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"L'Iran avait anticipé la possibilité d'une attaque" : l'analyse de David Albright, spécialiste du nucléaire

Au lendemain de l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu entre l’Iran et Israël, les doutes subsistent sur l’étendue des dégâts infligés au programme nucléaire iranien. Alors qu’Emmanuel Macron reçoit, ce 25 juin au soir à l’Elysée, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) Rafael Grossi pour faire le point sur la situation, Israël a reconnu qu’il était "encore tôt" pour évaluer les dommages réels. Depuis les frappes américaines, le président Donald Trump insiste de son côté sur la destruction "totale" des sites et affirme que le programme iranien a été retardé de "plusieurs décennies" par les frappes américaines. Mais dès mardi, plusieurs médias outre-Atlantique, citant un document classé secret-défense du renseignement américain, affirment que les bombes américaines sur l’Iran n'ont décalé son programme nucléaire que de quelques mois. L'Iran, lui, a assuré par la voix de son ministre des Affaires étrangères que ses installations nucléaires sont "considérablement endommagées".

Face à ces déclarations ambiguës, David Albright se place dans le camp de la "vérité scientifique". Selon le président de l’Institute for Science an International Security (ISIS), qui a collaboré avec l’AIEA, les frappes israéliennes et américaines "représentent une perte considérable" dans l’immédiat pour l’Iran mais rien d’irrémédiable pour la survie de son programme à plus long terme. Toutefois, Téhéran doit aujourd’hui se résoudre à aller vers la politique du "zéro enrichissement", insiste l’un des meilleurs spécialistes de la prolifération nucléaire. Interview.

L’Express : Les frappes sur l’Iran étaient-elles la seule solution pour marquer un coup d’arrêt au régime iranien ?

David Albright : Le régime a cru – et continue de croire – qu’il peut violer des accords internationaux comme le Traité de non-prolifération, qu’il peut menacer l’existence d’Israël sans qu’il ne se passe rien. Le président américain avait donné deux semaines maximum comme date butoir, et ils ont rejeté son offre. Ils s’accrochent de manière absurde à l’enrichissement d’uranium. En un sens, ils récoltent ce qu’ils ont semé.

Face à cela, à quoi s’attendait l’Iran ? À quoi s’attendait la communauté internationale ? Qu’on allait s’assoir pour discuter alors que les Iraniens refusent de se conformer, qu’ils s’en moquent, et qu’ils n’ont aucune intention de le faire. Je pense que l’Iran est responsable de cette frappe. Elle a ouvert la porte à Israël, puis à Donald Trump.

Le président affirme avoir totalement détruit les installations nucléaires iraniennes mais d’après une analyse préliminaire du renseignement militaire américain, c’est loin d’être le cas. Qu’en pensez-vous ?

Trump a fait une déclaration politique mais la réalité scientifique est différente. Il faut disposer de davantage de renseignements précis pour savoir ce qui s’est réellement passé au cœur de cette installation de Fordo située à 80 mètres sous la montagne. Deux zones distinctes ont été visées : l’une autour du conduit de ventilation, l’autre directement au-dessus de la zone des centrifugeuses. Trois impacts ont été relevés dans chaque secteur, avec au total douze bombes perforantes larguées sur le site. Je vois le processus un peu comme l’ouverture d’un tunnel : une première bombe pénètre dans la roche, puis une seconde frappe au même endroit pour creuser plus profondément, et ainsi de suite. À partir de trois frappes successives, on peut imaginer une percée significative. Les conduits de ventilation traversent une partie moins dense de la montagne, descendant jusqu’à la base des halls des centrifugeuses. Mais il est difficile de dire avec certitude si toutes les bombes ont atteint leur but.

Si ce conduit est détruit et que cela a permis d’aller jusqu’au fond de l’installation, les dégâts pourraient être considérables. Mais il faut attendre d’avoir des renseignements plus détaillés pour en juger. De plus, il n’est pas nécessaire de détruire toute la structure pour rendre l’installation inutilisable ou trop dangereuse du point de vue de la sécurité.

Le 19 juin, des images ont montré des camions en file indienne qui quittaient Fordo. Les fameux 408,6 kilos d’uranium enrichi de l’Iran ont-ils pu être déplacés ?

Oui. Ce type de matériel est relativement facile à déplacer. Ce n’est pas très volumineux. Le transport se fait souvent dans des conteneurs légers, car la quantité contenue dans chaque bidon est assez réduite. On peut aussi retirer assez facilement les rotors des centrifugeuses. En revanche, démonter d'autres pièces, comme les carters et les conduites, prendrait davantage de temps.

