Israël-Iran, les coulisses de la traque de l’ayatollah Khamenei : "Si le régime ne peut pas le protéger..."
Dans la nuit noire souffle une atmosphère de fin de règne à Téhéran. Alors que résonne le fracas des missiles de Tsahal qui transpercent le ciel de la capitale iranienne, des citoyens, massés à leur balcon, scandent leur désespoir avec l’un des slogans déjà entendus lors des manifestations de 2023 après la mort de Mahsa Amini : "Mort au dictateur", "Mort à Khamenei", "Mort à l’armée". Depuis le déclenchement de l’opération israélienne "Rising Lion", les derniers symboles du régime se sont effondrés. Ni le programme nucléaire que Donald Trump vient de détruire, ni les infrastructures de défense, ni l’appareil militaire d’Etat n’ont permis à l’Iran d’échapper à une attaque fulgurante de l’ennemi juré israélien.
Si l’Etat hébreu a toujours invoqué un objectif militaire à l’opération, Benyamin Netanyahou compte bien profiter des fragilités entrevues au sommet du pouvoir. Ces derniers jours, le Premier ministre israélien a clairement mis à prix la tête de l’ayatollah Khamenei. La question du fameux "regime change" n’est donc aujourd’hui plus taboue. Israel Katz, ministre de la Défense, a été particulièrement clair le 19 juin : le chef spirituel et politique qui règne sans partage sur l’Iran depuis 1989 est un "Hitler des temps modernes" et "ne peut être autorisé à continuer d’exister".
L’hécatombe déjà observée au sein des Gardiens de la Révolution accrédite l’hypothèse d’une élimination du leader iranien. Une vingtaine de hauts cadres militaires, parmi lesquels des proches du guide suprême comme Hossein Salami, le chef des gardiens de la révolution, ont tous été assassinés dans les premiers jours du conflit. "Ce modèle d’élimination ciblée des dirigeants semble désormais constituer la ligne d’action privilégiée par Israël", affirme Bernard Haykel, professeur au département des études proche-orientales à l’université de Princeton aux Etats-Unis. Le tableau de chasse israélien des dernières années est impressionnant : le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, le leader du Hamas Ismaïl Haniyeh ainsi que les frères Sinwar, cerveaux du 7-Octobre. Un autre assassinat ciblé a profondément ébranlé la confiance du clan Khamenei : celui en 2020 de Mohsen Fakhrizadeh, l’une des têtes pensantes du programme nucléaire iranien, abattu à distance par un robot tueur…
Il serait terré dans un bunker
A 86 ans, le guide suprême est engagé dans son dernier combat pour sa survie. Finies les promenades à la montagne qu’il affectionnait lorsque sa santé le lui permettait encore. Ses déplacements sont aujourd’hui limités et surtout très contrôlés. Sa sécurité est assurée par une unité d’élite des Gardiens de la Révolution. Selon des sources iraniennes, il aurait quitté la "Maison de la direction", sa résidence officielle, et serait terré avec ses proches dans un bunker ultra-sécurisé au nord de Téhéran. Par peur d’être ciblé, le guide suprême iranien aurait cessé toute communication électronique et ne transmettrait ses ordres à ses commandants que par un intermédiaire de confiance. "Il doit pouvoir se déplacer très rapidement. Il lui faut aussi trouver des moyens de communication afin de maintenir le contrôle politique. Mais si le régime iranien ne peut pas protéger Khamenei, cela signifie qu’il est totalement exposé", assure Ali Ghanbarpour-Dizboni, directeur du programme d’études militaires et stratégiques au Collège militaire royal du Canada. Le degré d’infiltration exceptionnel du Mossad, désireux de restaurer son prestige après l’échec du 7 octobre, a renforcé la confiance d’Israël dans sa capacité à remonter jusqu’à Khamenei.
