, filiale du géant des véhicules électriques, assure déjà plus du tiers de la production d’iPad et réinjecte cette expertise dans ses propres robots et batteries, brouillant la frontière entre client et concurrent. En créant ses "élèves", Apple a fabriqué les armes qui peuvent se retourner contre lui.
L’Inde, une alternative limitée
Le risque géopolitique rend l’équation encore plus corsée. Le coût matière de 502 dollars bondirait à 847 dollars pour un iPhone 15 Pro Max livré aux États-Unis si la nouvelle surtaxe de 54 % sur les importations chinoises entrait en vigueur. D’où l’offensive indienne : entre mars et mai 2025, Foxconn a expédié 97 % de ses iPhones fabriqués en Inde vers le marché américain, et Tata atteint déjà 86 % de taux d’export vers les Etats-Unis. Mais cela ne satisfait pas Donald Trump. Le président américain a déclaré publiquement qu’il ne voulait pas qu’Apple assemble en Inde mais aux Etats-Unis.
Pékin, de son côté, tend la corde : contrôle accru des licences d’exportation pour les machines-outils de précision, restrictions sur le déplacement d’ingénieurs qualifiés, menaces sur les terres rares critiques et les technologies de batteries LFP. Ces mesures visent précisément les groupes qui cherchent à transférer une partie de la valeur en Inde ou au Vietnam, ralentissant de deux semaines à parfois quatre mois l’envoi d’équipements stratégiques hors de Chine. Dans ces conditions, Apple piétine : la part d’iPhone vraiment made in India dépasse certes 20 % des expéditions américaines, mais la Chine reste le centre de décision de 9 composants sur 10.
Robin Rivaton est directeur général de Stonal et membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol)