Karim Beguir (InstaDeep) : "L’Afrique doit créer un modèle d’IA à son image, plutôt que d’importer celui des autres"
InstaDeep est une start-up plutôt originale dans le paysage actuel de l’intelligence artificielle. Par le contraste entre ses débuts modestes, en 2014, avec moins de 2 000 euros en poche et deux ordinateurs de bureau, et son rachat, 9 ans plus tard, par le groupe BioNTech, pour plus de 400 millions d’euros. Par sa double spécialisation dans les biotechnologies et l’optimisation industrielle et logistique, peu courante. Enfin, par le tropisme africain de ses fondateurs, Karim Beguir et Zohra Slim, tous deux originaires de Tunisie.
Le premier, lauréat du Time100 Impact du Time Magazine récompensant une personnalité à fort impact dans son secteur, tente de tracer une voie pour l’IA en Afrique. Son livre-manifeste, "Le saut décisif" (L’ADN), publié en avril, dresse les atouts du continent pour se faire une place dans la chaîne de valeur mondiale. L’une des pistes mène à l’énergie - le carburant de l’IA - que l’Afrique peut produire de manière décarbonée, et bon marché. Entretien.
L’Express : Quel regard portez-vous sur l’évolution actuelle de l’IA, et l’émergence de modèles de plus en plus puissants ?
Karim Beguir : Nous vivons un moment historique. En termes d’équivalent QI mesuré sur certains tests, les systèmes les plus avancés frôlent aujourd’hui les 140 : autrement dit, la catégorie "génie". Il y a un an, ces scores tournaient autour de 100. Cette montée en puissance va se poursuivre. Si on adopte une définition pragmatique de l’intelligence artificielle générale (AGI) — disons une IA capable d’exécuter 80 à 90 % des tâches cognitives humaines aussi bien que le quart supérieur des professionnels dans le domaine visé —, nous y serons d’ici la fin de l’année.
Les géants californiens planchent déjà sur l’étape suivante : la superintelligence. Et cette dynamique s’accompagne d’une présence croissante de l’IA dans le monde réel avec la robotique, la mobilité autonome… À horizon 2026, on verra des robots humanoïdes accomplir des tâches utiles en usine. L’IA dans le monde réel va accélérer la prise de conscience de ces virages technologiques. Aujourd’hui, l’IA ressemble davantage à un système de questions-réponses, mais bientôt, ce sera beaucoup plus que ça.
C’est-à-dire ?
Un exemple parlant est celui du jeu de Go. En 2016, le programme AlphaGo de Google avait stupéfié le monde en battant le champion de la discipline, réputée trop complexe pour une machine. Le système avait d’abord appris en digérant des millions de parties humaines, puis progressé seul, grâce à l’apprentissage par renforcement, en jouant contre lui-même des milliers de fois. C’est exactement cette logique que l’on retrouve aujourd’hui dans les modèles d’IA modernes : ils commencent par assimiler des connaissances issues du web ou d’autres corpus, puis deviennent capables d’apprendre de manière autonome, en interaction avec le réel. Tesla, par exemple, alimente ses systèmes de conduite avec d’énormes volumes de données humaines, qui leur permettent de s’améliorer en continu. C’est une boucle d’apprentissage par l’expérience directe du monde.
Ce basculement vers des systèmes plus puissants et aussi plus autonomes ne fait-il pas naître de nouveaux risques ?
Bien sûr. Plus une IA est autonome sur la durée, plus la question du contrôle devient cruciale. Cela suppose d’allouer des ressources significatives à la sécurité. Certains leaders du secteur, comme l’ex-scientifique en chef d’OpenAI, Ilya Sutskever, avec sa société Safe Superintelligence (SSI), s’y consacrent. J’estime que 5 à 10 % des budgets massifs engagés dans l’IA doivent financer ces enjeux de sécurité, de robustesse et de supervision. C’est la condition pour que l’IA soit réellement bénéfique à tous.
