En entreprise, sommes-nous tous des "talents" ? La réponse de Julia de Funès
L’enfer est pavé de bonnes intentions, comme, par exemple, considérer que nous sommes tous des "talents". Depuis quelques années, les directeurs des ressources humaines se sont parfois baptisés "directeurs de richesses humaines", comme si le simple changement lexical suffisait à leur conférer un supplément d’âme. Et puisque les salariés sont devenus des "richesses", pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Les voilà désormais promus "talents". Plus personne n’est un employé, encore moins un subordonné : nous sommes tous des talents.
C’est valorisant, flatteur, presque poétique. Et surtout, ça fait bien. Les entreprises ne parlent plus de recrutement mais de "détection des talents", plus de gestion mais de "fidélisation des talents". Le mot brille tellement qu’il en devient intouchable. Personne n’ose le questionner. Et pourtant, c’est une vertu dangereuse. Une bonne intention qui se retourne en son contraire, un terrible écueil.
Pourquoi ? Parce que premièrement il est outrageusement démagogique. Car enfin, tout le monde ne peut pas être un talent ! Il y a des travailleurs moyens, des maladroits, des fainéants, des incompétents — bref, une variété de comportements humains. Mais dans la course à la positivité, il faut gommer les différences. C’est un terme qui se veut et se pense reconnaissant, alors qu’il empêche la véritable reconnaissance. Si tout le monde est un talent, plus personne ne l’est. Le piédestal devient un parterre. Et l’on finit par abaisser ce qu’on prétendait élever.
Qui valorise les dons de naissance ? Les aristocrates
Et puis, rappelons-le : un talent, ça se reçoit à la naissance. On naît avec une prédisposition. On a un talent pour la peinture, pour le sport, pour la musique. C’est le fruit du hasard, ou des gènes, mais ni du courage ni du mérite ni de l’effort. Alors quelle ironie de voir les entreprises - temples du travail et de l’effort - glorifier le talent, qui justement n’en relève pas.
Pire, qui valorise les dons de naissance ? Les aristocrates. Pour les républicains, la valeur n’est pas dans le don, mais dans ce qu’on en fait. Là se trouve toute la différence entre l’aristocratie des dons et la république du mérite. L’usage de ce terme se veut progressiste et moderne, alors qu’il n’y a pas plus aristocratique et réactionnaire. Il flatte les individus tout en abolissant la justice de l’effort.
Alors, plutôt que de distribuer des appellations flatteuses, redonnons du sens à la vraie reconnaissance. La reconnaissance ne consiste pas à dire à chacun qu’il est un talent, mais à lui permettre de devenir un sujet — libre, responsable, autonome. La véritable reconnaissance ne se joue pas dans la flatterie d’une appellation mais dans la confiance de la responsabilisation.
Julia de Funès est docteure en philosophie