Vaccins pour les enfants du monde : les ambiguïtés inquiétantes de la France
Le chiffre donne la pleine mesure de l’action bénéfique de la France sur l’Alliance du vaccin (Gavi). En maintenant son soutien financier de 760 millions d’euros sur quatre ans pour cette centrale d’achat internationale, elle contribuerait à vacciner plus de 47 millions d’enfants. Cette immunisation permettrait d’éviter 800 000 décès d’ici la fin de la décennie, selon les projections du groupe de réflexion Focus 2030. Encore faut-il que cette promesse de maintien, formulée il y a un an par Emmanuel Macron, soit bien honorée.
Pourquoi un tel doute ? La conférence de reconstitution des ressources de Gavi, un partenariat public-privé mondial, a lieu ce mercredi 25 juin, à Bruxelles, avec la participation du milliardaire Bill Gates, dont la fondation joue un rôle clé dans ce programme, et de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Et contrairement à son habitude, à deux jours de ce rendez-vous crucial, la France n’a toujours pas communiqué le montant qu’elle comptait verser.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce silence assourdissant pour les ONG impliquées dans ce programme. Il y a d’abord la séquence géopolitique au Moyen-Orient : le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a vu son agenda bousculé par le retentissement international des frappes israéliennes en Iran, puis par l’ambiguïté maintenue jusqu’à ce week-end par le président Donald Trump sur la participation ou non des Etats-Unis à cette campagne de déstabilisation du régime islamique.
Coupes budgétaires
Il y a également la situation catastrophique des finances publiques françaises. L’heure est aux coupes budgétaires pour éviter de se retrouver une deuxième année de suite avec un déficit public à 5,8 %. Il est devenu très difficile d’obtenir un quelconque feu vert, d’autant qu’un certain immobilisme prévaut à Matignon depuis que François Bayrou occupe le fauteuil de Premier ministre. Les ONG ne savent plus vraiment qui peut s’engager, Emmanuel Macron ayant perdu le contrôle des cordons de la bourse depuis la dissolution.
L’inquiétude est d’autant plus grande que les pays occidentaux sont entrés dans un cycle de réduction de l’aide publique au développement. La France a ainsi coupé à quatre reprises, en un an, la mission qui est consacrée à cette aide au sein du budget de l’Etat. Soit une baisse de 39 %, qui s’élève à 2,3 milliards d’euros. De telles coupes ont aussi été décidées dans une dizaine d’autres pays, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Le gouvernement travailliste britannique a annoncé qu’elles financeraient une hausse des dépenses de défense.
Du côté des Etats-Unis, il s’agit d’un abandon pur et simple. L’administration Trump a quasiment démantelé USAID, l’agence d’aide humanitaire américaine, dont le budget 2024 s’élevait à 44 milliards d’euros. "L’USAID est une organisation criminelle. Il est temps qu’elle meure", a clamé début février le milliardaire Elon Musk, patron de Tesla et SpaceX, placé à la tête de la Commission pour l’efficacité gouvernementale (Doge) – il l’a quitté fin mai, avant une rupture publique avec la Maison-Blanche. C’est le Doge qui a piloté cette action politique d’une brutalité inédite.
"L’homme le plus riche du monde va être impliqué dans la mort d’enfants parmi les plus pauvres du monde", avait dénoncé Bill Gates. Si la fondation de ce dernier va accélérer les décaissements dans les années à venir, cela ne compensera la disparition des financements USAID de nombreux programmes de santé, dont ceux de Gavi, qui a immunisé un enfant sur deux à travers la planète. Les cas de rougeole et de polio, deux maladies mortelles, pourraient exploser. De même que le nombre de victimes du Sida et du paludisme.
"Ce qui arrive est terrible, une dystopie, alors qu’on avait divisé par deux la mortalité des enfants de moins de cinq ans dans le monde, s’indigne Fabrice Ferrier, directeur de Focus 2030. Pour ce qui est de la France, l’aide au développement ne représente qu’à peine 0,5 % du revenu national brut." Les coupes annoncées sont d’autant moins avisées d’un point de vue électoral qu’un sondage de Focus 2030 mené avec l’université de Birmingham et UCL montre que 56 % des Français se déclarent en faveur d’un maintien ou d’une augmentation de l’aide.
"Pékin et Moscou pourraient en profiter"
Et pourtant, alors que la France a réduit son empreinte militaire en Afrique, cette aide publique au développement lui profite sur le plan de la réputation. C’est ce qu’indique un autre sondage commandé par Focus 2030. Près des trois quarts des Sénégalais, des Ivoiriens et Camerounais assurent "avoir une bonne image" de la France. Ils sont même un peu plus nombreux à estimer que leur pays entretient une bonne relation avec Paris.
Cette étude révèle aussi qu’après la Chine, la France et l’Union européenne sont particulièrement attendues, dans ces pays, pour leur aide suite à l’abandon américain. "Les gouvernements des pays du Nord n’ont pas pris la mesure de leur impact, regrette Fabrice Ferrier. Si les Européens ne concourent pas à leur juste part, Pékin et Moscou pourraient en profiter." Le fossé des Occidentaux avec les pays en développement continuerait alors de s’élargir.