"Où c’est chez moi ?" : c'est ça être une Française née de l'exil, par Abnousse Shalmani
"Tu vas bientôt pouvoir rentrer chez toi !", dit sur un ton amical, compatissant, sincère. C’est la réflexion que j’aurai le plus entendue depuis la bienvenue intervention israélienne contre les infrastructures militaires et nucléaires iraniennes et l’élimination des Gardiens de la révolution. Il n’y avait pas de déni de ma place en France, mais cette idée tenace que, parce que née là-bas il y a quarante-huit ans, malgré quarante ans d’exil sans aucun retour, malgré la perte de la lecture et de l’écriture de ma langue natale, il y avait un chez-moi qui m’attendait, que mon retour ne tenait qu’à un turban près.
Comme si ces quarante années de vie française, de livres, d’amour, de vin, de fromage, d’histoire sur le bout de doigts, d’esprit, d’humour, d’amis, de références, de "nous" dit avec le même naturel que si mes grands-parents avaient versé leur sang pour la France, de foie gras au petit déjeuner, de réveil, de coucher, de rêves au son exclusivement français pouvaient soudain disparaître avec la chute de la mollahrchie, me vouant à refaire chemin inverse vers une maison natale dont je ne connais que les codes des déjeuners dominicaux avec des parents tout aussi exilés, et des fêtes zoroastriennes comme autant de liens sauvegardés avec l’enfance persane qui se confond avec le paradis perdu, la boîte à contes, source d’inspiration littéraire inépuisable. Comme si on me demandait de retourner dans un monde qui n’existe pas, un monde qui ne tient qu’à mon entêtement, mon besoin compulsif d’écrivain de sauvegarder l’enfance, l’avant-exil pour donner un sens à tout ce qui a suivi et qui forme cette chose singulière et banale qui est quand même ma vie. Ma vie française.
A l’opposé, une partie de la diaspora iranienne que je n’ai jamais fréquentée – mes parents ne voyant dans la reconstitution artificielle du pays natal qu’un frein à l’intégration dans le pays d’adoption et refusant d’élever leurs enfants dans la nostalgie d’un improbable retour, faisant le choix du présent et de l’avenir – me regarde comme illégitime, dévalorise mes analyses, moque mes intuitions et me réduit à n’être qu’une Iranienne dénaturée, une Iranienne pour de faux, inaudible. Dénaturée certainement, mais artificielle certainement pas.
Car justement, le recul vis-à-vis du pays natal, sans enjeu de retour, sans passion triste pour ce qui a été perdu, sans espoir de reconquérir ce qui n’a jamais été possédé me donne ce regard unique et froid qui analyse sans surinvestissement personnel, sans m’approprier ce qui n’appartient qu’aux Iraniens d’Iran. Et non à une diaspora qui, après quelques séjours, deux interviews et la mer Caspienne comme décor de vacances s’imagine intégrée à ce qui a évolué sans eux, malgré eux, contre eux. Ce que je sais, c’est que l’Iran mérite de retrouver la beauté, la richesse, la puissance de ces 5000 ans d’histoire perse et que la mollahrchie doit être réduite en bouillie pour offrir aux Persans l’expression forte de leur identité gâchée et brouillée par un islamisme colonisateur. La Perse mérite mieux que les pantins de la diaspora nourrie d’un passé éteint depuis longtemps et d’un présent reprenant les gammes d’une gauche malade qui réécrit l’Iran avec une idéologie décolonisatrice qui lui est inconnue.
"L’identité est-elle la nationalité ?"
Et toujours la littérature sauve. En témoigne le très beau roman de Léonor de Récondo, Marcher dans tes pas (L'Iconoclaste), dont la lecture est concomitante des évènements israélo-iraniens, et qui raconte la fuite, l’exil des grands-parents et de l’enfant-père durant la guerre d’Espagne vers la France, les murmures, la traversée des fantômes, les peaux marquées du feu des souvenirs, et qui me touche, car tous les exilés parlent le même langage et partagent la même mystérieuse intimité.
"Mon tour est donc venu de me poser la question. L’identité est-elle la nationalité ?", écrit Récondo qui entame des démarches pour prendre la nationalité espagnole à laquelle elle a droit, tout en suivant pas à pas, corps à corps, le départ, la persistance des derniers gestes, la mémoire trouée, la montagne-frontière, le pont suspendu à jamais et qui s’incruste dans le paysage à travers des photos, des récits, qui tutoie le passé pour s’y retrouver : "On peut l’écrire, mais tant qu’on ne l’a pas entendu, on ne sait pas. Et toi et moi, on est là pour voir et pour savoir." Et soudain, je constate que je n’ai jamais oublié le bruit des bombes sur Téhéran. C’est ça être une Française - née de l’exil.
Abnousse Shalmani, engagée contre l’obsession identitaire, est écrivain et journaliste