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Sarkozy 2007 : le manuel de la conquête qui les inspire, de Gabriel Attal à Jordan Bardella

En cet automne 2024, Matignon est un vieux souvenir. Gabriel Attal n’est qu’un député parmi d’autres, jeté sous le bus par la dissolution d'Emmanuel Macron. L’ancien Premier ministre songe déjà à 2027. Il est sur le point de s’emparer de Renaissance, bébé du président. Un siège dans un quartier cossu de Paris, un compte en banque solide… Et c’est tout ! Le parti, en état de mort cérébral, n’a pas produit une idée depuis des lustres. En a-t-il déjà fourni ?

Gabriel Attal convie alors Emmanuelle Mignon à déjeuner. L’ancienne conseillère de Nicolas Sarkozy a transformé l’UMP en machine de guerre intellectuelle entre 2005 et 2007. C’est justement ce qui intéresse l’élu des Hauts-de-Seine, soucieux de solidifier le corpus de Renaissance. L’énarque lui décrit ces fameuses "conventions thématiques", à l’origine du projet de Nicolas Sarkozy. Comment les préparer ? Comment les médiatiser ? Gabriel Attal veut tout savoir de cette "méthode".

L’ancien Premier ministre rencontre aussi Franck Louvrier, à l’époque conseiller en communication du candidat UMP. Comment traiter la presse dans une présidentielle ? Faut-il privilégier certains médias ? Là encore, le maire de La Baule livre conseils et souvenirs au jeune député. Comme ces interviews accordées par Nicolas Sarkozy à toute presse spécialisée dépassant 5 000 lecteurs. Un formidable vecteur d’influence autant qu’un champ de mines. Une erreur… et tout un secteur professionnel s’étouffe.

"J’ai passé ma vie à rompre"

Certaines victoires tombent dans l’oubli. Elles sont le reflet d’une époque enfouie, et vite rangées dans les livres d’histoire. L’épopée de 2007 continue d’inspirer des candidats, de Gabriel Attal à Jordan Bardella. Chacun puise dans cette campagne une source d’inspiration, sans jamais revendiquer la moindre gémellité. Cette force d’attraction raconte la richesse de cette conquête élyséenne. Elle en dit aussi les ambiguïtés, qui portent en elles les germes de la déception. Après 2007, il y a 2012.

Nicolas Sarkozy est intarissable sur son épopée. En septembre, l’ancien président reçoit Gérald Darmanin dans ses bureaux. Il lui livre ses secrets, dans son style inimitable de tueur au cœur tendre. "C’est dur de rompre, même quand tu n’aimes plus. C’est pourtant nécessaire. Moi, j’ai passé ma vie à rompre." Ah, cette fameuse rupture ! Le mythe fondateur de Nicolas Sarkozy, enfant turbulent de Jacques Chirac, irrigue la campagne à venir. Plusieurs ambitieux ont frayé avec Emmanuel Macron depuis dix ans, il faut bien faire oublier ce passé fâcheux. Même quand on s’appelle Bruno Retailleau. Alors, écoutons le maître. Avant son incarcération dans l’affaire libyenne, il affirme à François-Xavier Bellamy que la droite n’aurait pas dû voter la confiance à François Bayrou. Brice Hortefeux, intime de l’ex-président, conseillera à Laurent Wauquiez de censurer Sébastien Lecornu. En vain.

Gabriel Attal emprunte ce chemin avec vigueur, multipliant les propos acerbes envers le chef de l’Etat. Déloyal Attal ? "Tout le monde a subi cette accusation : Macron, Chirac, Giscard" relativise-t-il en petit comité. Il note en revanche que cette étiquette n’a jamais été accolée à Alain Juppé. Et bien, il n’est jamais entré à l’Elysée ! Comme Nicolas Sarkozy, il tente de donner une épaisseur idéologique à sa différenciation du président. Ici, une offre régalienne plus forte que celle d’Emmanuel Macron. Là, un appel à un nouvel exercice du pouvoir, moins vertical. Il s’étonne même de l’emploi par les médias du terme "députés macronistes" depuis la dissolution. Un proche du chef de l’Etat reste sceptique : "Sarkozy était balladurien, pas chiraquien. Attal rompt avec lui-même."

"Sa campagne parlait à tout le monde"

Le 23 avril 2007, près de 84 % des électeurs courent aux urnes pour le premier tour de l’élection présidentielle. Jamais ce taux de participation n’a été dépassé depuis. 2007 est une nostalgie. Celle d’une compétition présidentielle qui a mobilisé un pays. Celle d’un candidat qui a su transcender les clivages sociologiques pour séduire plus de 30 % des Français au premier tour. Sarkozy, capable d’enchaîner les visites d’usine pour vanter son "Travailler plus pour gagner plus" tout en promettant de transformer la France pour l’adapter à la marche du monde.

