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Emmanuel Macron et le dangereux "jeu du poulet", par Gérald Bronner

Ces derniers temps, je reçois des mails de nombre de mes collègues étrangers se déclarant inquiets – et presque à mon chevet – en raison de la situation politique de notre pays. C’est un peu humiliant mais ils n’ont pas tort. La reconduite de Sébastien Lecornu comme Premier ministre et un gouvernement qui donne un air de déjà-vu compose une pièce de théâtre déconcertante. Le fait que la censure ait échoué ne change pas beaucoup cette impression de confusion qu’inspire la situation aux commentateurs.

Pourtant, le script qui en organise les actes n’est pas difficile à comprendre. La situation a même été fort étudiée dans la théorie des jeux sous le nom de "jeu du poulet". Il s’agit d’une structure d’interaction non-coopérative à deux joueurs où chacun peut soit abandonner, soit persévérer, mais où les pertes sont importantes si personne ne cède. Pour mieux l’appréhender, il suffit de la visualiser sous la forme d’une scène cinématographique – les fans de La Fureur de vivre apprécieront – où deux individus conduisent une voiture en direction d’un précipice : celui qui saute de la voiture avant la chute est considéré comme le perdant (le poulet). C’est évidemment un jeu dangereux puisque, si deux téméraires s’y engagent, ils risquent de mourir bêtement. Or, parfois, la politique ressemble à un tel jeu où il s’agit, au moins symboliquement, d’afficher sa témérité.

"Osez seulement m’obliger à dissoudre !"

Emmanuel Macron, qui a considéré la dissolution comme "une grenade dégoupillée" envoyée dans les jambes de ses oppositions, s’est spécialisé depuis son fameux "qu’ils viennent me chercher" dans l’art de plastronner. On imagine donc sans peine un président de la République pied au plancher, sans ciller devant l’abîme qui se profile. L’abîme, c’est la dissolution. Le fait de renommer Sébastien Lecornu après sa démission fut un gant jeté au visage des partis : "Osez seulement m’obliger à dissoudre !" Parmi les oppositions, seuls Les Républicains et le Parti socialiste sont sensibles à la menace (les autres pensent plutôt y avoir intérêt).

Souvent, cette stratégie du "jeu du poulet" a montré ses vertus dans l’Histoire. De l’histoire la plus longue même si l’on en croit un célèbre article "The Logic of Animal Conflict" publié en 1973 dans la revue Nature. Les biologistes et généticiens Maynard Smith, John et George Price y montrent que des stratégies limitant les risques de blessures sévères sont évolutivement plus stables que celles fondées sur l’affrontement à mort. En d’autres termes, la modération agonistique se révèle souvent supérieure à la témérité sans limite. C’est d’ailleurs ainsi que la dissuasion nucléaire a été théorisée. La bombe atomique ne paraît servir qu’à une chose : empêcher les autres de s’en servir. La perspective de la destruction mutuellement assurée est une des raisons les plus solides qui explique à la fois la prolifération et le non-usage de la puissance atomique. Certaines situations historiques – on songe à la crise des missiles de Cuba – nous ont menés très près du précipice : c’est du moins ce que Kennedy a réussi à faire croire à Khrouchtchev. Ce dernier s’est soumis et a sauté de la voiture avant de nous précipiter collectivement vers la fin des temps.

Dans le "jeu du poulet", l’essentiel est là : faire croire à l’autre qu’on ne contrôle plus l’accélérateur et que l’on ne pourra donc pas reculer. Si l’autre veut ménager ses intérêts, il pliera l’échine. Emmanuel Macron est, d’ailleurs, passé maître dans l’art de faire croire que l’accélérateur est bloqué et qu’il ne fléchira pas – au point que certains commentateurs pressés tentent de risibles interprétations psychiatriques. Qu’il se méfie cependant, car l’article princeps de Smith et Price indiquait que, lorsque les bénéfices potentiels d’un gain surpassent largement les coûts du combat atténué - par exemple pour l’accès à un territoire vital ou à une ressource rare - les comportements plus agressifs, voire létaux, l’emportent sur la stratégie de modération. Il se trouve que la survie identitaire à la fois des socialistes et des républicains se joue sans doute dans cette séquence de bras de fer et que, parfois, le poulet se mue en tigre.

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