World News

La mise en garde de Bill Gates : "Nous sommes à un tournant de l’humanité"

Dans un monde déchiré par les guerres et bousculé par la montée des tensions commerciales, la tentation du repli sur soi n’a jamais été aussi forte. Confrontées à la poussée du vote radical et à l’essor de la désinformation, les démocraties libérales sont fragilisées. C’est plus que jamais le moment de donner la parole aux architectes du sursaut, qu’ils soient scientifiques, militaires, experts de la tech, intellectuels ou entrepreneurs. L'Express consacre un numéro exceptionnel aux "Visionnaires".

Il y a vingt-cinq ans, Bill Gates créait sa fondation. Depuis, il a fait don de près de 60 milliards de dollars à des projets axés sur la santé publique, l’éducation et le développement. La période a été marquée par des progrès spectaculaires en matière de mortalité infantile, de réduction de l’extrême pauvreté ou de vaccination. Mais aujourd’hui, le milliardaire et philanthrope ne cache pas son inquiétude alors que l’aide au développement connaît une réduction drastique dans de nombreux pays, à commencer par les Etats-Unis de Donald Trump.

Pour L’Express, le cofondateur de Microsoft, qui a annoncé léguer l’essentiel de sa fortune restante à la fondation Gates, avec l’objectif de dépenser plus de 200 milliards d’ici 2045, explique pourquoi nous en sommes à un moment critique pour le progrès humain, tout en assurant rester optimiste pour les vingt années à venir.

L'Express : Au début des années 2000, plus de 10 millions d'enfants mouraient avant d'atteindre leur cinquième anniversaire. Aujourd'hui, ce chiffre est inférieur à 5 millions. Selon vous, nous pourrions réaliser le même exploit au cours des deux prochaines décennies. Comment y parvenir ?

Bill Gates : Deux paramètres clés détermineront si cette amélioration spectaculaire de la santé des enfants se poursuivra ou si, dans le pire des cas, nous ferons marche arrière. Le premier est la générosité, c'est-à-dire les budgets d'aide au développement alloués en particulier aux pays africains, et la manière dont nous aiderons ces pays à gérer leurs dettes. Leur situation financière reste en effet assez difficile, même si elle varie d'un État à l’autre. Le deuxième paramètre, c’est l'innovation. Si nous inventons de nouveaux outils pour lutter contre la malnutrition, le paludisme, la tuberculose, le VIH ou pour protéger les bébés durant leurs trente premiers jours de vie, quand ils sont les plus vulnérables, cela pourra faire une vraie différence.

A court terme, la générosité des pays riches est en baisse, et malheureusement cela ne concerne pas qu’un seul État. Globalement, les budgets d’aides n’augmentent pas beaucoup, et dans certains cas, ils diminuent considérablement en raison des pressions budgétaires. Mon objectif est donc de maintenir la visibilité sur ces questions, afin de minimiser ces réductions au cours des deux ou trois prochaines années, puis d'essayer de ramener la générosité à son niveau initial. De nombreux pays ont connu des progrès spectaculaires, comme l'Inde, l'Indonésie et le Vietnam. Mais en Afrique, et nommant en Afrique subsaharienne, il faudra beaucoup de temps avant que les économies ne deviennent autosuffisantes.

Nous avons profité de l’Assemblée générale des Nations unies pour remettre le projecteur sur la nécessité d’agir pour sauver la vie de tous ces enfants et aider ceux qui en ont le plus besoin. Mais nous sommes confrontés à tous les autres problèmes qui se posent dans le monde. Il est donc plus difficile que jamais de donner à ces défis la visibilité qu’ils méritent.

Pourquoi sommes-nous à un moment critique pour le progrès aujourd'hui ?