Selon des sources américaines, une fenêtre d’opportunité pour l’éliminer s’est présentée au début de l’opération israélienne, mais Donald Trump l’aurait temporairement refermée. Le président américain a-t-il sciemment temporisé, dans l’attente que les frappes de son armée détruisent les infrastructures nucléaires iraniennes ? Toujours est-il qu’il n’a pas éludé la question quant au sort du numéro 1 du régime : "Nous savons exactement où le soi-disant ‘Chef suprême’ se cache. Nous n’allons pas l’éliminer (tuer !), du moins pas pour l’instant".
Une déclaration qui ressemble à un testament
Face à cette menace, Khamenei ne devrait toutefois pas quitter le pays. Son dernier voyage remonte à 1989, en Corée du Nord alors qu’il boucle sa dernière année de son mandat de Président de la république. Depuis qu’il a accédé à la fonction de Guide suprême, il n’a plus quitté l’Iran. "C’est lié à la stature, sa posture de rester à l’intérieur du pays. Les dictateurs, de façon générale, n’ont pas beaucoup d’appétit à sortir", analyse Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran au centre de recherche Etopia à Bruxelles. Depuis qu’il exerce des responsabilités politiques, le leader iranien est habitué à vivre avec une menace constante au dessus de la tête. Déjà au cours des années 1960 et 1970, Ali Khamenei participe à des activités secrètes contre le Shah d’Iran pour lesquelles il est arrêté et torturé à plusieurs reprises par la police secrète "Savak". En juin 1981, l’ayatollah Khamenei survit à une tentative d’assassinat, orchestrée par le mouvement révolutionnaire des Moudjahidin du Peuple iranien et le groupe Forqan. Une bombe éclate alors qu’il fait le sermon dans la mosquée Abouzar à Téhéran, le privant de l’usage de son bras droit et d’une partie de son ouïe. Ses principales influences idéologiques que sont Navab Safavi (NDLR : fondateur des Fedayin de l’Islam), un terroriste apocalyptique antisémite qui a propagé la théorie du complot autour du "Pouvoir du sionisme", et Sayyid Qutb, un écrivain égyptien, membre des Frères musulmans, lui ont forgé une base idéologique qui exclut de renoncer.
Mais plus de 40 ans après, le ton a changé. Celui qui a installé l’un des pires régimes répressifs de la planète a bien compris qu’il était entré dans la phase crépusculaire de son pouvoir. Le 18 juin, face à un rideau de couleur crème, encadré par le drapeau de la République islamique et le portrait de l’ayatollah Khomeyni, son prédécesseur et mentor, Khamenei prend la parole. "La nation iranienne ne peut se rendre. Nous n’avons jamais été soumis à quiconque, et nous n’accepterons jamais aucune forme de soumission", a assuré le guide suprême en réponse aux menaces du président américain Donald Trump. Si le début du discours montre un total déni de la débâcle militaire, un autre passage interroge : "Ne vous laissez pas battre, ne vous affligez pas alors que vous êtes les supérieurs, si vous êtes de vrais croyants". Il cite ici le verset 139, issu de la sourate al-Imran, la troisième du Coran.
"Elle fait référence à la bataille de Uhud en 625 ap. J.-C. lorsque les musulmans étaient démoralisés par la défaite. Ce discours ressemble donc davantage à un testament où il prépare les esprits à une défaite, dans une logique de martyrologie chiite que l’on retrouvait durant la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988", analyse l’islamologue Othman El Kachtoul. Cet épisode guerrier est un mythe fondateur de l’unité nationale et du nationalisme iranien. Sauf que cette fois, le contexte a bien changé : l’Iran n’est plus dans une logique d’expansion révolutionnaire mais plutôt celle d’un encerclement stratégique face à Israël et aux Etats-Unis.
