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Roger Nimier, la littérature à 200 km/h : pourquoi il faut relire le chef de file des Hussards

Roger Nimier était-il infréquentable ? C’est ce qu’exprimait déjà sa fille Marie dans La Reine du silence (2004), et qu’elle a répété en ce début d’année avec Le côté obscur de la Reine, où elle insiste sur les infidélités et la muflerie de l’écrivain. Drôle de manière de célébrer le centième anniversaire de la naissance de son père… Au sujet du chef de file des hussards, on préfère garder en mémoire un passage culte de Monsieur Jadis ou l’école du soir, de Blondin. Une nuit, parce qu’il n’a pas payé son taxi, Blondin se retrouve sans le sou au poste de police de la rue de l’Etoile. Le commissaire lui ayant donné droit à un seul coup de fil, il appelle à la rescousse son copain Nimier. Lequel arrive dare-dare au volant de son Aston Martin, vêtu d’une livrée, avec casquette et gants d’uniforme. Se faisant passer pour le chauffeur de Blondin, il règle de quoi le faire sortir et l’emmène avec lui. N’en déplaise à sa fille, Nimier n’était-il pas aussi un grand seigneur ?

Plutôt que de débattre entre vérités et légendes, revenons aux textes. N’oubliant pas l’ancien prodige de la maison (il y fut à la fois auteur et éditeur), Gallimard republie en Folio le bref Perfide et réunit dans un beau volume (remarquablement composé par Marc Dambre) les romans, essais, chroniques et critiques littéraires de Nimier. Tout y est enlevé, vif et intelligent ; contraire à l’esprit du temps. Cela nettoie le cerveau des nombreuses âneries que nous avons dû lire en cette rentrée.

Né en 1925 (comme Jean Raspail ou Jean d’Ormesson), Nimier est un enfant privilégié du XVIIe arrondissement de Paris. Atteint d’une malformation cardiaque qui lui interdit la gymnastique depuis le primaire, et explique peut-être sa fureur de vivre, il atterrit au lycée Pasteur, à Neuilly-sur-Seine, où il est lauréat du concours général en philosophie. Son camarade Michel Tournier dira combien l’adolescent déjà fanatique de Proust épatait son monde par sa précocité : "Il avait tout lu, tout compris, tout assimilé, tout dépassé, à 16 ans. Il lui aurait fallu des trésors de psychologie et de diplomatie pour se fondre dans la masse. Il n’y songeait guère. Un jour, il fut carrément hué. Il venait de faire un exposé. Maurice de Gandillac lui ayant fait observer ensuite qu’il aurait pu développer tel ou tel aspect du sujet, Nimier avait tranquillement répondu : "Sans doute, mais j’aurais craint alors de dépasser le niveau de la classe."

Un journal de classe antipétainiste

D’un royalisme maurrassien, le jeune homme écrit tout seul un journal de classe antipétainiste, Le Globule rouge. Orphelin de père à 13 ans, il recherche très tôt la compagnie des aînés, voire des anciens. Fin 1943, âgé de 18 ans, il rend visite au secrétaire perpétuel de l’Académie française, Georges Duhamel. Verdict ? "Le maître a pris le parti du gâtisme. Il est affable, grave, dévoré de petites rancunes et fort zézayant. On dirait un vieux professeur doucement ramolli." Un an plus tard, contrefaisant au téléphone la voix du général de Gaulle, il propose à Henry de Montherlant le ministère de l’Information. C’est le début d’une longue série de canulars (un de ses passe-temps favoris), le plus célèbre étant ce télégramme qu’il enverra à François Mauriac en 1951 à la mort d’André Gide : "Enfer n’existe pas. Stop. Peux te dissiper. Stop. Préviens Claudel. Signé : Gide."

