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Boston Dynamics, que reste-t-il de l’ex-star des robots humanoïdes ? "Le sujet n° 1 pour eux, c'était le buzz"

Il a une certitude : d’ici 10 ans, les robots seront chez nous. Seul sur une scène immense, Robert Playter, PDG du mythique laboratoire de robotique Boston Dynamics et invité du Web Summit de Lisbonne, explique à un public captivé que l’arrivée des machines humanoïdes est imminente. Et qu’elle va tout changer. "Il y a encore beaucoup à faire, mais rien de tout cela n’aurait été possible sans l’intelligence artificielle", affirme-t-il. Pour appuyer son propos, une vidéo du nouveau robot Atlas est diffusée en arrière-plan. On y voit la machine marcher, courir, se relever, ranger, et même faire du breakdance.

Pour clore la performance, un robot s'approche du PDG sur scène. Non pas, hélas, celui de la vidéo mais le robot chien Spot, télécommandé par un employé se tenant discrètement à l'arrière de la scène. Sa performance anime plaisamment le spectacle mais ne fait pas oublier l’absence d’Atlas.

Pendant des années, Boston Dynamics a été à la pointe de la robotique, mais semble aujourd’hui en retard par rapport à ses concurrents. Tesla a fait défiler des dizaines de robots Optimus lors d’un événement l’année dernière. La firme 1X vend Neo, un robot humanoïde pensé pour réaliser les tâches ménagères du quotidien. Figure a dévoilé la troisième génération de son robot, dédié à la manufacture, au début du mois d’octobre. La firme chinoise Unitree a développé sept modèles différents de robots humanoïdes, dont l’un a participé à un match de boxe en direct. Enfin, XPeng, le constructeur chinois de voitures électriques, a présenté début novembre un robot à la démarche si humaine que de nombreux spectateurs les ont pris pour des humains déguisés.

Nombre de ces robots sont, il est vrai, assistés à distance par des téléopérateurs, qui se chargent de prendre le relais lorsque le robot n’est pas en mesure d’accomplir la tâche demandée. C'était ainsi le cas des robots Optimus de Tesla, qui ont servi des verres au public lors d'un événement. Mais Boston Dynamics n’a pas encore montré son robot Atlas en public. Seuls des clips existent.

"Il ne faut pas oublier que derrière chaque vidéo, pour une minute d’images, il y a deux semaines de tournage, et énormément de personnes qui manipulent à distance les robots", confie Jade Le Maître, directrice générale de Proxinov, une entreprise spécialisée dans le conseil en robotique industrielle. "Il y a une immense différence entre la réalité et ce qui est montré en vidéo". Après avoir fait la course en tête pendant des années, Boston Dynamics aurait-il perdu son avance ?

Boston Dynamics, un leader historique

Créé en 1992 par d’anciens étudiants du MIT, Boston Dynamics a pour objectif officiel "d’imaginer et créer des robots exceptionnels qui enrichiront la vie des humains". Pour cela, les cofondateurs, Marc Raibert, connu pour ses chemises à fleurs, Nancy Cornelius, longtemps ingénieur en chef, et Robert Playter, l’actuel PDG, se focalisent dès le début sur la recherche. "Ils ont toujours été doués sur la locomotion", se souvient Jade Le Maître. Leurs premiers travaux concernent des robots mules quadrupèdes pour l’armée américaine, surnommés "BigDog". Une prouesse due au travail de l’entreprise sur les articulations des jambes et la consommation énergétique des robots. Ces ancêtres de Spot seront les premiers robots à quatre pattes à quitter les laboratoires de Boston Dynamics, l'aidant à rendre les générations suivantes plus légères, agiles et performantes.

Pour baisser la consommation d'énergie des robots et accroître ainsi leur autonomie, les chercheurs allègent l’architecture des membres et travaillent avec des partenaires sur la perception 3D. Les automates se retrouvent équipés de Lidar, de caméras et de nombreux capteurs, fournissant une profusion d’informations.

