"Nous sommes surpris par la qualité" : le vin pétillant anglais va-t-il bientôt détrôner le champagne ?
Pris comme les Français dans des discussions houleuses sur le dérapage de la dette, la chute de la croissance et la montée de l’extrême droite, les Britanniques peuvent au moins porter un toast à une réussite nationale : leurs vins pétillants connaissent un succès fracassant. Depuis 2018, les ventes ont fait un bond de 187 % pour atteindre 6,2 millions de bouteilles. Mieux, l’écart de qualité avec les champagnes français se resserre !
Christelle Rinville, directrice des vignobles Taittinger, est l’une des mieux placées pour en parler. Chaque mois, elle se rend dans les collines du Kent, au sud-est de l’Angleterre, afin d’inspecter les ceps plantés par le groupe français il y a dix ans. Cette année, la récolte a été excellente. Sucrées, dorées, sans pourriture, les grappes donneront à coup sûr un bon sparkling wine. "En toute franchise, nous sommes nous-mêmes surpris par la qualité du vin produit ici ", confirme la spécialiste. Avec sa robe étincelante et ses notes iodées, il a tout pour se marier idéalement avec du fromage ou des fruits de mer, et séduire de nouveaux clients.
À quelques centaines de mètres de là, dans la winery flambant neuve du domaine Evremond - elle aussi propriété du groupe Taittinger -, India McGrath, la directrice des ventes, ne cache pas son impatience. "Ce vin effervescent est principalement destiné au marché anglais. Mais il s’exporte déjà en Europe du Nord, en Asie et il devrait bientôt être disponible en France, pour les fêtes de fin d’année".
70 hectares de vergers à une heure de Londres
Du pétillant anglais sur les tables françaises ? Peu d’experts auraient parié sur un tel scénario quand le groupe Taittinger a racheté, en 2015, 70 hectares de vergers à une heure de Londres pour y planter de la vigne. Certes, la maison affichait de beaux résultats avec son domaine Carneros dans la Nappa Valley en Californie, mais en Angleterre, tout restait à faire. "Il a fallu surmonter de nombreuses difficultés", confie Vitalie Taittinger, sa présidente. D’abord, trouver le lieu idéal, puis acheter les parcelles à un prix raisonnable, préparer la terre, construire une cave moderne capable de stocker plusieurs millions de bouteilles et surtout attendre… Dix ans avant d’encaisser le premier euro de chiffre d’affaires.
Désormais, la preuve est faite : le sud de l’Angleterre offre un terroir idéal pour la production de vins pétillants de qualité. Le changement climatique, en plus d’ajouter un degré et demi aux températures moyennes, a rallongé les étés. "Le raisin arrive plus facilement à maturité, ce qui n’était pas le cas avant", constate le spécialiste des vins Philippe Bidalon. En outre, le sud de l’Angleterre partage la même composition de sol calcaire que la Champagne. Selon certaines études, près d’un tiers du territoire anglais deviendrait même éligible à la production de vin pétillant au cours des prochaines décennies.
Il n’en fallait pas plus pour attirer les investisseurs. Acteurs de la grande distribution, financiers, agriculteurs en quête de nouveaux revenus… Chacun veut désormais sa part du gâteau. "Sur les 4 841 hectares de vignes en Angleterre et au Pays de Galles, un peu plus de 1 000 hectares ont moins de trois ans. Et les trois quarts concernent des vins effervescents", relevait récemment le Financial Times.
"La qualité générale des vins anglais augmente"
Pionnier, le groupe Taittinger voit donc la concurrence émerger. "La qualité générale des vins anglais augmente", ajoute Philippe Bidalon. Alors que l’Allemagne produit beaucoup de mousseux plutôt bas de gamme, l’Angleterre mise principalement sur des méthodes traditionnelles telles que la double fermentation. Un procédé plus long mais bien plus noble pour le vin.
Ces efforts paient : les vins anglais commencent à gagner des prix. Ils sont même, parfois, considérés comme aussi bons, voire meilleurs, que certains champagnes. L’agence britannique Wine Lister a analysé les notes moyennes attribuées par plusieurs critiques influents aux cuvées représentatives de plusieurs régions (champagne, sud de l’Angleterre, nord de l’Italie…). Sans surprise, le champagne obtient le score le plus élevé (90,8). Mais le vin anglais arrive en deuxième position, dans un mouchoir de poche (90,6). "Cela remet en question la perception selon laquelle la qualité du vin mousseux anglais n’est pas à la hauteur de celle du champagne", notent les auteurs de l’étude.
"Pendant longtemps, les vins anglais ont couru après la notoriété. Ils sont en train d’en acquérir une", se réjouit India McGrath. Chapel Down, un producteur britannique basé dans le Kent, ne veut pas se contenter d’un match nul avec les Français. Ce groupe coté en Bourse a organisé en octobre dernier à New York une dégustation à l’aveugle autour de deux cuvées : l’une provenant d’une marque de champagne très connue, l’autre issue de sa propre cave. A 67 %, les participants l’ont désigné comme vainqueur, qualifiant son vin de "rafraîchissant" et "plus délicat". Coup monté ou véritable surprise ?
"Il faut se méfier de ce genre de concours, rappelle Philippe Bidalon. Un bon pétillant anglais peut très bien battre un mauvais champagne. Mais cela ne dit rien de la qualité des bons champagnes, qui à mon avis reste au-dessus". Les rivalités entre grands crus français et étrangers qui rêvent de les détrôner, ne datent pas d’hier. En 1976, déjà, le jugement de Paris - organisé par des producteurs anglo-saxons - visait à démontrer la supériorité des vins californiens sur les blancs et les rouges français. Les professionnels réunis pour l’occasion ont effectivement attribué la meilleure note aux breuvages américains. Mais l’issue de cette dégustation, très contestée à l’époque, n’a jamais été confirmée par la suite.
La filière du sparkling wine anglais a beau être en plein essor, elle n’en souffre pas moins de plusieurs handicaps. D’abord, des coûts de production "deux fois plus élevés qu’en champagne", assure India McGrath. La faute aux aléas météorologiques. Le domaine Evremond, par exemple, se situe à dix kilomètres à peine de la mer. Il subit donc de nombreux changements atmosphériques et l’humidité ambiante, souvent porteuse de maladies. Raison pour laquelle les rangées de vignes sont écartées les unes des autres, pour mieux les aérer.
Le manque d’équipements est une autre préoccupation. Ainsi, pour produire efficacement dans le Kent, la maison Taittinger a dû faire venir l’essentiel de son matériel de France. Pour rentrer dans leurs frais, les producteurs de sparkling n’ont d’autre choix que d’augmenter le prix sur l’étiquette. Ils se retrouvent donc en concurrence avec des champagnes dont la notoriété n’est plus à faire.
Entre 2,5 et 3 milliards de bouteilles de vin pétillant, toutes nationalités confondues, sont consommées dans le monde chaque année. La Champagne en écoule 300 millions. Sur les 8 à 10 millions de bouteilles que les Anglais prévoient de produire à l’avenir, 80 % seront destinées au marché national. Il resterait donc 2 millions de bouteilles pour l’international. Pas de quoi bouleverser les équilibres existants. Le prosecco, en comparaison, a vraiment fait bouger les lignes en mettant sur le marché 300 millions de bouteilles à des tarifs attractifs. Le "champagne anglais" devrait donc rester encore longtemps un marché de niche. N’en déplaise aux amateurs de Crunch.