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Le PS au défi du "qu’en-dira-t-on" de Jean-Luc Mélenchon… et du reste de la gauche

Le spectacle est bientôt fini, le public n’attend plus que lui. À Nancy, dimanche 15 juin, Olivier Faure est sur le point de prononcer son discours de clôture du 81e congrès du Parti socialiste. Il est temps de mettre fin à ce trop long week-end où les roses sont apparues telles qu’elles se portent réellement : vampirisées par l’éternelle question LFI, incapables de sortir de l’entre-soi.

Aux aurores, à quelques heures de sa prise de parole, un SMS s’est affiché sur le smartphone du premier secrétaire. L’expéditeur s’appelle Paul Magnette, le patron du PS belge francophone. Non-belligérant mais pas moins clairvoyant, il a relu, la veille, le discours de Léon Blum au 38e congrès national de la SFIO, d’août 1946. Alors il lui a envoyé, en guise de conseil ou d’avertissement, ce court passage bien connu et, il faut le dire, tombé à point nommé : "Je crois que, dans son ensemble, le Parti a peur. Il a peur des communistes. Il a peur du qu’en-dira-t-on communiste. C’est avec anxiété que vous vous demandez à tout instant : 'Mais que feront les communistes ? Et si les communistes ne votaient pas comme nous… ?' La polémique communiste, le dénigrement communiste, agissent sur vous, vous gagnent à votre insu et vous désagrègent." Un message pour le patron, ses ouailles, mais également pour le parti tout entier.

Traumatisme

Olivier Faure est un homme marqué. En ce début d’année 2018, il déambule en tout nouveau patron des socialistes à l’occasion d’une grande manifestation des fonctionnaires et des cheminots. "Sociaux-traîtres !", "Vendus !" La délégation rose finit par en être exfiltrée, cible de jets de canettes…- "pas toujours vide", l’épaule de Patrick Kanner, le président des sénateurs socialistes, s’en souvient encore - contrainte de prendre la première rue perpendiculaire et d’attendre sagement l’accalmie dans un café. "Il y a eu chez lui une forme de traumatisme et d’incrédulité qu’un parti de gauche ne puisse plus défendre la SNCF et soit assimilé à la macronie", rappelle aujourd’hui Patrick Kanner, opposant interne dans la maison rose.

Combien de fois Olivier Faure ou sa garde rapprochée ont-ils narré cet événement ? "On a érigé ce moment comme un symbole : pouvoir aller dans une manifestation avec le reste de la gauche et des partenaires sociaux sans se faire canarder, savoir que notre place est là, avec eux", analyse Luc Broussy, proche parmi les proches d’Olivier Faure. L’ancien rocardien et son entourage, composé de hollandistes, de moscovicistes et de quelques strauss-kahniens, comprennent que l’air a changé. L’autoflagellation post-quinquennat Hollande s’impose, même si "l’inventaire" est plus nuancé que ce que l’on aime raconter. L’avenir du PS s’écrira désormais au cœur de la gauche.

"Vous faites sauter toutes les digues !" Quatre ans plus tard, en juillet 2022, l’Assemblée nationale est prise d’une intense, mais succincte, "Faure-mania". Le patron du PS accuse Elisabeth Borne, alors locataire de Matignon, de complaisance avec l’extrême droite. Les 150 députés de la Nupes l’acclament comme un seul homme. Qu’il est bon d’être en phase avec le peuple de gauche. En quatre mois, Olivier Faure a enjambé l’accident industriel d’Anne Hidalgo et s’est mué en artisan de l’union à bâbord. "Pendant les négociations, Julien Bayou et Fabien Roussel me disaient ‘on t’adore, mais ta candidate a fait 1,7 % donc on va négocier avec celui qui a fait 22 %. S’il reste quelque chose, on viendra te voir'", raconte-t-il parfois en privé.

Pour enfoncer la porte des "négos", être accepté du reste de la gauche, il a fallu montrer patte blanche à l’hégémonique patriarche insoumis. Lequel, à l’époque, complimentera le patron des socialistes, comme le rapporte le journaliste Olivier Pérou dans son ouvrage Autopsie du cadavre (Fayard, 2 022) : "ll me parle une langue socialiste qui me plaît et il sait qu’il ne peut pas me tromper." Faure a tendu la main à la force. Ses opposants internes préfèrent dire qu’il a tendu la joue. Les mêmes qui, en juillet 2024, signeront sans broncher, cette fois-ci, l’accord du Nouveau Front Populaire. Les mêmes encore qui, en janvier dernier, présenteront comme une victoire culturelle l’accord de non-censure du gouvernement Bayrou, fruit pourtant d’un consensus entre le parti et le groupe parlementaire.

"Surmoi" mélenchoniste

Ainsi est née l’accointance toxique du Parti socialiste avec La France insoumise. Une relation de trois ans, ponctuée de demi-ruptures idéologiques, morales et stratégiques, et de réconciliations opportunistes et insincères. D’alliances à doubles faces en somme, tantôt pour espérer gouverner ou barrer la route de l’extrême droite, tantôt pour se disputer le leadership à gauche. De dilemmes intérieurs, enfin, pour un parti ballotté entre désir de radicalité et esprit de responsabilité.

