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De Gutenberg à l'IA : quand les progrès techniques deviennent vecteurs de foi

Depuis une dizaine d’années, et a fortiori depuis la crise sanitaire, l’Occident observe un ralentissement de sa sécularisation. C’est ce que nous apprend l’excellent journal britannique The Economist qui évoque entre autres ce cas d’une étudiante de 20 ans, "élevée hors de toute tradition religieuse […] qui s’est convertie après avoir rejoint un groupe d’études bibliques sur Zoom durant les confinements". Rien d’étonnant : voilà plusieurs années déjà que les communautés religieuses essaiment sur Internet, jusqu’à investir des plateformes comme Roblox où un jeu baptisé MetaSaint propose des expériences dans l’objectif d’évangéliser la jeune génération. Cathédrale virtuelle, espaces pour la prière, lecture des Ecritures… Dès la première semaine de son lancement en mars 2024, le jeu interactif attire plus d’un demi-million de joueurs.

En 1975 déjà, Paul VI prêchait : "L’Eglise se sentirait coupable devant son Seigneur si elle ne mettait pas en œuvre ces puissants moyens que l’intelligence humaine rend chaque jour plus perfectionnés." Mais ce recours stratégique aux outils numériques n’est pas propre aux religions chrétiennes. D’autres mouvances, parfois plus radicales, investissent elles aussi les plateformes pour toucher un public jeune. Le rapport commandé par le gouvernement, intitulé "Frères musulmans et islamisme politique en France" révélé en mai 2025, et qui consacre tout un volet à la "radicalisation 2.0", explique que les Frères musulmans misent désormais "sur le dynamisme des réseaux sociaux" où des influenceurs servent de "première porte d’entrée" pour des jeunes francophones, avant un éventuel basculement vers des structures militantes plus organisées. Certains comptes utiliseraient même des générateurs vidéo et vocaux IA permettant de produire des milliers de contenus pseudo-journalistiques visant un public cible, alertait au printemps dernier la sénatrice centriste Nathalie Goulet.

Cette faculté qu'ont les religions à tirer profit des avancées techniques et technologiques pour diffuser la parole sacrée n’a rien de nouveau. Bien au contraire, elle remonterait même à l’Antiquité. Comment le missionnaire Paul aurait-il bien pu faire sans la Via Egnatia, la Via Sebaste, la Via Appia et toutes ces routes construites par les Romains ? "Un réseau planifié de bonnes routes lui permettait d’accéder à tous les grands centres", écrit l’historien américain et professeur de lettres classiques, Lionel Casson, dans son ouvrage Travel in the Ancient World. Dix-huit siècles plus tard, le chemin de fer raccourcira considérablement la durée de voyages des successeurs de Paul. Plus encore, la prouesse britannique donne l'idée aux religieux de fabriquer, dès la fin du XIXe siècle, des "wagons-chapelles".

Le rail et le télégraphe, vecteurs de l’Evangile

Il s’agit alors de petites églises itinérantes posées sur rails qui proposent des offices religieux aux habitants des petites localités rurales trop isolées ou trop pauvres pour avoir une église. Ainsi peut-on lire dans l’Album des Missions catholiques - une revue illustrée publiée à partir de 1872 par les Missions étrangères de Paris (MEP) : "Le missionnaire profite de tous ces progrès pour étendre le règne de Dieu." En plus des lignes de chemins de fer, l’auteur cite les bateaux à vapeur, mais aussi le télégraphe, présenté par le 15e président des Etats-Unis, James Buchanan, comme "un instrument destiné par la providence divine à diffuser la religion, la civilisation, la liberté et le droit dans le monde entier", et grâce auquel "les nations de la chrétienté [s’uniraient] spontanément".

Dans When the Medium Was the Mission : the Atlantic Telegraph and the Religious Origins of Network Culture, Jenna Supp-Montgomerie, professeure associée à l’Université de l’Iowa au sein du département d’études religieuses, explique que l’Eglise protestante américaine a accueilli le télégraphe comme une aide de Dieu à la christianisation du monde : "Au milieu du XIXe siècle, ce moyen de communication était clairement la mission des missionnaires protestants chargés de ’civiliser’ les non protestants, des personnalités publiques qui utilisaient le télégraphe pour établir une culture nationale implicitement chrétienne, des utopistes qui considéraient que cette nouvelle technologie annonçait l’avènement d’un accord mondial et divin, et de tous ceux qui croyaient passionnément que le câble relierait le monde."

Luther n’aurait jamais été Luther sans l’imprimerie

La parole de Dieu se transmet à l’oral, mais évidemment, aussi, à l’écrit. En la matière, l’Eglise bénéficie dès le Ier siècle de notre ère de plusieurs petites révolutions, parmi lesquelles un ancêtre du livre moderne : le codex. Si l’on se fie aux chiffres, les Chrétiens auraient même été précurseurs dans son utilisation. D’après la Leuven Database of Ancient Books, une base de données spécialisée, la grande majorité des manuscrits retrouvés (près de 70 %) étaient écrits sur des rouleaux, et une petite part seulement (un peu plus de 3 %) prenait la forme d’un codex (l’ancêtre du livre) au IIᵉ siècle. Mais lorsque l’on regarde les textes chrétiens de la même époque, la tendance est inverse - près de 80 % sont des codex, et seulement 15 % des rouleaux - ce qui confirme que les chrétiens ont adopté très tôt une forme de livre différente de celle plus communément utilisée à l’époque. Au VIIIe siècle, ils montrent un même avant-gardisme avec la "minuscule caroline".

