Iran : la critique des régimes oppressifs est-elle à géométrie variable ?
Depuis le 28 décembre, l’Iran est traversé par des manifestations d’une ampleur inédite, réprimées avec une violence qui risque malheureusement d’être elle aussi inédite. Les réactions, dans notre pays, laissent parfois perplexe.
Les manifestations en Iran ont démarré dans le bazar de Téhéran : la chute du rial rendait la vie de plus en plus difficile aux commerçants qui ne parvenaient plus à écouler leurs marchandises. Elles ont rapidement gagné d’autres villes du pays et pris une dimension politique. Les revendications, économiques au départ, ont vite touché des domaines hautement sensibles : fin de la République islamique, de l’obligation du port du voile, des discriminations sexuelles et ethniques, des persécutions, de la corruption endémique…
Rappelons brièvement que ces événements s’inscrivent dans une longue série de soulèvements réprimés depuis près de deux décennies. Le régime théocratique de Téhéran a imposé le retour de la charia en 1979, date de la révolution iranienne qui a transformé le pays en république islamique. Un régime de plus en plus difficilement supporté par la population dont la révolte contre la tyrannie des mollahs a atteint, depuis la toute fin de l’année dernière, une ampleur qui n’a pas diminué depuis, bien au contraire. Or, vue de France, cette révolte suscite des commentaires très contrastés, en particulier à gauche.
L’art de ne pas mettre des mots sur les choses
La France insoumise s’est d’abord limitée à l’aspect économique de l’événement et aux réactions internationales. Manuel Bompard, coordinateur national du parti, a ainsi salué sur X « le courage du peuple iranien qui se mobilise contre la vie chère et pour ses droits », sans qualifier explicitement la nature du régime. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il a évoqué « l’impasse d’un pouvoir religieux à gérer une société développée sans la bâillonner ; il s’est bien gardé de parler d’islamisme ou de charia, préférant accuser le Mossad d’« exaspérer les tensions entre Iraniens ». Cette insistance sur des facteurs extérieurs rappelle la communication officielle de Téhéran, qui présente systématiquement les manifestations comme le produit de manipulations étrangères, plutôt que comme l’expression d’une révolte intérieure.
Cette difficulté à mettre des mots sur les choses se retrouve également sur la question du voile islamique. Manon Aubry, eurodéputée LFI, l’avait naguère qualifié de « bout de tissu », tout en prétendant combattre le patriarcat. Que, dans des pays comme l’Iran, des femmes soient brutalisées, emprisonnées ou tuées pour avoir laissé entrevoir une mèche de cheveux ou pour avoir refusé ce même « bout de tissu », qu’on le sache parfaitement depuis maintenant si longtemps (souvenons-nous de Mahsa Amini…), Mme Aubry semble ne pas vouloir le savoir. Elle parle volontiers de régime théocratique, mais jamais d’islamisme ou de charia.
Gaza, Liban : les Iraniens rejettent la politique régionaliste du régime
Pour quelles raisons les excès de l’islamisme sont-ils si difficiles à dénoncer ? Faut-il y voir de la lâcheté, de l’électoralisme, un aveuglement ou peut-être les trois à la fois ? S’il est tabou, pour une certaine gauche, de condamner l’oppression que subissent les Iraniens, c’est probablement parce que le régime est l’ennemi de ce qu’ils considèrent comme leur propre ennemi – l’État d’Israël. Le régime iranien détourne l’argent de sa population pour financer le Hezbollah, le Hamas et d’autres acteurs hostiles à l’État hébreu, qualifiés aussi d’« axe de la résistance ». D’après les estimations du Département d’État des États-Unis, les montants sont, par an, de 700 millions de dollars pour le Hezbollah et 100 millions de dollars pour le Hamas. Ces organisations terroristes, des membres de LFI les ont qualifiées, après le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël, de mouvements de « résistance » dont l’action serait « légitime ».
Ce soutien idéologique, financier et militaire des dirigeants iraniens à des causes extérieures est plus que jamais rejeté à l’intérieur du pays. C’est la raison pour laquelle on entend scander des slogans tels que : « Ni Gaza, ni Liban, je ne donne ma vie que pour l’Iran » dans les manifestations (ici, dans le quartier de Pasdaran, situé au nord de Téhéran, le 9 janvier).
#FreeIran ?
Plusieurs personnalités politiques françaises ont dénoncé la timidité des réactions en France. La sénatrice socialiste Laurence Rossignol a ainsi fustigé une lecture qui efface la « dictature islamiste » : selon ses mots, cela revient à cracher « sur les tombes des centaines de jeunes filles et garçons, de militants, pendus, violés, disparus dans les prisons ».
Pour d’autres opposants au régime des mollahs, le silence de la gauche en Occident s’explique par des raisons purement idéologiques. C’est le cas notamment de cette jeune iranienne, dans un message vidéo dont voici la traduction : « Pas de protestations dans les universités occidentales, pas de hashtags, pas de déclarations de solidarité, pas de mégaphones. Parce que la souffrance des Iraniens ne colle pas à leur agenda. Parce que les mouvements de gauche contemporains ne sont plus motivés par les droits de l’homme, mais par une indignation sélective et une loyauté idéologique. Ils crieront contre la censure, sauf si elle est exercée par un régime islamiste. Ils condamneront la violence d’État avec la plus grande vigueur, mais ne diront jamais un mot si cette violence est enrobée d’un langage religieux. Ils scanderont “Palestine libre”, mais ne diront jamais “Iran libre”, car cela les obligerait à admettre une chose difficile : que l’islam politique n’est pas une libération, mais une domination (…). La République islamique n’est pas anti-impérialiste ; elle est impérialiste envers son propre peuple. »
Si les manifestations en Iran témoignent du désespoir d’un peuple qui n’en peut plus, elles révèlent aussi par ricochet un délabrement des valeurs d’un certain occident qui, surtout à gauche, ne sait pas défendre la liberté quand l’oppresseur est islamiste. Refuser de nommer cet oppresseur ne protège ni les musulmans, ni les femmes, ni les peuples opprimés ; elle protège avant tout une idéologie.
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