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Dans l'antre de Gustave Moreau, entre cabinet de curiosités et exposition magistrale

Il avait tout prévu, tout agencé au centimètre près : la place du mobilier, l’accrochage des tableaux, la disposition des objets… Plus d’un siècle après, rien n’a bougé. Gustave Moreau doit jubiler depuis son ciel. Quand, en septembre 1897, sept mois avant de rendre l’âme, il couche sur le papier ses dernières volontés, il assortit le leg à l’Etat français de sa demeure parisienne, transformée par ses soins en musée, aux recommandations les plus claires, lui enjoignant de "garder toujours, ou au moins aussi longtemps que possible, cette collection, en lui conservant son caractère d’ensemble qui permette de constater la somme de travail et d’efforts de l’artiste pendant sa vie". Aujourd’hui, resté intact, l’édifice du 14, rue de La Rochefoucauld, fleuron de la Nouvelle-Athènes - le quartier à l’architecture néoclassique créé dans les années 1820 -, se déploie sur quatre niveaux, où sont conservées près de 25 000 œuvres.

La postérité de son travail a très tôt préoccupé Moreau. En 1862, à 36 ans, il est encore un inconnu lorsque, déjà, il s’inquiète du sort de ses compositions et qu’alors germe l’envie de leur offrir un sanctuaire : "séparées, elles périssent ; prises ensemble, elles donnent un peu l’idée de ce que j’étais comme artiste et du milieu dans lequel je me plaisais à rêver." Après le décès de ses parents, qui avaient acquis la résidence en 1852, le peintre, désormais célèbre, jette les bases d’une muséographie qui tienne à la fois du cabinet de curiosités et de l’exposition magistrale. Il sélectionne peintures et œuvres graphiques pour constituer l’ensemble le plus à même d’illustrer les thèmes qu’il a traités au cours de sa carrière rattachée au symbolisme, courant qu’il a contribué à revivifier en projetant sur la toile ses "éclairs intérieurs".

Un escalier métallique en spirale relie les ateliers supérieurs.

A partir de 1895, sous la houlette de l’architecte Albert Lafon, la façade est surélevée, le jardin sur rue transformé en espace d’accueil, les 2e et 3e étages nouvellement édifiés sont répartis en deux ateliers reliés entre eux par un escalier métallique en spirale. Moreau disparu, son ami et légataire universel Henri Rupp se chargera de finaliser le projet. Le lieu ouvre ses portes en 1903.

Commencer la visite par l’appartement d’origine, où Moreau vécut avec les siens, c’est s’immerger d’emblée dans ce qu’il a baptisé son "petit musée sentimental". Dans la chambre, un cadre-vitrine regroupe des photographies et des miniatures à l’effigie des membres de sa famille. Au pied du lit, trône son jeu d’échecs, tandis qu’au mur s’affiche un portrait de lui réalisé par Degas. Plus intime encore, le boudoir adjacent est tout entier consacré à Alexandrine Dureux, qui fut, trente ans durant, la "très chère et unique amie" du maître resté vieux garçon. Outre les souvenirs et les meubles de cette dernière, il y a réuni les nombreuses compositions qu’il lui avait offertes, parmi lesquelles Cavalier Renaissance et Andromède.

Ici, les pièces sont petites, la jauge limitée. "A la fin du XIXe siècle, les musées, le Louvre en tête, accueillaient principalement des copistes. Moreau n’a pas conçu le lieu pour le grand public mais pour les artistes désireux d’étudier son travail", souligne Charles Villeneuve de Janti, le directeur des musées nationaux Jean-Jacques Henner et Gustave Moreau.

Le boudoir abrite le mobilier et les souvenirs de l'amie du peintre, Alexandrine Dureux.

Le contraste est d’autant plus saisissant à la découverte des ateliers supérieurs, qui s’apparentent à de vastes salles de réception. Les murs y sont intégralement recouverts de toiles, certaines emblématiques comme l’éclatant Jupiter et Sémélé ou les fameuses Licornes. Beaucoup sont restées inachevées. Surprenants, sous les verrières, d’ingénieux présentoirs à volets pivotants abritent près de 5 000 dessins que le visiteur peut feuilleter, à l’instar des quelques centaines d’aquarelles conservées dans un meuble tournant à quatre faces. Autant de compartiments cachés, dont l’abondant contenu témoigne de la diversité et des audaces d’un artiste qui a parfois flirté avec l’abstraction. Gustave Moreau avait lui-même imaginé ces dispositifs pour mettre ses productions les plus fragiles à l’abri de la lumière. Il avait pensé à tout, on vous dit.

"Visite contée en famille" le 7 décembre à 11 heures. "Visite-promenade de la Nouvelle-Athènes à la Plaine Monceau" le 14 décembre à 14 heures. "Visite guidée" le 17 décembre à 15 heures. https://musee-moreau.fr

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