Pensée pour faciliter la lecture et la reproduction de textes, cette nouvelle forme d'écriture qui se caractérise par des lettres arrondies, régulières et bien espacées, rendant les manuscrits plus lisibles que les écritures cursives et anguleuses en usage jusque-là, a été mise au point par des moines pour copier de nombreux manuscrits, dont la fameuse Bible de Maurdramne, écrite entre 771 et 783. Adoptée sous le règne de Charlemagne, elle deviendra la base de l’écriture humaniste de la Renaissance, puis de notre alphabet typographique moderne. "La technologie et la foi […] sont entremêlées depuis toujours ; l’entreprise technologique est, en elle-même, fondamentalement religieuse", écrivait l’historien américain David Noble. Aussi pratique qu’elle eut été, la minuscule caroline n’a toutefois rien de comparable aux bénéfices tirés de l’imprimerie. Dans son ouvrage The Printing Press as an Agent of Change, Elizabeth Eisenstein raconte que le surplus de 150 millions d’ouvrages imprimés tout au long du XVIe siècle concerne pour l’essentiel des textes religieux. En moins d’une décennie, le protestant Martin Luther a publié plus d’un demi-million d’ouvrages, et s’est hissé au sommet du podium des auteurs à succès du début de la période moderne, loin devant l’humaniste Erasme. Sans l’invention de Gutemberg, "les 95 thèses de Luther n’auraient circulé qu’entre les érudits lettrés de Wittenberg", confirme Joshua J. Mark, professeur d’Histoire et auteur de la plateforme éducative Word History Encyclopedia.

Avec la radio et la télévision, Rome s’adresse au monde entier

Luther lui-même loue l’imprimerie comme "le plus grand et le plus extrême acte de la Grâce divine par lequel se propage l’influence de l’Evangile". Celle-ci favorise l’émergence, un siècle et demi plus tard, d’un nouvel instrument dont les héritiers de Luther se saisissent en toute hâte : la presse. "Le protestantisme a été le tout premier mouvement de quelque nature que ce soit à avoir exploité ce nouveau moyen de communication à grande échelle dans des buts de propagande et d’agitation", contre l’Eglise catholique, raconte l’historienne américaine Elizabeth Eisenstein dans son ouvrage L’avènement de l’imprimerie et la Réforme. En France, l’Eglise catholique riposte dès la Restauration. Dopés par les premières presses à vapeur, L’Ami de la Religion (1814) puis L’Univers (1833) lancent une contre-offensive, tandis que les Annales de la Propagation de la Foi (1822) diffusent à bas coût les récits et appels des missionnaires dans tout le pays.

Si doute il y avait, doute il ne doit plus y avoir : Rome sait, elle aussi, transformer la mécanique imprimée en un redoutable canal de diffusion. Avec la loi de 1881 et les rotatives Marinoni, la Maison de la Bonne Presse fait de La Croix un quotidien d’un sou dont le tirage culmine à 174 000 exemplaires par jour en 1902. Aussi, une vingtaine d’années plus tard, le passage aux ondes se fait tout naturellement. Dès 1927, le jésuite Pierre Lhande monte en chaire sur Radio-Paris, et inaugure la première prédication hebdomadaire à l’antenne. Deux ans plus tard, le pape Pie XI demande au pionnier de la radio Guglielmo Marconi de bâtir et de diriger Radio Vatican. Depuis Rome, la station diffuse la voix du pontife, immédiatement traduite en plusieurs dizaines de langues, vers les cinq continents.

La retransmission depuis 1939 de la messe dominicale atteste que le culte a réussi sa conquête du créneau hertzien, et l’Eglise prolonge cette stratégie après l’arrivée de la télévision. La nuit de Noël 1948, trois caméras entrent dans Notre-Dame de Paris pour la première messe télévisée en direct. Dans son article Emissions religieuses et service public audiovisuel, Anne-Marie Oliva, maître de conférences en droit public l’Université Toulouse 1 explique que les catholiques ont été les premiers à avoir demandé un créneau horaire à la RTF. A partir d’octobre 1949, la Radiodiffusion-télévision française (RTF) réserve le dimanche matin à une nouvelle émission catholique, Le Jour du Seigneur, qui sert ensuite de modèle. Un créneau équivalent est accordé aux protestants en 1955 (Présence protestante), aux juifs en 1962 (La Source de vie), puis, à mesure que la pluralité religieuse est reconnue, aux orthodoxes, aux musulmans et enfin aux bouddhistes. La question n’est donc plus de savoir si les religions adopteront la prochaine révolution technique, mais plutôt quel usage elles en tireront.

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