Nimier n’est pas qu’un farceur potache, c’est aussi un garçon très cultivé (à 19 ans, il avait lu cinq fois les Mémoires du cardinal de Retz). Il a été très marqué par la mort de l’un de ses meilleurs amis, Henri Mosseri, à Auschwitz, en 1943. Le frappe aussi la publication d’Uranus de Marcel Aymé, en 1948. C’est dans ce sillage que s’inscrit Nimier quand il se lance en littérature avec Les Epées, la même année. Il a alors déjà écrit Le Hussard bleu, dont la sortie est repoussée jusqu’en 1950, Gallimard lui reprochant un excès de gros mots. Dès 1951, un premier cycle se clôt avec Les Enfants tristes – Nimier n’a que 25 ans. Avec un personnage, François Sanders, qui passe de la Résistance à la Milice dans Les Epées, Nimier fait scandale. Au vu de sa biographie, il est difficile de le taxer de complaisance envers le fascisme. Mais avec l’esprit caustique qui le caractérise, il est conscient de l’hypocrisie de l’épuration. S’ajoutent à cela un certain dandysme, un goût pour les figures stendhaliennes et le désespoir chic – à la fin des Enfants tristes, le héros se suicide au volant de sa voiture.

Ici commence la mythologie de Nimier, faite de blagues, de beuveries et d’accidents de bagnole – un premier en 1952, à un carrefour des Champs-Elysées, alors que Cocteau est son passager ; un deuxième en 1954 ; un troisième, fatal, en 1962, sur l’autoroute de l’Ouest, mais cette fois c’est la jeune romancière Sunsiaré de Larcône qui conduira… Héritier à la fois du léger Larbaud et du grave Bernanos, en qui il voit un "capitaine", Nimier se lie avec trois réprouvés : Céline (qu’il va voir tous les dimanches à Meudon), Chardonne et Morand. Ce dernier, qui n’a pas de descendance légitime, l’appelle carrément "mon fils". Il lui donne ce conseil : "Ne faites que de la littérature et du 200 km/h." Au volant de l’Aston-Martin que lui a offerte Gaston Gallimard (et que le facétieux Nimier appelle sa "Gaston Martin"), le cadet suit la recommandation de l’auteur de L’Homme pressé. Son mariage part en vrille. Il multiplie les liaisons éphémères avec Jeanne Moreau, Louise de Vilmorin, Madeleine Chapsal et d’autres, moins célèbres. Malgré cette dissipation, il travaille. S’il a renoncé momentanément au roman, il s’essaie au cinéma (on lui doit le scénario d’Ascenseur pour l’échafaud) et écrit dans la presse sur les thèmes les plus variés. On retrouve dans le Quarto que Gallimard vient de faire paraître des textes incroyables d’érudition et de profondeur au sujet de Jules César ou de Marie-Antoinette, en même temps qu’une savoureuse descente de Jean-Louis Barrault ou un papier génial sur le rugby. On conseille aussi vivement ses textes critiques, souvent audacieux et désopilants, tel ce manifeste paru dans Les Nouvelles littéraires en 1956, et sobrement intitulé "Donnez à Céline le prix Nobel !".

Un mot enfin sur le Nimier éditeur. C’est lui qui a accompagné Céline à partir de D’un château l’autre. C’est aussi lui qui a épaulé Morand lorsqu’il a écrit l’un de ses meilleurs livres, cette merveille qu’est Fouquet ou Le Soleil offusqué. Cela fait beaucoup de titres de gloire pour un (faux) je-m’en-foutiste. A la mort de Nimier, Morand sera inconsolable, avouant à ses amis : "Nimier, c’était le printemps que je regardais pour la dernière fois. C’était mon agent de liaison avec la vie de Paris, avec la jeunesse, avec la littérature. Cela est brisé irrémédiablement et je me sens rejeté dans le grand âge. Je ne le remplacerai jamais." D’autres ont repris le flambeau. Chaque année depuis 1963, le prix Roger-Nimier est remis à un jeune écrivain si possible impertinent, perpétuant la tradition stylistique incarnée en son temps par l’écrivain mort à 36 ans. A propos de lauriers, dans une lettre amusante datée du 2 décembre 1960, Céline proposait à Nimier de créer "un prix vraiment superboum" qui se serait appelé "le Grand Prix du Navet" et aurait consacré "le plus mauvais livre de l’année" : "Le Goncourt ne viendrait forcément qu’en seconde ligne. Je ferais volontiers partie de cette Académie, si vous en étiez." Quel dommage que Céline et Nimier ne soient plus là : au vu des goncourables de cette année, ils auraient bien rigolé.

Œuvres par Roger Nimier. Quarto/Gallimard, 1216 p., 32 €.

Perfide par Roger Nimier. Folio/Gallimard, 238 p., 8,50 €.

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