Philippe Aghion, Prix Nobel d'économie : ses réponses aux contre-vérités sur la productivité et les aides aux entreprises
Le nouveau Premier ministre Sébastien Lecornu, et son gouvernement nouvellement nommé, s'apprête à présenter un projet de budget 2026 dans les prochains jours. Sans savoir s'il sera censuré juste après, ou pas. Lorsqu'il était à Matignon, François Bayrou n'avait de cesse d'alerter sur l’état critique des finances publiques de la France. Un refrain repris en chœur par l'actuel chef du gouvernement. Ses opposants contestent tout à la fois son diagnostic et son ordonnance, quitte à multiplier les déclarations à l’emporte-pièce. Dans un article publié en septembre dernier, L'Express avait demandé à plusieurs économistes, dont le nouveau Prix Nobel d'économie Philippe Aghion, de passer leurs contre-arguments au crible. Voici ce qu'il en disait il y a quelques semaines sur deux sujets cruciaux et toujours d'une brûlante actualité.
Productivité : où se situe la France ?
"Contrairement aux affirmations du Premier ministre, la productivité du travail en France reste l’une des plus élevées au monde." Liem Hoang-Ngoc (PS), site Web du parti, 23 juillet 2025.
La réponse de Philippe Aghion :
"L’ensemble des pays avancés subissent un ralentissement de leur productivité. Mais ce freinage est plus prononcé en France que dans d’autres pays avancés. Des travaux du Conseil d’analyse économique ont ainsi comparé la productivité par heure travaillée en France par rapport à l’Allemagne et aux Etats-Unis : alors que la France était plus productive par heure travaillée au début des années 2000, la situation s’inverse à partir de 2010, du fait d’un ralentissement de la productivité française entre 2004 et 2019.
Cette contre-performance a eu des effets très concrets sur notre croissance : elle a conduit à un manque à gagner en termes de richesses produites de 140 milliards d’euros pour le pays en 2019, soit environ 65 milliards de recettes fiscales annuelles en moins !
De fait, la baisse relative de la productivité en France par rapport à d’autres pays développés est au moins aussi importante que le recul des heures travaillées pour expliquer les évolutions récentes du PIB. Un phénomène qui s’observe dans tous les secteurs. Cela veut dire très concrètement que pour résorber notre problème de finances publiques à moyen et long terme, la solution réside non seulement dans l’augmentation de notre taux d’emploi – inférieur lui aussi à celui de nos voisins — mais également dans le redressement du taux de croissance de notre productivité, en investissant davantage. En clair : travailler et innover plus."
Le magot des aides aux entreprises, vraiment ?
"Chaque année 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises sont consentis sans contreparties et […] Bercy n’est même pas capable de les évaluer." Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, France Inter, 22 août 2025.
La réponse de Philippe Aghion :
"Ce chiffre, régulièrement avancé, est en réalité trompeur. Le rapport sénatorial, dont il est tiré, précise que "si l’on exclut les interventions financières de Bpifrance, les dépenses fiscales déclassées et les dépenses fiscales sur la TVA, l’estimation des aides publiques aux entreprises pour 2023 passe de 211 à 108 milliards d’euros".
Plus généralement, ce chiffrage agrège des éléments très différents. Il inclut des dispositifs fiscaux qui ne sont pas à proprement parler des aides. C’est le cas notamment des 75 milliards d’allègements de cotisations sociales c’est-à-dire de baisses de charge : elles sont présentées comme des aides aux entreprises alors que ce sont des aides à l’emploi.
Les aides d’Etat aux entreprises se montent en réalité à 45 milliards d’euros au sens de la définition européenne. C’est à l’intérieur de cette enveloppe que certains dispositifs peuvent être modifiés, voire supprimés, dans le contexte budgétaire actuel. En particulier, le soutien à certains secteurs ciblés, tels que les jeux vidéo par exemple, pourrait être raboté. En revanche, prenons garde à ne pas toucher à l’intelligence artificielle qu’il faut continuer à soutenir massivement.
En bout de course, un bon axe de réforme serait de réduire certaines aides aux entreprises pour simultanément aligner leurs prélèvements obligatoires sur celles de nos pays voisins. En particulier, une baisse des impôts de production pourrait être financée en totalité par une réduction ciblée de ces aides. Par ailleurs, sans en réduire le périmètre total, une réévaluation du crédit impôt recherche dont les effets sur l’innovation restent à démontrer, pourrait également être mise sur la table."