Iran-Israël : les messages cachés de Donald Trump derrière l’opération "Midnight Hammer"
Dans une chorégraphie impeccable autant qu’inédite, l’U.S. Air Force a accompli, dimanche 22 juin, une mission d’une rare complexité. Au point que l’opération "Midnight Hammer" ("Marteau de minuit") sera sans doute étudiée pendant des générations dans les académies militaires du monde entier. Avant cette date, jamais une armada volante d’aussi grande ampleur (125 appareils) ne s’était projetée aussi loin (à 11 000 kilomètres de son point de départ) pendant aussi longtemps (trente-sept heures de vol aller-retour sans toucher le sol).
Samedi 21 juin, sept bombardiers furtifs B-2, escortés par plus de 20 avions de chasse (F-22 et F-35) et avions radars chargés de leur protection, décollent d’une base aérienne située dans le Missouri. Ils traversent l’Atlantique, survolent la Méditerranée, puis mettent le cap sur l’Iran avant de larguer 14 mégabombes antibunkers, les fameuses GBU-57, sur les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan.
Comme toute opération militaire réussie, Midnight Hammer comportait un élément de diversion. Partie elle aussi du Missouri, une autre escadrille de B-2 se dirigeait au même moment vers l’est en direction de l’île de Guam (océan Pacifique) afin de laisser croire – grâce aux passionnés de Flight Radar qui suivent les mouvements aériens sur les réseaux sociaux – que Washington se préparait bien à une attaque, mais dans les prochains jours. Non loin de l’Iran, des sous-marins avaient, eux, pour mission de décocher des missiles Tomahawk sur la République islamique afin d’ajouter à l’effet de surprise.
Dimanche 22 juin, vers 1 h 20 du matin (heure locale), l’aviation américaine pouvait donc circuler impunément dans le ciel iranien pendant vingt-cinq minutes et larguer ses puissantes superbombes (13 tonnes) sans jamais être inquiétée ni même détectée. Une prouesse. Donald Trump n’avait pas tort lorsque, quelques heures plus tard, il fanfaronnait : "Aucune autre armée au monde n’aurait pu faire cela."
Un message à Xi et Poutine
Ce n’était que le début. Le lendemain, lundi, l’Iran riposte par une salve de 14 tirs dont 13 sont interceptés. Des bases américaines sont visées, notamment celle d’Al-Udeid, Qatar, la plus grande du Moyen-Orient. Mais cette contre-attaque semble a surtout valeur de symbole : aucun des obus n’atteint la base qui, d’ailleurs, avait été préalablement évacuée en prévision d’une telle riposte. Et l’on ne compte aucun mort, ni américain ni qatarien. Dans la nuit de lundi à mardi, Donald Trump annonce un cessez-le-feu entre les Etats-Unis, l’Iran et Israël.
Elu sur le programme isolationniste "America First" et la promesse de désengager l’Amérique des conflits internationaux, le président Trump serait-il devenu un "faucon" néoconservateur, à l’image de George W. Bush et de son ministre de la Défense va-t-en-guerre, Donald Rumsfeld ? "On se trompe lorsqu’on dépeint Donald Trump en'colombe', répond Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington The National Interest, une revue de géopolitique liée au think-tank du même nom. En fait, le 45e et 47e président a toujours été favorable à l’emploi de la force. C’est un unilatéraliste qui voit uniquement l’intérêt des Etats-Unis. Il aime la force et les démonstrations de force."
N’oublions pas, aussi, que Donald Trump vénère le général Patton, charismatique héros de la Seconde Guerre mondiale qui était à la fois un brillant militaire, un nationaliste et une tête brûlée un peu cinglée. "Trump, lui aussi, adore passer pour un madman (un fou) et jouer avec le feu. C’est ainsi qu’il déstabilise le monde entier, qui reste suspendu à ses lèvres", dit Heilbrunn. D’ailleurs, l’opération Midnight Hammer envoie aussi un message à Xi Jinping et Vladimir Poutine. Et leur pose cette question : Donald Trump est-il capable de tout ?
