"Une gifle commerciale" : les droits de douane UE-Etats-Unis vus par la presse européenne
Quarante minutes. Voici le temps qu’il aura fallu dimanche 27 juillet à Donald Trump et Ursula von der Leyen pour sceller un accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne. C’est dans le golf de luxe de l’ancien président américain, à Turnberry en Écosse, que la rencontre a eu lieu. Une mise en scène soigneusement orchestrée, où Donald Trump s’est une fois encore placé au centre du jeu, tandis que la présidente de la Commission européenne a dû composer avec un cadre imposé. "Les deux ont dû se rendre à la résidence de vacances de Donald Trump, tout un symbole", observe le quotidien suisse Le Temps.
L’Union européenne a fini par accepter un tarif douanier général de 15 % sur ses exportations vers les États-Unis, tandis qu’aucune mesure équivalente n’a été imposée aux produits américains. "L’Europe cède", résume El País. Un déséquilibre assumé, qui permet tout de même d’éviter une escalade. "On peut au moins noter positivement que l’accord met fin à la menace d’un tarif de base de 30 % brandie par Trump", tempère l’éditorialiste allemand Michael Sauga pour Der Spiegel. Les échanges commerciaux entre les deux puissances, estimés à 1 400 milliards d’euros, s’en trouvent stabilisés, du moins pour le moment.
Un accord qui "bafoue les règles du commerce international"
Derrière cette signature, la réalité est plus amère. Si Ursula von der Leyen a salué un accord "qui apporte stabilité et prévisibilité", Le Temps note que la présidente de la Commission européenne "a dû se contenter de sourires pincés", pendant que Donald Trump disgressait face aux caméras sur les éoliennes européennes qui tueraient les oiseaux.
Surtout, les concessions de l’Union européenne sont lourdes : à partir du 1er août, la plupart des produits européens, y compris les automobiles, seront taxés à 15 %. En face, les États-Unis obtiennent l’exemption de droits pour des secteurs stratégiques (énergie, défense), et même un engagement de Bruxelles à acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine et à investir 600 milliards de dollars aux États-Unis. "C’est une faveur unilatérale faite aux États-Unis, qui bafoue les règles du commerce international", dénonce Der Spiegel.
Eviter l’affrontement avec les Etats-Unis
Si l’Union européenne a fini par plier, c’est avant tout pour éviter une confrontation aux conséquences incalculables. En se rendant en Écosse dès le vendredi, Donald Trump avait placé la barre très haut, lâchant devant les caméras qu’il n’y avait "que 50 % de chances d’arriver à un accord". Une ultime manœuvre de pression alors que Bruxelles évoquait une décision "imminente". Pour le quotidien italien Il Corriere della Sera, l’arbitrage d’Ursula von der Leyen relève d’un calcul politique : "L’UE a fait le choix de ne pas aller à l’affrontement avec les Etats-Unis." La dirigeante européenne aurait selon le journal transalpin préféré "éviter de tomber, dans quelques jours, dans un chaos politique", contrainte de choisir "entre une défaite certaine mais gérable, et le risque d’un désastre aux conséquences incalculables".
Der Spiegel abonde dans ce sens, soulignant que Bruxelles "ne peut tout simplement pas se permettre une guerre commerciale longue et imprévisible avec un pays dont elle a besoin pour affronter une Russie de plus en plus agressive". Dans ce contexte, certains Etats membres n’avaient tout simplement pas les moyens de résister à cet accord. The Irish Times rappelle que "l’Irlande, très dépendante des investissements et du commerce avec les États-Unis, aurait été fortement exposée à un conflit. Une guerre tarifaire aurait impacté les grandes entreprises technologiques américaines implantées en Irlande".
Le magazine allemand, lui, voit d’un bon œil que certains secteurs stratégiques, comme l’aéronautique, l’agriculture ou la pharmacie, soient épargnés.
Un accord déséquilibré, une Europe à genoux
Malgré les apparences d’un compromis, l’Union européenne ressort affaiblie de l’accord. "L’Europe capitule face à Donald Trump" et "se soumet au président américain", tranche Der Spiegel, qui poursuit : "pour préserver la paix, ils (les Européens, NDLR) abandonnent des valeurs et principes qu’ils affirmaient encore récemment comme inaliénables."
"Trump a continué son cap, jusqu’à placer l’Union européenne devant un dilemme difficile : accepter un bras de fer risqué, ou tenter de limiter les pertes. […] À partir de là a commencé une longue et laborieuse course derrière le lièvre américain", retrace Il Corriere della Sera. Le journal italien regrette une erreur stratégique : ne pas avoir réagi dès le départ, à l’inverse du Canada ou de la Chine. "Maintenant, les Européens doivent gérer les conséquences concrètes de cette gifle commerciale", fustige-t-il.
Certes, la Commission européenne a évité une escalade tarifaire encore plus brutale. Mais le prix à payer est élevé. El País parle d’un accord "clairement déséquilibré au détriment des intérêts européens", tandis que le quotidien belge Le Soir résume amèrement : "L’Europe limite la casse à 15 %, mais la loi du plus fort l’a emporté." L’humiliation est aussi politique. El País rappelle que Donald Trump "a clairement affirmé sa position d’hôte dans son propre club de golf, tandis que von der Leyen assumait un rôle secondaire". Le commissaire européen au Commerce, Maros Sefcovic, enchaînait, lui, les allers-retours à Washington, parfois "avec quelques humiliations à la clé", note Le Temps.
Mais derrière les constats immédiats, Der Spiegel appelle l’Europe à regarder plus loin : "L’essentiel est ailleurs : ils doivent enfin faire leurs devoirs. Au lieu de regretter l’ère de l’hypermondialisation, qui ne reviendra pas, ils doivent maintenant développer leur marché intérieur."