InstaDeep est basé à Londres, mais l’entreprise se déploie actuellement sur le continent africain. Quel rôle celui-ci peut-il jouer dans la course mondiale actuelle ? Est-il aujourd’hui l’oublié de l’IA ?
Tout dépendra des Africains eux-mêmes, car il y a là un sujet existentiel : les anciens modèles de développement - fondés sur les matières premières ou une main-d’œuvre à bas coût - ne fonctionneront plus, ou alors moins bien, dans un monde où l’intelligence et l’énergie deviendront abondantes. L’Afrique n’est pas condamné au déclin, elle a des cartes à jouer. Trois révolutions simultanées peuvent l’y aider.
La première, j’en parlais, c’est l’énergie. Le continent peut jouer un rôle important en produisant une électricité propre via le solaire, l’hydraulique ou l’éolien, et bon marché. Une combinaison idéale pour alimenter des centres de données et des supercalculateurs à moindre coût. C’est une opportunité encore trop peu mise en avant. Il existe de nouvelles relations à nouer, notamment avec l’Europe. Celle-ci a besoin de puissance de calcul, l’Afrique peut lui en fournir à bas coût, via des infrastructures vertes. Il ne s’agit pas de reproduire les schémas de dépendance du passé, mais d’entrer dans un partenariat gagnant-gagnant : puissance de calcul contre énergie verte, expertise contre talents.
La seconde, c’est l’émergence des agents IA, qui permettent à des petites équipes de produire autant par ces systèmes autonomes que des entreprises parfois dix fois plus grandes. La taille moyenne des sociétés va sûrement baisser et ce, partout dans le monde. Enfin, les actifs numériques (bitcoins, stablecoins…) donnent aux start-up africaines isolées la possibilité de commercer mondialement sans intermédiaire, dès lors qu’une connexion Internet est disponible.
Quels sont les cas d’usage de l’IA les plus prometteurs pour l’Afrique ?
D’abord la santé. J’en sais quelque chose : mon père était médecin dans le désert tunisien, et je mesure à quel point l’expertise médicale est rare dans certaines régions du continent. L’IA permet déjà d’obtenir des diagnostics comparables à ceux d’un médecin généraliste, voire d’un spécialiste, via un simple smartphone, et de relier ces avis à de véritables articles de recherche ou des études. Le système AMIE de Google, par exemple, est un modèle de ce qu’il est possible de faire à ce sujet.
Ensuite, l’éducation. Avec une population très jeune, l’Afrique a besoin d’outils capables de démocratiser l’apprentissage. Des jeunes pousses comme Go My Code forment déjà des milliers de jeunes au développement et s’appuient sur l’IA pour corriger des examens ou personnaliser l’enseignement. Former des jeunes talents ne peut faire qu’éclore une génération d’entrepreneurs et de personnels qualifiés pour utiliser l’IA. Les besoins de l’Afrique en IA sont considérables et il est important que les jeunes Africains fassent partie de cette révolution, plutôt que de se positionner comme simples importateurs de ces technologies.
Un exemple inspirant est celui d’Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique. Il rêvait de redonner une indépendance énergétique au Nigeria, pays exportateur de pétrole brut mais importateur d’essence et de produits pétroliers raffinés. Dangote s’est donc lancé dans un gigantesque projet, à plus de 20 milliards de dollars, visant à créer une raffinerie au Nigeria, qui aujourd’hui est opérationnelle après de nombreuses années de développement et qui raffine environ 600 000 barils par jour.
Cette vision, qui consiste à passer de l’exportation de matières brutes à celle de produits raffinés, est celle que je partage pour l’Afrique mais dans une version XXIe siècle, adaptée à l’IA. La raffinerie, ici, ce sont les supercalculateurs, les data centers et les jeunes qui les opèrent grâce à une formation adaptée. Et le produit raffiné, c’est l’intelligence. L’Afrique pourrait ainsi acquérir une forme d’indépendance dans la révolution du siècle à venir : l’IA et ses cas d’usage. Qui sait ? Elle pourrait même être un exportateur net de cette intelligence vers l’Europe, par exemple, qui est son partenaire naturel. Et vers la France, qui entretient historiquement des liens très forts avec le continent, en particulier le Maghreb.