"En plus d’être des pionniers en robotique, ils ont su rapidement intégrer les nouvelles technologies et les mettre dans des produits excitants pour le grand public", observe Jade Le Maître. Des vidéos de robots qui courent et exécutent des acrobaties sans tomber obtiennent des millions de vues sur Internet. Boston Dynamics devient l’une des entreprises phares de la recherche en robotique. Elle a également innové sur "les techniques d’apprentissage pour les robots", pointe Nizar Ouarti, chercheur et maître de conférences à l’Isir, l’Institut des systèmes intelligents et de robotique, à Paris. Grâce à des modèles basés sur la perception 3D, similaires à des LLMs pour les IA génératives, les robots peuvent s’éduquer et s’améliorer. "Cette technologie permet au système de générer une action en réponse à des commandes ou à de simples images", illustre le chercheur.

Boston Dynamics fait ses preuves sur les robots quadrupèdes. Et se sert des connaissances acquises pour passer aux bipèdes, "comme les bébés humains, qui commencent à quatre pattes avant de marcher", illustre Jade Le Maître. Malgré son avance initiale, le laboratoire prend cependant du retard dans la forme humanoïde, infiniment plus complexe à construire et à équilibrer.

Dépassé par la concurrence ?

Boston Dynamics semble souffrir d’un mal qui touche beaucoup de pionniers : ils ont défriché le terrain pour les autres. "Leurs travaux de recherches et leurs collaborations ont réduit le niveau de difficulté pour les autres", résume Jade Le Maître. Partout dans le monde, des concurrents émergent et reproduisent certaines de leurs prouesses à moindre coût.

"Il y a par ailleurs un regain d’investissement dans le hardware aux États-Unis", souligne Nizar Ouarti. Cet engouement se voit dans les chiffres. Les investissements de VC dans les start-up continuent d’augmenter depuis 2020. Six milliards ont été investis au seul premier semestre 2025, selon les données de Crunchbase. Et les dépenses des entreprises américaines en équipement robotique ont atteint 12,9 milliards de dollars en 2022, contre 9,85 milliards en 2020.

La fièvre de la robotique ne touche pas que les États-Unis. La Chine a annoncé en début d’année la création d’un fonds de 138 milliards de dollars ; la Corée du Sud en a dévoilé un autre de 108 milliards de dollars pour les industries novatrices ; et l’Union européenne a débloqué des aides de plusieurs centaines de millions d’euros dans des programmes de recherche en IA et en robotique. De l’argent qui nourrit les concurrents de Boston Dynamics.

L’intelligence artificielle a propulsé la robotique dans une nouvelle ère, notamment en termes de vision. La préhension d'objets qui posait un vrai défi technique est également de mieux en mieux maîtrisée. "Aujourd’hui, avec les LLMs et surtout les LAM [NDLR : large action models, les IA du monde physique], la robotique est de plus en plus agile et autonome", résume Pierre Fauveau, responsable sectoriel innovation robotique chez Bpifrance. Grâce à ces avancées, les robots peuvent générer leur trajectoire, comprendre le langage humain, identifier des objectifs… C'est là que le bât blesse. Boston Dynamics a développé en premier lieu une robotique automatisée peu flexible. Et a dû partir de zéro dans les LLM.

Des difficultés économiques

Peu de chiffres sont disponibles sur la santé financière du laboratoire. Boston Dynamics n’avait pas répondu à nos questions au moment de la parution de cet article. Leur situation apparaît néanmoins délicate. Le laboratoire investi depuis des années en R & D, sans engranger de revenus. BigDog, le robot mule pensé pour l’armée américaine, jugé trop bruyant, n’a finalement jamais été utilisé sur le terrain. Le robot chien phare, présenté en 2015, n’a été commercialisé qu’à partir de 2019, à 75 000 dollars l’unité. Et si ces vidéos rencontrent un vif succès, seuls 2 000 Spots sont actuellement déployés dans le monde. Quant à Stretch, un bras motorisé conçu pour le secteur de la logistique, sa commercialisation a commencé en 2022. Boston Dynamics a indiqué que les carnets de commandes étaient pleins, mais hormis une commande de DHL pour 1 000 unités, peu de chiffres sont communiqués.