Le régime iranien "n’est pas un régime à une balle"
La question de sa succession est d’autant plus cruciale aujourd’hui que le guide suprême concentre d’immenses pouvoirs entre ses mains : il dirige les forces armées iraniennes en tant que commandant en chef et exerce une autorité suprême sur les pouvoirs judiciaire, législatif et exécutif. En tant que "Vali Faqih", il est aussi évidemment le plus haut garant de la foi chiite. Preuve de l’inquiétude qui règne au sein du régime, Khamenei aurait déjà désigné trois hauts dignitaires religieux pour lui succéder, ainsi que des remplaçants dans la chaîne de commandement militaire en cas d’assassinat, selon des responsables iraniens cités par le New York Times. Certains pouvoirs clés auraient aussi été remis au Conseil suprême des gardiens de la révolution, selon Iran International, une chaîne de télévision d’opposition en exil. Si cela se confirme, ce serait un changement radical d’inversion du pouvoir entre le religieux et le militaire. Du jamais-vu en Iran. "Si Khamenei tombe, on peut effectivement se retrouver avec un militaire aux commandes, ou quelqu’un qui n’a pas l’expérience de Khamenei dans la gestion des différents problèmes auxquels l’Iran est confronté", soulève Richard Nephew, ex-diplomate chargé du dossier sur les sanctions contre l’Iran, aujourd’hui professeur à l’université Columbia de New York.
Eliminer le leader iranien ne signifie pas forcément mettre fin au régime. "Ce n’est pas ce que l’on appelle un ‘régime à une balle’, c’est-à-dire un système dont la chute dépend uniquement de l’élimination d’un seul homme", pointe Bernard Haykel, spécialiste de la région. Pour succéder au guide suprême, son fils Mojtaba a fait un temps figure de favori. Mais il ne dispose pas de légitimité religieuse, n’ayant pas atteint le rang suprême d’ayatollah dans la hiérarchie chiite. D’autres noms sont parfois évoqués : l’ayatollah Sadeq Larijani, président du Conseil de discernement en Iran et très proche de Khamenei, mais aussi l’ayatollah Alireza Arafi, qui fait partie de la très stratégique Assemblée des experts, composé de 88 membres de juristes et religieux élus pour huit ans. Celle-là même qui est censée désigner le nouveau guide suprême en cas de décès. Son successeur pourrait être "beaucoup plus radical et partisan d’une confrontation franche avec les ennemis intérieurs ou extérieurs", pronostique le spécialiste Jonathan Piron.
Une opposition très faible
Alors que le sort de l’Iran reste très incertain, tous les opposants en exil sentent clairement que le pouvoir vacille à Téhéran. "Il doit être terré comme un rat effrayé", a réagi Reza Pahlavi, le fils du shah d’Iran renversé par la révolution islamique de 1979, estimant que la république islamique est "sur le point de tomber". "Le peuple d’Iran veut la chute du régime", s’emporte de son côté Maryam Rajavi, des Moudjahidines du peuple (MEK), un des mouvements d’opposition au régime du Shah. Mais aucune figure iranienne en exil n’a, pour le moment, le capital politique nécessaire pour reprendre le leadership en Iran.
A l’intérieur des frontières, aucune opposition structurée n’est également en mesure de pouvoir prendre le relais, écrasée par des décennies de répression. Khamenei peut-il finalement capituler et remettre l’Iran à la table des négociations ? Caspian*, cet Iranien qui a récemment quitté le pays pour poursuivre ses études d’ingénieur en Allemagne, suit très attentivement les derniers soubresauts de son pays. "J’ai toujours connu Khamenei comme un menteur, un vieil homme délirant qui n’a jamais accepté de perdre et qui se voyait comme une représentation de Dieu sur terre", déplore-t-il. Donald Trump à la Maison-Blanche, fraîchement auréolé de l’opération éclair réussie contre les installations nucléaires de l’Iran a de nouveau appelé à la capitulation : "le caïd du Moyen-Orient doit maintenant faire la paix. S’ils ne le font pas, les prochaines attaques seront bien plus importantes", a-t-il menacé, affirmant que le pays a le choix entre "la paix ou la tragédie". Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi a lui a répondu, condamnant des "événements scandaleux (qui) auront des conséquences éternelles".
Autre facteur d’inquiétude chez les Occidentaux : le complexe tissu ethnique de l’Iran, qui comprend d’importantes minorités kurde, arabe, baloutche et turque aux côtés de la majorité perse et qui fait craindre une éventuelle "balkanisation" du pays. Le guide suprême n’en a cure, il ira au bout de son combat. Mais l’après-Khamenei a déjà commencé en Iran.
*Son prénom a été modifié