Iran : l’impact incertain des frappes américaines sur les sites nucléaires
"Destruction totale" : voilà comment Donald Trump a résumé les frappes menées par les Etats-Unis, samedi soir contre trois des principaux sites nucléaires iraniens. Sur les réseaux sociaux, le président américain a évoqué, le lendemain, des "dégâts monumentaux […] comme le montrent les images satellite" et salué une opération menée "en plein dans le mille", notamment "bien en dessous du niveau du sol".
De son côté, le ministre de la Défense Pete Hegseth a affirmé que le programme nucléaire iranien avait été "dévasté" grâce à l’intervention de sept bombardiers furtifs B-2. Ce sont les uniques appareils pouvant larguer des bombes anti-bunker de type GBU-57, pesant 13,6 tonnes et pouvant s’enfoncer jusqu’à 60 mètres de profondeur avant d’exploser. Ces munitions sont les seules au monde à pouvoir cibler des installations aussi profondément enfouies que celle de Fordo, située au sud de Téhéran.
Mais malgré la puissance de feu déployée, des doutes subsistent sur l’ampleur réelle des dégâts. En Iran, certains responsables ont minimisé l’impact des frappes, comme lors de l’attaque israélienne du 13 juin. Et si les premières images satellites attestent de destructions importantes, elles ne permettent pas, à ce stade, de conclure à l’effondrement complet du programme nucléaire iranien.
Des dégâts "assez superficiels"
C’est à Fordo que les frappes semblent avoir été les plus massives. Le site, enfoui à près de 90 mètres sous une montagne, est depuis longtemps la cible prioritaire des stratèges américains et israéliens. Selon un responsable américain cité par CNN, six bombardiers B-2 ont largué douze bombes anti-bunker sur l’installation. Les images satellite montrent au moins six grands cratères, témoignant de frappes en profondeur. Toujours sur CNN, David Albright, président de l’Institut pour la science et la sécurité internationale (ISIS), estime que les halls d’enrichissement ont pu subir des "dégâts considérables".
Des signes indiquent néanmoins que l’Iran avait anticipé l’attaque : plusieurs entrées de tunnel semblaient avoir été récemment renforcées, avec des accumulations de terre visibles sur les images satellites. Bien le ministre des Affaires étrangères évoque le franchissement d’une "ligne rouge très importante" par Washington, des élus locaux comme le député de la ville de Qom, Manan Raeisi, relativisent donc les dégâts, les qualifiant d'"assez superficiels".
18 structures détruites à Ispahan
Le site de Natanz, frappé à la fois par des bombes anti-bunker et des missiles de croisière lancés depuis des sous-marins américains, présente deux nouveaux cratères d’environ 5,5 et 3,2 mètres de diamètre. Ces impacts sont situés directement au-dessus de zones souterraines abritant des centrifugeuses, mais les dégâts profonds restent à évaluer. Le site, déjà affaibli par plusieurs opérations israéliennes, abrite des installations d’enrichissement plus anciennes, moins profondément enfouies que celles de Fordo, soulignent nos confrères du New York Times. En 2021 déjà, l’interruption brutale de l’alimentation électrique à Natanz avait provoqué une perte de contrôle des centrifugeuses : une désorganisation du système pourrait de fait suffire à rendre l’installation inopérante.
C’est à Ispahan, dans le centre du pays, que les destructions sont les plus visibles en surface. Ce vaste complexe de recherche nucléaire, inauguré en 1984 avec le soutien de la Chine, emploie quelque 3 000 chercheurs. Il est souvent présenté comme le centre nerveux du programme nucléaire iranien. Ici, les frappes américaines ont visiblement laissé des traces : au moins 18 structures ont été détruites ou sévèrement endommagées, selon les images satellites consultées par CNN. Le site apparait noirci, jonché de décombres. Les missiles auraient notamment frappé des bâtiments de surface et plusieurs entrées de tunnels.
La question de l’uranium enrichi, la grande inconnue
S’il ne fait aucun doute que les frappes ont causé d’importants dommages matériels aux infrastructures nucléaires iraniennes, leur efficacité stratégique à long terme reste incertaine. "Si cela s’arrête là, ce sera une frappe vraiment incomplète", juge au micro de NPR Jeffrey Lewis, chercheur à l’institut d’études internationales de Middlebury. Certains bâtiments-clés n’auraient pas été touchés, et l’Iran pourrait rapidement reconstruire ou transférer certaines activités vers d’autres sites.
Et sur la question de l’uranium enrichi, le flou demeure. Plusieurs experts, dont David Albright et Jeffrey Lewis, estiment qu’une partie de l’uranium enrichi à 60 % que possède l’Iran - soit près de 400 kg selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) - pourrait avoir été évacuée avant les frappes. Des images montrant des mouvements de camions sur le site semblent accréditer cette hypothèse. Ainsi, rien ne permet de confirmer à ce stade que les stocks les plus sensibles ont été atteints ou détruits. L’Iran pourrait donc, malgré les frappes, être toujours capable d’enrichir davantage cet uranium ailleurs à moyen terme. Ce lundi, alors qu’Israël a mené de nouvelles frappes contre le site de Fordo, l’AIEA a réclamé à l’Iran un accès à son stock d’uranium enrichi, pour "faire le point".
Une chose est sûre selon le New York Times : "Les frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan pourraient renforcer l’idée, chez les dirigeants iraniens, que la survie du gouvernement dépend d’une arme nucléaire".