"Se rapprocher de la perfection" : en Suisse, l’Ecole d’Horlogerie de Genève forme à l’excellence
A l’Ecole d’Horlogerie de Genève (EHG), il ne faut jamais perdre de temps. En ce mercredi de décembre, à la veille de son examen de fin de trimestre, les gestes d’Axel sont minutieux. Demain, il devra monter, huiler et nettoyer toutes les pièces d’un mouvement mécanique à remontage manuel en moins d’une heure trente, sous les yeux de ses professeurs. "Le plus dur, c’est de rendre quelque chose de propre dans le temps imparti. Il faut se rapprocher au maximum de la perfection", souffle le jeune homme, penché sur son microscope. Les pièces qu’il manipule ne mesurent que quelques millimètres - ici, il n’y a pas de place pour l’approximation.
Hébergée depuis 2023 dans les locaux de la Fondation ForPro (pour formation professionnelle) à Plan-les-Ouates, dans la banlieue de Genève, l'EHG forme depuis 200 ans ses étudiants à l’excellence. Née en 1824 à l’initiative de la Société des arts de Genève, elle défend l’apprentissage d’un artisanat de qualité et la préservation des gestes traditionnels face à l’industrialisation du secteur de l’horlogerie. L’établissement, qui dépend aujourd’hui du Département de l’instruction publique, de la formation et de la jeunesse (DIP) du canton de Genève, accueille ainsi chaque année 36 horlogers et 12 micromécaniciens en puissance, qui partagent leurs semaines entre les ateliers pratiques et les cours théoriques. A la fin de leur cursus, ils obtiendront un Certificat fédéral de capacité (CFC), le diplôme professionnel officiel suisse. En plus de cet effectif confidentiel, l’école admet 160 alternants et forme des polisseurs, opérateurs, qualiticiens, techniciens… Dont la plupart intégreront les maisons d’horlogerie les plus prestigieuses du pays.
"Que ce soit dans leurs compétences techniques ou leur comportement, les élèves doivent être à la hauteur des attentes de ces entreprises très renommées", prévient Stéphane Cruchaud, directeur de l’école. Souvent orientés à partir de la fin du collège ou durant le lycée, les jeunes de 15 à 18 ans qui ont eu la chance d’intégrer l’école - tous résidents genevois ou contribuables à Genève - n’ont pas été choisis au hasard. Au-delà de leurs résultats scolaires, ils ont été sélectionnés sur leur dossier de motivation, leur savoir-être et les notes obtenues à l’issue d’un examen d’une journée, comprenant des tests psychotechniques et un entretien. "On observe leurs compétences mécaniques, leur capacité à se concentrer, à se situer dans l’espace, à travailler en équipe", liste le directeur. Un processus strict, à la hauteur de l’exigence qui sera attendue d’eux durant leur formation.
Mise en lumière
Dans les vastes ateliers de l’école, la dextérité est le maître mot. Gaëtan, élève en 3e année dans la filière "horloger de production", vient de recommencer pour la sixième fois le réglage d’un balancier spiral. L’œil rivé à sa loupe, il se concentre sur chaque geste, et renouvellera son montage jusqu’à ce qu’il le considère comme parfait. Des réflexes qui pourraient se révéler précieux s’il décide de participer à certains prix, comme celui organisé chaque année par la Société suisse de chronométrie (SSC) à destination des apprentis horlogers, durant lequel il faudra régler puis ajuster un certain nombre de mouvements en un temps donné. "Leurs réalisations passent ensuite les tests du Contrôle officiel suisse des chronomètres [COSC], et les classés reçoivent un boîtier, le cadran et les aiguilles offerts par la maison Tissot", explique leur enseignant, Julien Gandolfi. Ce concours permet parfois une mise en lumière déterminante. "L’une de nos élèves a récemment fini 2e sur 150, ça l’a propulsée. Elle a obtenu un poste chez Franck Muller, puis chez Vacheron Constantin", se réjouit le professeur.
Au-delà des concours, une tradition bicentenaire permet également aux étudiants de se faire repérer. Durant les deux dernières années de leur cursus, une partie d’entre eux travaille sur une montre à gousset, qui deviendra leur "montre-école". "Nous sommes le seul établissement suisse à encore réaliser une montre-école complète, c’est notre produit phare", insiste Stéphane Cruchaud, ravi d’avoir obtenu dans ce contexte le soutien de la maison Chopard. "Ils nous ont accompagnés dans la modernisation du mouvement, et nous fournissent certains composants, comme les rubis dans lesquels tournent les axes ou le ressort spiral qui fait partie du balancier", explique le directeur.
Le travail réalisé par les étudiants sur cet objet individuel est colossal. "Le cahier des charges est très précis, puisqu’ils montent, décorent et ajustent cette montre selon les critères du Poinçon de Genève", explique Stéphane Bangerter, professeur à l’EHG depuis sept ans. Cette certification officielle, qui garantit notamment le respect de conditions strictes d’origine, de qualité, de finition et de performance, donne une grande valeur aux montres créées par ses élèves - à tel point qu’elles leur serviront de modèle lors d’éventuels entretiens avec de grandes maisons. "Ils prouvent qu’ils ont un savoir-faire qui dépasse largement les compétences du plan de formation initial", fait valoir l’enseignant.
Des apprentis de Chopard et Rolex
Cette maîtrise, mêlée aux partenariats tissés entre l’EHG et de nombreuses maisons de haute horlogerie, permet aux élèves de se constituer un précieux réseau, et parfois d’obtenir les ressources nécessaires pour lancer leur propre marque. Cédric Mulhauser, diplômé de l’école en 2011, se souvient encore de l’esprit de camaraderie qui régnait dans les ateliers : "Il y avait des apprentis de chez Chopard, Rolex, Patek Philippe, Franck Muller… J’étais moi-même en alternance chez Vacheron Constantin." Une saine émulation. En 2020, il décide de lancer ID Genève, sa propre marque d’horlogerie durable, qui emploie désormais huit personnes. Le concept de Cédric Mulhauser a depuis séduit d'illustres investisseurs, à l’image de l’acteur Leonardo Di Caprio, qui a même visité son four solaire - le premier en Suisse - en décembre.
"A l’EHG, on apprend aussi le côté artistique lié à l’exigence technique", commente Samuel Gillioz, ancien élève de l’école. Le trentenaire a notamment été marqué par un professeur venu de chez Patek Philippe, qui travaillait à l’époque sur la montre la plus compliquée du monde. "Evidemment, ce genre d'exemple donne envie d’aller plus loin", explique le créateur, qui a depuis lancé une première marque, Kauri, puis une deuxième à son nom, S. Gillioz. Depuis quelques mois, il effectue à son tour quelques remplacements à l’EHG, en tant que professeur d’atelier. "J'échange beaucoup avec les élèves, je les motive. Beaucoup de parcours d’anciens montrent qu’il est possible de fonder sa propre marque", raconte-t-il.
Certains sont sur la bonne voie : au troisième étage de l’établissement, Edouard, étudiant de deuxième année, vient d’emboîter à la perfection une montre à fond noir - la plus délicate à réaliser, la moindre poussière étant immédiatement visible. L’année dernière, le jeune homme a remporté le prix du meilleur élève de sa promotion, et gagné à ce titre une montre de la marque Tudor. Il a ensuite été invité à prononcer un discours au Grand prix d’horlogerie de Genève, cérémonie souvent comparée aux "Oscars" du secteur, où se mêlent les meilleurs horlogers du monde. A la bonne heure.