Il faut toutefois noter que le locataire de la Maison-Blanche préfère les opérations aériennes chirurgicales aux débarquements terrestres de grande ampleur, qui auraient l’inconvénient de lui aliéner sa base électorale MAGA ("Make America Great Again"), échaudée par les deux guerres du Golfe. En matière d’opérations spéciales, le faucon Trump possède déjà "un bilan". Après avoir écrasé sous les bombes les derniers résistants de l’organisation Etat islamique en Irak, il avait fait traquer leur chef Abou Bakr al-Baghdadi par un commando des forces Delta jusqu’à ce qu’il soit acculé et se donne la mort, en octobre 2019. En janvier 2020, il avait ordonné une frappe de drone en Irak contre le plus haut général iranien, Qassem Soleimani, commandant des forces al-Qods, l’unité d’élite du corps des Gardiens de la révolution islamique. De bien plus grande ampleur, Midnight Hammer revêt aussi une dimension historique : il s’agit d’effacer le souvenir traumatique de l’opération Eagle Claw censée, en avril 1980, libérer les 50 diplomates américains retenus en otage en Iran [pendant quatre cent quarante-quatre jours] par les révolutionnaires islamiques. Cette fois, ce fut un sans-faute, même si le bilan des destructions réelles reste à évaluer.
Une "responsabilité" à prendre
"L’Amérique n’est pas en guerre contre l’Iran mais contre le programme nucléaire iranien", a expliqué, dimanche, le vice-président J.D. Vance, qui faisait dans la nuance. Familier du Pentagone, le géopolitologue George Friedman résume la logique américaine qui a conduit au déclenchement de l’opération. "Les Etats-Unis ne veulent pas d’un monde où les Iraniens possèdent l’arme nucléaire, c’est aussi simple que cela. D’ailleurs, les Saoudiens ne le veulent pas non plus, pas davantage que nombre de pays du Golfe ou que les Turcs. Aucun d’entre eux ne fait confiance aux Iraniens. Et si les Européens possèdent un peu de jugeote, ils ne doivent pas être très à l’aise non plus avec l’idée que le pays le plus imprévisible du Moyen-Orient et le plus hostile à l’Occident (ainsi qu’à ses voisins) devienne la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient [hormis Israël]."
Le fondateur du think-tank Geopolitical Futures poursuit : "La problématique n’est donc pas celle d’une confrontation entre Israël et l’Iran ou entre les Etats-Unis et l’Iran, mais celle de l’Iran tout court. Et puisque aucune puissance européenne n’a la capacité d’éliminer la menace iranienne et que seuls les bombardiers américains sont en mesure de le faire, Washington a estimé qu’il lui incombait de prendre cette responsabilité. Mais bien sûr, comme toujours, nous nous attendons à recevoir des leçons de morale ou des condamnations indignées de la part de nos très fidèles alliés européens…"
Dans nos réflexions sur notre sécurité nationale, nous prenons toujours en compte le facteur 11-Septembre
George Friedman
Selon le ministre de la Défense Pete Hegseth, c’est à la mi-mai, à Mascate (sultanat d’Oman), que les négociateurs américains ont perçu que les Iraniens ne négociaient pas de bonne foi avec eux. Certes, l’Iran ne disposait pas dans l’immédiat de quoi assembler une bombe nucléaire. Mais la quantité d’uranium enrichie accumulée par Téhéran dépassait déjà largement les besoins d’un simple programme nucléaire civil. "Au reste, dans nos réflexions sur notre sécurité nationale, nous prenons toujours en compte le facteur 11-Septembre, reprend George Friedman. Qu’est-ce qui empêcherait les Iraniens de fabriquer une arme nucléaire et de l’installer dans un bateau qui naviguerait sous un faux pavillon jusqu’à New York ?" Le scénario du terrorisme nucléaire iranien sur le sol américain est pris en compte dans les évaluations de nombreux décideurs américains, y compris par le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham, qui qualifie le régime des mollahs de "nazi-religeux".
Même si, à la différence des Israéliens, le regime change ("changement de régime") ne faisait pas partie des objectifs de guerre de l’opération Midnight Hammer, Donald Trump a commencé à en caresser l’idée dès le retour des bombardiers B-2 à leur base aérienne de Whiteman, dans le Missouri. "Il n’est pas politiquement correct d’utiliser le terme'changement de régime', mais si le régime iranien actuel est incapable de RENDRE L’IRAN GRAND À NOUVEAU, pourquoi n’y aurait-il pas un changement de régime ???", a écrit le locataire du bureau Ovale sur sa plateforme Truth Social, dimanche. Et d’ajouter : "MIGA !!!", soit Make Iran Great Again ["rendre à l’Iran sa grandeur"].