Jordan Bardella cultive cette nostalgie. "L’idée de réunir dans un même élan les Français issus des classes populaires et une partie de la bourgeoisie conservatrice – comme Nicolas Sarkozy le fit en 2007 – est pertinente", écrit le patron du Rassemblement national (RN) dans son autobiographie Ce que je cherche (Fayard). L’ancien président avait séduit une partie des classes populaires avec son ode au travail. Le frontiste, lui, cajole les classes supérieures avec une musique pro-business et identitaire. Avec pour ambition de reconstituer le même socle électoral. "Je connais les mots de la campagne de 2007. Je vois où il trouve l’inspiration, sourit Henri Guaino, ex-plume du candidat Sarkozy. Il rêve d’être le leader de l’UMP." Edouard Philippe constate ce grand renversement. "LR me paraît bloqué sur le modèle Sarkozy 2007. Mais celui qui va faire la campagne 2007, ce n’est pas Retailleau, c’est le RN, surtout si c’est Bardella", glissait-il récemment.

"2007 est un leurre absolu"

La droite entretient une relation ambivalente à cette période, qu’elle a vécue de l’intérieur. Elle sait combien l’élection de Nicolas Sarkozy consacre une ascension entamée à son arrivée à Beauvau. "2007 est un leurre absolu, confie la patronne de la région Ile-de-France Valérie Pécresse. Tout était préparé depuis cinq ans." "La campagne prolongeait son action ministérielle avec une part de dépassement, confirme un ex-ministre sarkozyste. Personne n’est dans cette configuration."

Le nouveau président de LR Bruno Retailleau sait bien enfin que le rapport de force avec le RN s’est inversé. "On n’a plus la puissance de feu de 2007", admet-il. La droite est passée de prédateur à proie. L’ancien ministre de l’Intérieur a pourtant aussi l’ambition de ramener dans son giron une partie des électeurs du Rassemblement national, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy, ainsi que les déçus du macronisme. Il veut croire que son concept de "France des honnêtes gens" recèle une dimension universelle. Sa recette pour parler au "peuple" : un discours régalien fort, une touche identitaire et un appel à une "revalorisation du travail. Le tout enrobé de "radicalité raisonnable" pour se singulariser du RN.

Cela ne vous rappelle personne ? La droite s’est affranchie de Nicolas Sarkozy, moins du souvenir de 2007. A l’automne 2023, Eric Ciotti, alors patron de LR, désigne Emmanuelle Mignon vice-présidente du parti chargée "des idées et du projet". La droite s’enivre d’un parfum de victoire, cela ne coûte rien. "Ciotti comptait sur moi pour avoir des idées, même si ma nomination avait une dimension symbolique, se souvient-elle. Mais il attendait des mesures ’claquement de doigts’ qui n’existent pas." Ce ne sont d’ailleurs pas celles-là qui font la différence, mais plutôt des propositions emblématiques autant que symboliques. Le candidat Sarkozy en avait plus d’une dans son escarcelle, de la défiscalisation des heures supplémentaires à la création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Ou encore la suppression de la double peine, symbole de l’exercice de triangulation du candidat. Avec une leçon : un prétendant élyséen peut "cliver" pour l’emporter.

"On n’a pas peur de cliver"

Peut-être même le doit-il à l’heure où la radicalité est reine. "Il y a aussi cette idée chez Bruno Retailleau de ne pas se laisser anesthésier par les injonctions morales qui critiquent la droitisation", glisse un fidèle. "On n’a pas peur de cliver et de bousculer notre camp", confie en écho un proche de Gabriel Attal. Entre l’ouverture d’un débat sur la GPA éthique ou la proposition d’interdire le voile aux mineures de moins de 15 ans, l’ancien Premier ministre tente autant de se forger une identité politique que d’organiser le débat public autour de ses idées, comme l’ex-chef de l’Etat. "Sarkozy était disruptif en 2007. Si Attal donne impression de faire bouger les choses, il peut vouloir jouer 2027", assurait Eric Ciotti, après la prohibition de l’abaya à l’école par Gabriel Attal.

Le problème de la conquête du pouvoir est qu’elle précède son exercice. La campagne de Nicolas Sarkozy était ambitieuse, tant elle promettait une réforme de tous les pans de la société française. La victoire…. puis la chute face à François Hollande, qui s’est posé en miroir inversé du président sortant pour l’emporter. Le sentiment d’inachevé du quinquennat - voire de trahison - poursuit la droite française. La campagne de 2007 illustre une règle d’airain de la politique : un grand enthousiasme peut susciter d’immenses déceptions.

Cette menace concerne particulièrement Jordan Bardella, candidat à l’électorat populaire et au discours progressivement calqué sur celui de Nicolas Sarkozy. "Son Umpisation peut fonctionner électoralement car les électeurs du RN n’écoutent pas ce que dit le parti, mais n’en ont qu’une représentation, juge un ancien stratège sarkozyste. Quand le RN parle de règle d’or budgétaire, aucun électeur ne suit cette annonce. En revanche, si Bardelle est élu et qu’il la met en œuvre, les électeurs RN seront déçus par la politique menée." Emmanuelle Mignon est une grande brûlée du mandat de Nicolas Sarkozy, elle qui espérait qu’une vague de réformes déferlerait sur la France. Elle répète à ses interlocuteurs qu’une campagne présidentielle doit être circonscrite à quelques priorités, sans prétendre à l’exhaustivité. "En général, ils sont déçus, sourit-elle. S’ils refont 2007, cela ne marchera pas. Les gens sont aujourd’hui en attente d’un programme concis avec une ou deux grandes priorités." Les leçons d’une campagne victorieuse, ce sont aussi ses erreurs.

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