La revanche des managers introvertis : "Prenons garde aux idées reçues sur la solitude"
Quelques clics sur Internet suffisent à le vérifier : la solitude managériale a mauvaise réputation. On y trouve quantité de conseils pour en sortir, la rompre, s’en prémunir... Et si ce que l’on présente comme un fardeau avait en réalité des vertus ? Dans The Joy of Solitude: How to Reconnect with Yourself in an Overconnected World (Simon & Schuster, 2025, 272 p., non traduit), Robert J. Coplan, professeur émérite au département de psychologie de l’Université Carleton, au Canada, réhabilite la solitude, tant dans la vie privée que professionnelle, en s'appuyant sur les recherches les plus récentes. Bien qu'il n’ait pas été conçu en ce sens, cet ouvrage offre de précieux enseignements pour les managers au quotidien, en particulier, comme nous le verrons, pour les profils introvertis.
Alors, pourquoi souffre-t-elle d’une image aussi négative ? "L’idée générale que la solitude est mauvaise remonte aux temps bibliques", explique l’auteur. Dans l'intervalle, Freud est passé par là : il "considérait la solitude comme une peur universelle chez l’humain, et pensait que passer trop de temps seul durant l’enfance causait douleur et souffrance psychologiques. (…) Même si ses théories ne dominent plus le paysage psychologique, la stigmatisation négative de la solitude persiste", observe le chercheur tout en rappelant que la science reconnaît aussi les dangers liés à ses formes les plus extrêmes. Car, "quelle que soit la manière dont on aborde la question, les êtres humains sont des animaux sociaux".
Si pendant longtemps, la recherche en psychologie s’est exclusivement focalisée sur les effets négatifs de la solitude, au cours des dernières années, explique Robert J. Coplan, "l’intérêt pour l’étude scientifique de la solitude a explosé à travers le monde. Cela nous a permis de mieux comprendre comment, pourquoi, quand et pour qui elle peut être bénéfique". Le facteur déterminant, c’est le choix : ainsi, l’isolement social "qui correspond à du temps seul non désiré, conduit souvent à la solitude subie, à la dépression, au mal-être". Dans le milieu professionnel, la mise au ban fait des dégâts : une méta-analyse publiée en 2020 par Matt Howard, de l’Université de South Alabama, recense les effets délétères de l’ostracisme au travail : baisse de performance, niveau de stress plus élevé, épuisement émotionnel accentué, risque accru de troubles de santé mentale, etc. Et sur le plan physique, l’excès de solitude est également associé à un risque plus élevé de démence, ou encore de maladies cardiovasculaires. D’où l’importance de distinguer clairement la solitude subie — qui s’apparente davantage à de l’isolement — de celle que l’on choisit délibérément ou qu'on assume. En effet, rappelle le professeur, ce n’est pas parce que les liens sociaux contribuent à améliorer notre humeur que nous n’avons pas, aussi, besoin de moments de solitude. Pas de plaidoyer ici, mais un éclairage nuancé sur ses nombreux bienfaits.
La motivation intrinsèque
Pour commencer, à une époque où "nous sommes bombardés d’input en présence physique d’autrui, ce qui est encore intensifié par les technologies qui nous maintiennent virtuellement connectés vingt-quatre heures sur vingt-quatre", le simple fait d’être seul nous sort du champ des projecteurs : "vous n’avez plus à moduler vos pensées, sentiments et actions selon les normes et contraintes personnelles, sociales et sociétales habituelles. En poussant cette idée plus loin, être hors scène peut être compris comme une libération de l’influence sociale." Certaines études ont d’ailleurs montré que passer du temps seul permet de réduire les émotions négatives intenses, comme la colère. Pas besoin, pour autant, d’une longue balade en forêt pour en tirer les bénéfices. Dans une expérience, des participants ayant passé 15 minutes seuls chaque jour pendant une semaine ont ressenti un effet apaisant durable encore perceptible une semaine plus tard.
Le temps passé seul n’est pas seulement un répit face aux sollicitations sociales épuisantes, précise Robert J. Coplan. Il est aussi "un espace pour reconstituer nos ressources épuisées d’attention, de mémoire et de concentration". On pense ici au manager qui, après un tunnel matinal de réunions préfère prendre sa pause déjeuner seul, loin du vacarme de la cantine. Sa motivation est intrinsèque : recharger les batteries. Et avouons-le : ne nous est-il jamais arrivé de nous sentir bien plus seuls en réunion, mal entourés, que seuls mais pleinement pris par une tâche stimulante ?