L’humanité est à la croisée des chemins. Naïvement, avant la crise du Covid-19, je n’aurais jamais pensé que nous serions confrontés à des réductions substantielles de l’aide au développement. Pourtant, les économies des pays riches continuent de croître, et même si la croissance n’est peut-être pas celle qu’ils souhaiteraient, le niveau des ressources dont ils disposent reste gigantesque. Pour la plupart des pays riches, le seuil à partir duquel on est considéré comme très généreux est de 0,7 % du PIB consacré à l'aide au développement – seules la Norvège et la Suède dépassent de peu ce seuil. La France, le Royaume-Uni et l'Allemagne s'en sont rapprochés, mais ils restent encore à des niveaux bien inférieurs à ce 0,7 %.

Je peux témoigner que cet argent est bien dépensé. Comme je l’ai annoncé dans le cadre du vingt-cinquième anniversaire de la Fondation, je veux donner la quasi-totalité de ma fortune à ces causes au cours des vingt prochaines années. Parce que l’idée que nous réussissions à réduire de plus de moitié le nombre de décès d'enfants, c'est-à-dire passer de 5 millions à moins de 2 millions de morts par an, me semble toujours juste, passionnante et tout à fait possible. Mais si la générosité diminue trop et ne revient pas aux niveaux d’avant, alors nous n’atteindrons pas cet objectif.

Il y a même des scénarios dans lesquels la générosité serait tellement mise à mal que le nombre de décès d'enfants repartira à la hausse. Ce risque est hélas élevé. Cela s’explique en partie par la réduction de l’aide américaine, qui a entraîné une diminution très brutale du personnel de terrain de l’Usaid (NDLR : l’Agence des Etats-Unis pour le développement international), sans aucune planification. Beaucoup de programmes se trouvent donc en pleine tourmente. De nombreux acteurs se mobilisent pour trouver des solutions afin de continuer à fournir des médicaments contre le VIH, des moustiquaires, des médicaments contre la tuberculose et des vaccins.

Mais nous sommes confrontés à de grands défis. Pour la reconstitution des fonds de Gavi (NDLR : l’Alliance du Vaccin, qui aide à vacciner les enfants dans le monde), nous avons obtenu de bons résultats, mais pas aussi bons qu'il y a cinq ans. La reconstitution des ressources du Fonds mondial est en cours. Je me suis engagé à ce que la Fondation verse 912 millions de dollars ces trois prochaines années. Jusqu’à présent, les États-Unis étaient les plus grands donateurs, avec 33 % des contributions. Derrière, on retrouve le Japon, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni et la Fondation Gates, avec des montants assez similaires.

"La morale humaine n'a pas brusquement changé"

Les citoyens français peuvent être fiers de leur générosité, car la solidarité est essentielle en ces temps difficiles. Cet argent sauve des vies ! Même si le contexte budgétaire s’est tendu, l’aide au développement devrait rester une priorité.

Alors que l'administration Trump veut réduire de plusieurs milliards l'aide étrangère, elle s'en prend également aux scientifiques sur le climat, à la santé publique ou aux vaccins. N'est-ce pas là la plus grande menace pour le développement et le progrès ?

Paradoxalement, dans tous ces domaines, le rythme de l’innovation est aujourd’hui plus rapide que jamais. Bien sûr, des doutes sont émis sur les vaccins et le financement de la recherche médicale aux Etats-Unis pose question. Mais malgré cela, je suis sûr que nous inventerons de nouveaux vaccins, de nouveaux médicaments, de meilleures moustiquaires. C’est du côté de la distribution que le bât blesse. Gavi achète des vaccins, le Fonds mondial achète des moustiquaires et des médicaments. Là, il y aura moins d’argent. A cela s’ajoutent les difficultés de fonctionnement des systèmes de soins primaires dans les pays africains. Ceux-ci sont essentiels pour acheminer les produits aux populations mais ils reposent largement sur l’aide au développement. Nous avons fait des progrès incroyables ces vingt-cinq dernières années. Mais ils sont aujourd’hui menacés.

Les pays occidentaux font aujourd’hui face au poids de leurs dettes publiques et à des populations vieillissantes. Mais le contexte international a lui aussi changé, avec un monde à nouveau multipolaire et une rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis. Cela pourrait-il signifier la fin de l’aide au développement et des politiques de coopération que nous avons connues depuis plusieurs décennies ?