Quelles sont les conditions concrètes pour faire émerger un écosystème IA sur le continent ? De nombreux freins persistent, qu’ils soient financiers ou migratoires…
Il faut rompre avec la centralisation. Les trois vagues que j’ai évoquées, sur l’IA, l’énergie ou les actifs numériques, vont dans ce sens. L’open source permet à de nombreux jeunes talents de s’approprier gratuitement un modèle d’IA développé ailleurs, pour 500 millions voire un milliard de dollars. Et donc de créer un réseau d’entrepreneurs diffus. L’énergie solaire, quant à elle, constitue le plus grand déploiement de capitaux au monde, bien que cela se perçoive moins car cela touche autant le particulier qui installe quelques panneaux chez lui que le groupe industriel qui cherche à être moins dépendant de la grande compagnie nationale. De nombreux actifs numériques sont, eux, par nature, décentralisés.
Il reste des freins, c’est certain. Pour limiter la fuite des talents, la solution passe par la multiplication des success-storys locales. L’histoire d’InstaDeep prouve que l’on peut réussir en partant de pas grand-chose. Si les entrepreneurs africains réinvestissent, mentorent, inspirent, alors un cercle vertueux peut s’enclencher. Après tout, la Silicon Valley a construit sa légende comme ça.
Vous avez ouvert des antennes en Afrique du Sud ou au Rwanda. Voyez-vous des spécificités et des forces selon les pays ?
L’Afrique du Sud est aujourd’hui sans conteste le leader de l’IA sur le continent grâce à l’excellence de ses universités, qui sont de classe mondiale dans certains domaines. Mais je suis sensible aussi à la manière dont des pays comme le Rwanda ou la Tunisie créent des politiques publiques incitatives pour les start-up. Au Rwanda, des jeunes de tout le continent, s’ils ont les bonnes compétences, peuvent venir travailler et obtenir un visa facilement. Aujourd’hui, construire une équipe talentueuse en Afrique, avec la question des visas, est complexe. Davantage, en tout cas, qu’en Europe. Le Rwanda se démarque là-dessus, et sur la cohérence de sa stratégie de développement. Chaque fois que je me rends à Kigali, je suis agréablement surpris par les infrastructures et la qualité des entreprises qui s’y installent. La Tunisie, que je mentionnais aussi, a exonéré les entreprises innovantes de charges sociales pendant cinq ans avec son "Start-up Act". Résultat : une nouvelle génération d’entrepreneurs a émergé. Les pays africains qui réussiront seront ceux, à mon sens, qui créeront un cadre légal incitatif, un accès simplifié aux visas pour les talents, et un soutien aux infrastructures locales de calcul.
En dix ans, quel modèle d’IA africaine pourrait émerger selon vous ?
Un modèle porté par les communautés. Ni les grands groupes, ni les États ne mèneront cette transformation. Ce sont les jeunes pousses, les collectifs de chercheurs, comme celle de Deep Learning Indaba, qui inventeront une IA africaine, décentralisée, communautaire, axée sur l’abondance partagée. Créons un modèle à notre image, plutôt que d’importer celui des autres.
Que répondez-vous aux critiques qui voient dans l’IA un techno-solutionnisme de plus aux problèmes complexes de l’Afrique ?
L’Histoire montre que le progrès technologique est bénéfique. Il a induit une baisse de la mortalité infantile, un allongement de l’espérance de vie, et amélioré les conditions sanitaires sur le continent. L’IA est une technologie puissante. Elle peut creuser les inégalités comme faire émerger une nouvelle ère d’abondance. La question, c’est notre capacité collective à en faire bon usage.