Afin d’y parvenir, le président n’entend nullement envoyer des troupes au sol, comme au temps des invasions de l’Irak et de l’Afghanistan. Au contraire, dans le vaste Iran (92 millions d’âmes), les stratèges du Pentagone tentent de jouer sur la rivalité supposée entre religieux et séculiers. "Nous avons constaté que l’armée iranienne était très laïque, décrypte Friedman, alors que les Gardiens de la révolution sont par définition religieux. Ce n’est pas un hasard si les Israéliens ont décimé leur haut commandement mais épargné les généraux de l’armée. C’est une invitation pour l’armée iranienne à agir. Le fera-t-elle ? Je l’ignore." Le fait est que dans une allocution, dimanche 22 juin, Pete Hegseth a – étonnamment – pris soin de souligner qu’aucun militaire iranien n’avait été visé par des frappes. Le message semblait adressé aux généraux de l’armée régulière, qui appartiennent à une structure étatique distincte de celle des généraux du corps des Gardiens de la révolution en vertu du système de dédoublement de l’appareil étatique (où les structures révolutionnaires prennent en charge des domaines qui devraient normalement être placés sous l’autorité du gouvernement).
Tel est donc le message que les Américains tentent de faire passer au Guide de la révolution Ali Khamenei, 86 ans, par l’intermédiaire des Omanais, chargés de transmettre à Téhéran la parole de Washington : négociez maintenant, redonnez du pouvoir aux généraux de l’armée au détriment des Gardiens de la révolution, et une solution pacifique est possible. Sinon… Reste à savoir comment le vieillard de Téhéran, anti-Américain d’entre les anti-Américains, réagira. En bloquant le détroit d'Ormuz ? En prenant pour cible certains des 45 000 soldats américains stationnés au Moyen-Orient, comme il a tenté de le faire ce lundi en visant une base militaire située au Qatar ? En déclenchant des attentats terroristes en Occident ? Ou encore en s’adonnant à la spécialité iranienne du kidnapping (deux Français, Cécile Kohler et Jacques Paris, sont toujours otages du régime de Téhéran, depuis trois ans) ? A moins qu’il ne fasse soudain preuve d’un improbable réalisme, en cédant aux exigences américaines sous la pression conjuguée de la diplomatie régionale et des forces américano-israéliennes… Dans la nuit de lundi à mardi, Donald Trump a annoncé que l’Iran et Israël avaient accepté "un cessez-le-feu total"… Avant que Téhéran ne démente un accord "à ce stade", envoie de nouvelles salves de missiles sur l’Etat hébreu, et promette de faire "regretter" toute nouvelle attaque aux Etats-Unis.
Une seule chose est sûre : Donald Trump, 79 ans, veut entrer dans l’Histoire et passer à la postérité à l’égal d’un Franklin D. Roosevelt. Stopper le programme nucléaire iranien en faisant le "sale boulot" à la place des autres pays constitue une première étape. Mais elle n’est pas suffisante. Réussir un changement de régime après quarante-six ans d’oppression à Téhéran ferait bien sûr de lui (et de Benyamin Netanyahou) un héros. Nous n’en sommes pas là. Mais il lui reste encore plus de trois ans de présidence. Qui peuvent aussi bien se transformer en cauchemar… L’histoire est peuplée de présidents isolationnistes entraînés dans des conflits où ils ne voulaient pas entrer. Woodrow Wilson a longtemps affirmé qu’il se tiendrait à l’écart de la Première Guerre mondiale avant de s’y engager en 1917. Franklin D. Roosevelt répétait que son pays resterait neutre et ne participerait jamais à la Seconde Guerre mondiale. Quant à George W. Bush, il prônait initialement une politique étrangère "moins interventionniste" et "plus humble". Mais les attentats du 11-Septembre ont déclenché l’invasion de l’Irak en mars 2003. Cinq ans plus tard, George W. Bush entrait effectivement dans l’Histoire, mais comme un président honni.