Aujourd’hui l’ensemble du système multilatéral est soumis à des pressions, en partie aussi parce que les États-Unis sont moins orientés vers la coopération. Ce qui rend plus difficiles les discussions sur la nécessité de continuer à travailler ensemble pour sauver la vie des enfants dans les pays les plus pauvres. Jusque-là, il s’agissait seulement de savoir si les montants investis allaient rester stables ou augmenter. Aujourd’hui, nous nous battons pour que les baisses ne soient pas trop importantes.

Concernant Gavi par exemple, même si nous parvenons à faire revenir les Etats-Unis, ce dont je ne suis pas sûr, nous devons quand même faire face à une diminution d’environ 15 % du budget. Bien sûr, le prix des vaccins baissera au fil du temps, mais nous souhaiterions ajouter de nouvelles injections à ce programme contre le virus respiratoire syncytial (VRS) ou le papillomavirus (NDLR : responsables respectivement des bronchiolites et du cancer du col de l’utérus).

Concernant le Fonds mondial, il n’y a rien de plus frustrant que de ne pas pouvoir continuer à distribuer des médicaments à des personnes qui étaient sous traitement contre le VIH. Nous disposons maintenant du Lenacapavir, qui permet de protéger du VIH pendant six mois en une seule injection. Le Fonds mondial et le programme américain PEPFAR ont joué un rôle important dans l’accès aux traitements. Le niveau auquel l’administration Trump décidera de s’investir déterminera le nombre de décès du VIH dans les mois et les années à venir. Ce nombre diminuait jusque-là, mais je crains qu’il ne reparte à la hausse.

Comment pensez-vous que la technologie, et notamment l'intelligence artificielle (IA), pourrait changer les perspectives dans le domaine de la santé mondiale ?

L’IA devrait changer la donne. D’abord en améliorant nos connaissances : la biologie est très complexe, et nous avons besoin de comprendre pourquoi certains bébés naissent prématurément ou avec un petit poids. L’IA va nous y aider, comme elle nous aidera à mettre au point de nouveaux vaccins et de nouveaux médicaments. Mais ce qui est peut-être encore plus important, c'est que nous allons utiliser l'IA dans l’aide directe aux populations. Les smartphones pourront par exemple permettre de transmettre des messages de santé publique directement dans les dialectes locaux. Les femmes enceintes ou les personnes vivant avec le VIH pourront poser leurs questions, et être orientées.

La Fondation travaille avec toutes les entreprises d’IA pour mener des projets pilotes et pouvoir proposer ce type de "médecin" virtuel à grande échelle d’ici à trois ans. Bien sûr, il existe encore des enjeux de fiabilité et des questions réglementaires, mais ces outils deviendront très importants. Nous utiliserons aussi l’IA pour l’agriculture ou l’éducation. Tout l’enjeu est de garantir que les pays à faibles revenus puissent bénéficier de ces technologies aussi rapidement que les pays riches. C’est un défi, mais de nombreuses entreprises technologiques sont prêtes à s'associer à nous sur ces questions.

Malgré les mauvaises nouvelles actuelles, vous restez optimiste. Qu'est-ce qui vous rend si confiant ?

D’abord, nous devons aller de l’avant. Même si les problèmes auxquels l’aide humanitaire fait face sont plus graves que je ne le pensais, il y a encore beaucoup de générosité. Et puis l’innovation est là, et la meilleure façon d’utiliser l’argent que j’ai la chance d’avoir, c’est en essayant d’éradiquer autant de maladies que possible. Mais même si la Fondation est bien dotée, nous ne pourrons atteindre nos objectifs qu’avec des partenariats avec les pays riches. Sans eux, nous échouerons.

Vous allez peut-être me trouver naïf, mais les vingt-cinq dernières années se sont très bien déroulées, et la morale humaine n’a pas brusquement changé. Je crois en notre capacité à faire connaître au plus grand nombre les succès de ces dernières années, mais aussi ce qui se passera si nous ne maintenons pas notre générosité.

Читайте на сайте