On ne sait pas exactement combien de temps l’Iran a effectivement eu pour procéder à ces opérations mais on peut raisonnablement supposer qu’ils n’ont pas été totalement pris au dépourvu et anticipé la possibilité d’une attaque.

Les déclarations de Donald Trump peuvent-elles nuire à une évaluation scientifique nécessaire ?

Elles rendent difficile une discussion rationnelle sur ce qui a réellement été détruit, ce qu’il reste à localiser - notamment les centrifugeuses encore en possession - et ce qu’il faudrait encore neutraliser. Ces informations permettraient à l’avenir d’imposer sérieusement à l’Iran un accord qui l’obligerait à remettre l’ensemble de ses équipements, y compris, entre autres, la majeure partie de son stock d’uranium enrichi à 60 %. Bref d’abandonner son programme d’enrichissement.

Que sait-on néanmoins déjà des premiers dommages ?

Israël a déployé des efforts massifs pour démanteler le programme nucléaire iranien. La première vague de frappes a visé et détruit des infrastructures clés. Il semble que Natanz, le site pilote ainsi que les installations souterraines aient été sérieusement endommagés, voire anéantis. Ispahan, en particulier, a été bombardée à trois reprises et a été durement touchée. C’est un point stratégique, car cette ville abrite la production d’hexafluorure d’uranium (UF6), essentiel pour l’enrichissement réalisé à Natanz et Fordo. Sans cette source de matière première, le programme d’enrichissement iranien est paralysé.

Certes, l’Iran dispose encore d’un stock, mais celui-ci est limité et ne pourra pas soutenir longtemps ses activités. Le nombre de centrifugeuses encore opérationnelles a fortement diminué. Par ailleurs, leur ligne de production d’uranium métallique enrichi a été détruite. L’usine de fabrication de combustible destinée aux réacteurs de recherche a également subi des dommages. Elle contenait probablement d’importantes quantités d’uranium enrichi à 60 % et 20 %, qu’ils ont peut-être aussi dissimulées en prévision d’une reprise future.

Une chose est sûre, Israël et les Etats-Unis ont gagné du temps…

Sur le plan humain, le régime peut s’en remettre, même si beaucoup de scientifiques ont été éliminés. En revanche, sur le plan opérationnel, nous sommes passés d’une situation où l’Iran était capable de produire en quelques jours de l’uranium de qualité militaire, en quantité suffisante pour fabriquer une bombe - et jusqu’à neuf armes nucléaires - à une situation où cela lui est probablement impossible. Cela pourrait représenter un gain de plusieurs années de développement du programme iranien.

L’Iran a consacré des décennies à la construction de ces installations. Leur destruction représente donc une perte considérable. Par ailleurs, sur le plan symbolique, Israël a frappé non seulement les infrastructures mais aussi les individus directement impliqués dans le programme nucléaire militaire - celui destiné à la fabrication d’armes. Parmi les cibles clés figure la chaîne de production d’uranium métallique enrichi. Elle est essentielle pour quiconque souhaite fabriquer une arme nucléaire, car elle permet de transformer l’hexafluorure d’uranium enrichi en métal utilisable pour une ogive. Sa reconstruction représenterait un chantier long et complexe.

Mais l’opération militaire américaine et le cessez-le-feu ne peuvent pas être la finalité. Que reste-t-il à faire ?

Même si la situation est différente, le contexte actuel me rappelle celui qui a suivi la guerre du Golfe en 1991 : Saddam Hussein a été expulsé du Koweït, les forces alliées menaçaient de marcher sur Bagdad, et il a accepté un cessez-le-feu en échange de la préservation de son régime. Ce cessez-le-feu incluait l’abandon de son programme nucléaire et l’acceptation d’inspections intrusives.

Nous pensons qu’une démarche similaire pourrait être envisagée avec l’Iran. Ce cessez-le-feu doit permettre la fin au programme d’enrichissement, avec un mécanisme d’inspection international rigoureux pour en vérifier le démantèlement. Cela permettrait de résoudre la question des stocks cachés et des centrifugeuses non déclarées. Et en cas de violation par l’Iran, Israël et les États-Unis conserveraient la liberté de reprendre leurs frappes.