Parmi les autres bienfaits de la solitude mis en lumière par la recherche : une récupération cognitive, une meilleure attention et un gain de productivité, énumère le psychologue. Enfin, dans ce flux constant d’informations auquel nous sommes exposés, le vagabondage mental — s’il ne se transforme pas en rumination — peut être un terreau fertile pour la créativité : "lorsque nous sommes seuls, notre cerveau est plus enclin à activer des processus cognitifs permettant d’examiner les choses sous différents angles." Avec, toutefois, une nuance importante : faire une pause dans un travail en cours peut réellement stimuler la créativité mais tout dépend de la nature de cette pause : "seule une activité légère et sans lien avec le problème à résoudre permet une réelle amélioration de la créativité." Et, le spécialiste avertit : mieux vaut éviter de gâcher ces moments en scrollant indéfiniment sur les réseaux sociaux : une mauvaise habitude "qui nuit à l’humeur et à l’estime de soi".
Ne pas être assez seul, une autre forme de souffrance
Par ailleurs, l’idée selon laquelle un bon manager ne devrait jamais être seul — narratif renforcé par les discours sur le management collaboratif et le leadership serviteur — va à l’encontre d'une réalité du quotidien : le manager est pris dans des contraintes structurelles. Le manager est, de fait, souvent seul, ne serait-ce que parce qu’il ne peut pas partager toutes les informations dont il a connaissance avec ses équipes. Certaines décisions doivent être prises en solitaire, même après consultation. Tel un ministre lié par la solidarité gouvernementale, il incarne la stratégie définie au sommet et s’efforce, tant bien que mal, de la porter. La solitude est ici n’est pas tant individuelle qu’une conséquence du jeu organisationnel. Paradoxalement, au milieu de toutes ces contraintes structurelles, cette solitude peut être un espace de liberté retrouvée, favorable à une prise de décision éclairée : le psychologue convoque ici Montaigne, qui affirmait que les individus devraient rechercher la solitude, non seulement pour échapper aux pressions sociales, mais aussi "pour se libérer du dogme, des façons conventionnelles de penser, et de l’influence du groupe".
En outre, si la recherche en psychologie s’est longtemps concentrée sur les effets néfastes d’un excès de solitude, elle s’est peu intéressée à une autre forme de souffrance : celle de ne pas être assez seul. Pour désigner ce manque de solitude désirée, Robert J. Coplan a même forgé un terme spécifique : aloneliness. Plusieurs études, explique-t-il, ont ainsi montré que l’impression de ne pas passer suffisamment de temps seul peut entraîner du stress, de l’irritabilité et de la tristesse. Mais, ce qui compte, ce n’est pas tant combien de temps on passe seul que la qualité de ces moments. Et, surtout, il est important de doser : une expérience menée en 2022 par une équipe suisse dirigée par Theresa Pauly et Minxia Luo a ainsi suivi, pendant trois semaines, les épisodes quotidiens de solitude et d’interactions sociales d’un large échantillon de personnes âgées : les participants qui alternaient régulièrement entre moments seuls et instants de sociabilité déclaraient un plus grand bien-être.
Robert J. Coplan insiste également sur un point : contrairement à certaines idées reçues, les personnes introverties ne sont ni asociales ni hostiles aux relations humaines. Certes, les études montrent qu’elles "ont tendance à préférer des environnements calmes" et "ont besoin de plus de temps de récupération après des interactions sociales prolongées", mais cela ne signifie pas qu’elles rejettent les autres. "Un introverti, souligne le psychologue, peut parfaitement être à l’aise socialement, mais préférer simplement ne pas être toujours entouré (….). Ils privilégient souvent des échanges profonds à des bavardages de surface". Le spécialiste met en garde contre les généralisations excessives : "Les études ne montrent pas, par exemple, que les introvertis passent plusieurs heures de plus par jour seuls que les extravertis." L’introversion, ajoute-t-il, n’est ni unidimensionnelle, ni exclusivement liée à la solitude. "Comme l’avait déjà suggéré Eysenck, il y a plus de 80 ans, les introvertis et extravertis tendent aussi à différer sur d’autres plans, comme l’affirmation de soi, l’impulsivité, le niveau d’activité, et la recherche de sensations, qui sont des éléments peu ou pas liés à la solitude en elle-même."
Pour conclure, note l’auteur, les moments de solitude "peuvent aussi être l’occasion d’atteindre un état de flow, cet état où nous sommes profondément absorbés dans une activité qui nous stimule, que nous aimons et qui nous motive de l’intérieur." Alors, la prochaine fois que vous apercevez votre manager seul dans une salle de réunion, ne vous précipitez pas pour y voir un signe de détresse ou d’isolement. Il est peut-être tout simplement en train de vivre… le meilleur moment de sa journée.