L’ostéopathe, nouveau dieu de nos existences modernes, par Julia de Funès
Qui n’a pas aujourd’hui son "ostéo" ? Ou pire, qui ne s’empresse pas de vous recommander le sien ? A croire que ce guérisseur au goût du jour est devenu l’indispensable compagnon des existences modernes. Pourquoi cet engouement collectif pour l’ostéopathie ? Cela tient-il à son approche holistique ? Contrairement au médecin qui se focalise sur l’organe en souffrance, l’ostéopathe a une approche globale. Pendant que le cardiologue, l’urologue ou tout autre médecin consacrent des années à approfondir un organe étroit de spécialisation, "l’ostéo" lui revendique l’intelligence du tout. Eh oui, plus les études sont longues plus l’objet du savoir se rétrécit, moins on étudie plus on surplombe, c’est bien connu...
Ce grand dominant qui voit donc large, décèle des connexions improbables, des correspondances insoupçonnées vous diront ses adeptes ! Un mal de pied peut être un trop-plein de gluten qui s’ignore, une névralgie, une carie en embuscade… C’est au nom du grand tout interconnecté qu’il nous malaxe le ventre quand nous venons pour le dos ! Sa main explore l’intestin pendant que l’autre taquine la rate. Il roule, palpe, dénoue le duodénum, agite les voies biliaires, pour finir, comme par miracle, par apaiser les omoplates en tensions.
Son attrait s’expliquerait-il aussi par ses préconisations nutritives à la mode ? C’est souvent d’un air pénétré d’expérimenté que l’ostéo nous admoneste généralement un régime alimentaire fait de sève de bouleau, gaulthérie, arbre à thé et autres merveilles bio. Qui sait si cette tendance n’est pas également liée au plaisir étrange de sentir des courbatures dès le soir même ? Les courbatures nous gratifient pour deux raisons. La première c’est que nous aurons physiquement la certitude de ne pas être venus pour rien. La seconde, c’est que faute de suffisamment de sport, nous ne savons plus bien à quoi correspondent des courbatures et nous allons enfin en ressentir les effets sans en avoir fourni les efforts.
Plus philosophiquement, si cette pratique rencontre une telle ferveur, c’est qu’elle n’est pas une simple pratique de soin, mais le miroir d’une époque. Une époque qui ne cherche plus la vérité au-dessus de nous — dans les dieux, les idéaux, ou les grands récits — mais en dessous de la peau. La transcendance s’est effondrée, l’immanence a pris sa place. Le guide n’est plus aujourd’hui celui qui interprète l’au-delà, mais celui qui dénoue l’ici-bas. Tout glisse de l’esprit vers le corps : le geste remplace la parole, la manipulation se substitue à la confession. Ce qui se ressent compte désormais plus que ce qui se démontre. La sensation fait office de preuve et l’apaisement de vérité.
Là où nos ancêtres cherchaient un salut pour l’âme, nous espérons un soulagement du corps. La paix n’est plus une affaire politique mais la promesse de pouvoir se mouvoir sans douleur. L’harmonie ne se rêve plus cosmique mais se mesure à une vertèbre replacée ou un fascia libéré. Nous sommes passés des Idées au sensible, de l’esprit à la matière, convaincus que la vérité n’est plus dans les hautes sphères mais dans la vérité des lombaires. Le corps est devenu notre oracle et "l’ostéo" le nouveau guide de cette spiritualité basse altitude.
Le symptôme et non le remède d'une époque
Mais c’est aussi à travers le statut de l’ostéopathe qu’apparaît un autre signe révélateur de notre époque. Là où le médecin continue de représenter une autorité fondée sur le savoir, "l’ostéo", comme le coach (autre vedette contemporaine de l’accompagnement), incarne une figure plus horizontale : proche, accessible, presque familière. Il n’est pas médecin, et c’est précisément ce qui rassure ceux qui ne veulent pas se sentir jugés ou intimidés devant un détenteur de savoir. Cette dé-hiérarchisation généralisée, que l’on retrouve partout, de l’école au thérapeute, trouve ici une de ces incarnations parfaites.
L’ostéopathie est en somme la thérapie emblématique d’une époque qui préfère l’immanence à la transcendance, le corps à l’esprit, les sens au sens, le ressenti à la vérité, le thérapeute au médecin. L’ostéopathie n’est pas le remède de notre époque : elle en est son exact symptôme. Et l’ost(h)éo, auquel il ne manque plus qu’un h pour s’approcher du théos grec, le nouveau dieu.
Julia de Funès est docteure en philosophie