Le problème est que le régime iranien ne semble pas ouvert à cette option…

Évidemment, l’Iran reste dirigé par un régime autoritaire, à la fois agressif et orgueilleux. Mais il pourrait se voir contraint pour sa propre survie. Pour qu’un tel accord fonctionne, il faudrait une très forte pression sur Téhéran pour qu’un accord strict soit appliqué par le régime. Toutefois, depuis le début du conflit, nous avons toujours affirmé que la pire approche serait de chercher à provoquer un changement de régime de l’extérieur ou appeler le peuple iranien à se révolter… Cela serait extrêmement dangereux. Le régime conserve une capacité de répression très active. Même affaibli, il dispose des moyens de réagir brutalement à toute insurrection.

Ces dernières années, l’Iran aurait construit un nouveau site nucléaire secret sans en avertir les autorités internationales. Que sait-on exactement ?

Oui, il faut se rappeler que Fordo, qui a été construit clandestinement pendant de nombreuses années, n’a été révélé qu’en 2009 par les services secrets occidentaux… Avant même le début des frappes, l’Iran a confirmé qu’elle possédait une autre installation et qu’il comptait y installer des centrifugeuses sous peu. Et Rafael Grossi, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, a révélé la semaine dernière que la nouvelle installation d’enrichissement d’uranium était à Ispahan.

Pourquoi l’armée israélienne a-t-elle, selon vous, diffusé durant la guerre un message en persan invitant la population à contacter le Mossad ? En quoi cela concerne-t-il le programme nucléaire ?

Le Mossad est clairement à l’affût et a montré qu’il avait une remarquable connaissance de l’Iran. Mais cet appel peut aussi viser d’ex-employés frustrés ou inactifs issus du vaste programme iranien d’enrichissement nucléaire et de militarisation. Comme par exemple, des techniciens ou des scientifiques désormais au chômage, notamment dans des structures comme le SPND (NDLR : une agence de recherche et développement du ministère iranien de la Défense, chargée du développement de technologies émergentes destinées à l’armée) qui est notamment chargé des activités liées aux armes nucléaires.

Est-ce que l’Iran peut se retirer du Traité de non-prolifération ?

Oui, bien sûr, c’est une possibilité à considérer. Mais cela poserait un problème juridique majeur car, selon ma compréhension du droit international, un pays qui viole un traité international ne peut pas simplement s’en retirer de manière légitime. Leurs dirigeants peuvent faire semblant de se retirer ou prétendre que c’est légalement possible, mais en réalité, ce n’est pas le cas. La communauté internationale peut continuer à exiger le respect des obligations issues de ce traité, indépendamment d’un retrait unilatéral. Autrement dit, que l’Iran se retire officiellement ou non, cela ne change rien à sa responsabilité. Et si Téhéran décidait de quitter le TNP pour accélérer ses travaux sur une arme nucléaire, cela donnerait à Israël une raison supplémentaire pour intervenir militairement de nouveau…

Quelles sont alors les marges de manœuvre de l’Iran ?

Pour moi, l’Iran doit, en substance, reconnaître sa défaite dans ce dossier - même si j’évite volontairement des termes comme "capitulation". Il s’agit essentiellement d’accepter les conséquences de ses choix passés.

Si l’Iran n’a véritablement pas l’intention de se doter d’armes nucléaires, alors son programme d’enrichissement d’uranium n’a aucun sens économique : il est inutile et coûteux. Le combustible pour le réacteur numéro 1 de sa centrale nucléaire de Bouchehr est déjà fourni par l’étranger, et il en sera de même pour les unités 2 et 3. Autrement dit, si Téhéran n’a pas d’ambition militaire dans le domaine nucléaire, il pourrait parfaitement abandonner ce programme d’enrichissement. Cela mettrait fin à une source constante de tensions avec les États-Unis et Israël qui nuisent gravement à son économie. Il n’est donc plus question aujourd’hui de simplement limiter le programme d’enrichissement. Cela aurait pu être envisageable par le passé - avec des restrictions plus strictes que celles prévues par le JCPOA (NDLR : l’accord de Vienne de 2015 duquel Donald Trump s’est retiré en 2018). Mais plus maintenant, pas après tout ce qui s’est passé.

L’Iran a passé six ans à refuser de coopérer avec l’AIEA, à dissimuler des informations, à nettoyer des sites pour effacer des preuves. Et parallèlement, il a multiplié les menaces contre l’existence d’Israël tout en renforçant les capacités nécessaires pour concrétiser ces menaces. Il faudra imposer des restrictions au programme balistique, même si cela semble plus difficile à réaliser. Tout cela doit s’arrêter.

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