En décembre dernier, en petit comité, Olivier Faure résumait la schizophrénie du mal nécessaire : "Mélenchon est dans une forme de discours prophétique qui ne se réalise pas, c’est toujours l’heure d’après pour lui. Mais je sais que la gauche radicale existe, et je sais qu’on a besoin d’eux pour gagner, comme l’a fait Mitterrand en son temps avec un puissant PCF qui recevait les ordres du Kremlin." La rupture entre les deux hommes est pourtant consommée à l’été 2023, lors des émeutes provoquées par la mort du jeune Nahel. Quand le reste de la gauche tente d’appeler au calme, Mélenchon appelle surtout à la justice. "Tu te rends compte que nous, la nuit, on est postés devant les gymnases et les bibliothèques pour les défendre ?", lui lâchera, las, Olivier Faure. Il envisage, depuis, de décoller le reste de la gauche du patriarche insoumis, et promeut pour 2027 - avec un succès relatif - une "plateforme commune de Raphaël Glucksmann à François Ruffin". Tout en se laissant la possibilité de nouvelles alliances avec LFI.

L’arlésienne est un poison lent pour le PS, qui paralyse le parti tout entier. Du dernier raout des roses, nous retiendrons essentiellement que le député de l’Essonne, Jérôme Guedj, a qualifié Jean-Luc Mélenchon de "salopard antisémite". À Nancy, les échanges n’ont tourné qu’autour d’une possible alliance du PS avec les insoumis aux législatives. Pour le reste, la "Pâque" socialiste fut "d’une pauvreté idéologique impressionnante", admet-on dans le courant d'Olivier Faure. "Les textes socialistes sont des catalogues de mesures techniques cherchant à couvrir toutes les thématiques d’action publique, en rien adossés à une lecture de la société, une vision critique du capitalisme, de ses mutations, et la définition d’un horizon politique clair", résume le politologue Rémi Lefebvre dans Libération. Et d’ajouter : "Le PS tend à ne se définir qu’en négatif par rapport à La France insoumise, devenue un véritable surmoi."

CFDT ou NFP ?

Les échéances piégeuses se succèdent pour les socialistes. "Depuis 48 heures, Olivier Faure ne pense ni aux insoumis, ni à la composition du secrétariat national", ironise Luc Broussy. Car les roses jouent désormais la crédibilité de leur accord de non-censure, passé à l’hiver dernier, alors que conclave sur les retraites - présenté par François Bayrou comme une concession faite aux roses - se conclura le 23 juin prochain. Un accord à double tranchant, qui avait permis au PS d’engranger quelques points de responsabilité, au risque de s’éloigner des positions du reste de la gauche. Les partenaires avaient d’ailleurs ri jaune quand Olivier Faure semblait s’enthousiasmer sur le concept même du conclave. Marine Tondelier se souvient encore de cet appel du premier secrétaire, alors qu’elle est en route pour la Marne, après avoir claqué la porte des négociations avec le gouvernement : "C’est une super idée !", essaye de la convaincre Faure. La moue de la patronne des écolos parle pour elle. Appel dans la foulée à Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT : "C’est quoi ces conneries…" Le premier secrétaire ira quand même au deal, essaiera en vain de convaincre les Verts de revenir à la table des discussions. Conclusion, en petit comité, de la secrétaire nationale des écologistes : "Faure, il n’aime pas être tout seul."

Les roses sont formelles : elles censureront le gouvernement si un texte, accord ou non du conclave, n’est pas présenté devant parlement. François Bayrou, lui, ne présentera un texte que si un accord émane dudit conclave. Voilà, le cas échéant, les socialistes un peu moins explicites… Mardi, en réunion de groupe, un ange est passé quand François Hollande a plaidé pour le "respect du dialogue social", même si les partenaires sociaux ne reviennent pas sur la très décriée mesure d’âge. Lui est convaincu, en privé, que la censure serait un gage donné aux partenaires à gauche dans le cadre de futures alliances électorales… CFDT ou NFP ? Telle est la question ! Sous cape, ce dilemme traverse désormais les roses. Y compris les fauristes : "La seule chose qui m’intéresse c’est le retour de l’âge légal. 62 ans, c’est 62 ans, on ne va pas changer d’objectif parce que la CFDT a trouvé un accord", assure Laurent Baumel, proche du premier secrétaire. "Si la mesure d’âge ne change pas mais que de fortes mesures de compensation pour les plus faibles sont négociées, on fait quoi ? Nous les socialistes, qui croyons au dialogue social, pourra-t-on jouer les purs et dire à la CFDT que leur accord est mauvais ?", nuance pour sa part Luc Broussy. Manuel Bompard, le coordinateur de LFI, a d’ores et déjà prévenu : "À partir du moment où ce 'conclave' n’aboutit pas à l’abrogation de la réforme des retraites, nous déposerons une motion de censure."

Les socialistes au défi, désormais, du "qu’en-dira-t-on" du reste de la gauche ? François Hollande narre cette tendance lourde à bâbord : "La mauvaise conscience date de 1920… Même sous Mitterrand, lorsque l’aile chevènementiste multipliait les proclamations unitaires, il leur répondait qu’ils étaient un faux PC, composé de vrais petits-bourgeois." François Hollande, l’ex-président de gauche, a peut-être aussi un message à faire passer : "Certains socialistes pensent qu’ils ne sont de gauche que lorsqu’ils sont admis par plus radicaux qu’eux." Croyez-le, l’ancien chef de l’État parle d’expérience.

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