"Le sujet n° 1 pour eux était le buzz. C’est comme cela que leur valeur a augmenté, pas en vendant des robots", égratigne Jérôme Monceau, cofondateur d’Enchanted Tools et ancien d’Aldebaran. Malgré ses prouesses athlétiques, "Spot a rapidement été rattrapé par d’autres robots moins chers". D’après le Korean JoongAng Daily, Boston Dynamics a enregistré en 2024 des pertes d’exploitation de 440,5 milliards de wons, soit 258 millions d’euros. La même année, le laboratoire a dû licencier 5 % de ses employés, soit 45 personnes.

Une situation qui n’étonne pas Jérôme Monceau. "Boston Dynamics est un laboratoire de recherche. Ils font des robots magnifiques, mais ils n’ont pas forcément une vision pragmatique de leur utilisation". Le discours de Robert Playter à Lisbonne, sur l’arrivée soi-disant imminente de robots dans nos foyers, en est la preuve éloquente. Peu adaptés aux environnements étroits et changeants, comme des lieux de vie, les robots n’ont toujours pas la capacité de réaliser des tâches ménagères. "Faire la vaisselle sans rien casser, ou plier le linge, c’est très complexe, et cela demande un niveau de connaissance et d’abstraction que les robots n’ont pas encore", détaille Jade Le Maître. Le robot humanoïde domestique est seulement "un rêve d’Elon Musk", qui ne se réalisera pas de sitôt, prédit-elle. Sans compter que le prix de ces machines, de plusieurs dizaines de milliers d’euros, reste prohibitif pour un grand nombre de ménages. "J’ai du mal à croire qu’un jour, des consommateurs lambda auront envie de s’endetter pour ça, en plus de leur crédit voiture", abonde Pierre Fauveau.

Sauvé par les voitures ?

Si les robots domestiques sont un cul-de-sac, Boston Dynamics pourrait néanmoins avoir trouvé une issue de secours. Longtemps indépendante, l'entreprise a été rachetée par Google en 2013 pour 500 millions de dollars. La firme de Mountain View s’en est toutefois séparée quatre ans plus tard - des analystes évoquaient des divergences d’attentes sur le potentiel de produits commercialisables. Après des rumeurs de vente à Toyota, Boston Dynamics est finalement tombé dans l'escarcelle de Soft Bank en 2017, avant d'être revendu au coréen Hyundai en 2020, qui a racheté 80 % des parts pour un peu moins d’un milliard de dollars. Cette succession de propriétaires a imposé des changements de stratégies au fil des années. Mais, "depuis Hyundai, il y a eu un vrai tournant, car ils ont besoin de robots industriels pour la production de voitures", indique Nizar Ouarti. Un filon qui pourrait tirer le laboratoire d’embarras.

Le marché de la robotique est aujourd'hui en pleine en croissance. D’après une étude de Mordor Intelligence, il pesait 73,64 milliards de dollars en 2025, et devrait atteindre 185,37 milliards de dollars d’ici 2030. La banque Morgan Stanley estime même qu’il pourrait y avoir plus d’un milliard de robots humanoïdes produits d’ici 2050, pour un marché de plus de 5 000 milliards de dollars. Un essor largement tiré par les besoins d'industriel, notamment ceux du secteur automobile - qui utilisaient déjà en 2023 un million de robots.

Dans les usines de Tesla, XPeng ou encore BMW, des bras articulés se chargent de faire pivoter la carrosserie, de souder des pièces ensemble ou de les peindre. Des plateformes sur roues transportent d’un endroit à l’autre des parties de voiture. Le pari de Hyundai sur Boston Dynamics a donc du sens. L’entreprise coréenne utilise déjà des robots Spot pour assurer des vérifications de qualités sur ses voitures, et a annoncé son intention de commander 30 000 robots — des Spots, mais aussi des Atlas.

"Le risque, pour Boston Dynamics, c’est que d'autres acteurs, comme Tesla qui a de grosses capacités d’investissement, les rattrapent", souligne un gérant de portefeuille d’une société de gestion française. Un scénario qui se dessine déjà : alors que les robots Atlas doivent être déployés en 2028, BMW teste depuis 2024 les robots Figure 2 dans son usine de Spartanburg. Quant à Elon Musk, il espère produire un million d'Optimus d’ici fin 2026. La course contre la montre est lancée.

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