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Matthieu Pigasse, le candidat de Radio Nova : ses années cachées au Venezuela, son ambition pour 2027

La première fois que Matthieu Pigasse rencontra Hugo Chavez à Caracas en 2011, celui-ci lui récita du Victor Hugo, et il n’en fallait pas moins pour que fonde le banquier, alors à la tête des activités françaises de Lazard, car Victor Hugo se trouve être son camarade, son voisin même, au grand pays du romantisme. Avalant de l’eau chaude, subterfuge pour décrocher du café, l’énarque explique avoir grandi à Regnéville-sur-Mer, village de la Manche face à la mer rude, là où "précisément" l’écrivain situa son roman Les Travailleurs de la mer. Bien joué Chavez, car les poèmes hugoliens récités, le voici posant sa valise à Caracas. Une histoire dingue, comme la vie de l’homme d’affaires, 58 ans, en compte tant. Depuis peu, il se convainc ainsi qu’il pourrait en 2027 briguer l’Elysée, réunissant sur son nom, connu dans la seule capitale, les électeurs de gauche. En attendant, il décrit joyeusement son aventure vénézuélienne ; elle a duré quatre ou cinq ans, il ne sait plus bien, il a gardé des photos, des trucs fous, mais, hélas, perdu le code du téléphone verrouillé.

En 2011 donc, Hugo Chavez a besoin de lui car le baril de pétrole s’effondre, les investisseurs se carapatent. La situation n’a plus grand-chose à voir avec les souvenirs de son passage à Paris, en 2005, quand le patronat s’entassait dans le lobby de l’hôtel Hilton pour l’approcher, rivalisant de révérence avec toutes les figures de gauche, du socialiste Jack Lang à Jean-Pierre Chevènement. Le Venezuela irradiait alors, pays de cocagne et de légende révolutionnaire, mais, six ans plus tard, en 2011, il n’y a guère plus que Jean-Luc Mélenchon pour vibrer encore à l’épopée rouge populiste qu’il voudrait sienne.

A l’époque donc, c’est "Max" qui a soufflé le nom de Matthieu Pigasse à l’oreille de Chavez. Max, le surnom de Maximilien Arvelaiz, aujourd’hui membre du conseil d’administration du groupe Combat, le pôle médias du banquier, était alors – et depuis 2001- l’influent conseiller diplomatique du régime. Né en France d’une mère vénézuélienne, formé à Londres, "Max" recrute des cervelles françaises, agiles et affranchies, pour venir au chevet de la capitale bolivarienne. Comme l’énarque Temir Porras, même promotion qu’Emmanuel Macron et ancien coturne de Luis Vassy, l’actuel patron de Sciences Po, placé au cabinet du ministre Nicolas Maduro et à la tête de la Bandes, l’institution financière dédiée au développement économique et social. Matthieu Pigasse, lui, fait venir son grand copain, Stéphane Fouks, patron de Havas, strauss-kahnien de la première heure et le roué champion des stratégies de communication impossibles.

A Caracas, le Normand palpite

Les greffes françaises prennent. Pigasse et Fouks, et leurs sociétés Lazard et Havas, signent de très gros contrats – en dollars. A Pigasse, la mission de restructurer les finances, ce qu’il a accompli quinze ans durant en Argentine, à Fouks celle de rassurer les marchés en leur tricotant des récits convaincants. La french connection trime dur. Les huiles bolivariennes sont foutraques, aucun rendez-vous ne tient, rues dangereuses, bars étranges, piscines tièdes. Les 25 salariés de Havas planchent, enfermés dans leur hôtel quand le dégingandé Matthieu Pigasse virevolte avec sa minuscule équipe, dopée au rock argentin et au punk anglais de The Clash, son groupe chéri. A Paris, chez Lazard, on ne sait pas bien ce que font les envoyés à Caracas, mais l’argent rentre et les contrats sont bien vissés. En 2012, Hugo Chavez tombe malade, Havas organise le récit autour des soins à Cuba, puis bientôt, celui autour de sa mort survenue en mars 2013. Chavez avait désigné son successeur : le ministre guitariste Nicolas Maduro. Qui reçoit illico les deux Français – une fois dans son avion, l’autre dans son bureau.

L’ancien conducteur de bus sait lui aussi faire chavirer le banquier, le conduisant vers le balcon, où il lui indique que c’est là que Simon Bolivar, "El Libertador", harangua les foules. Le Normand palpite, il reste à Caracas, s’efforçant d’alléger les montagnes de dette souveraine, quand Fouks prépare de son côté la campagne électorale, mitonnant des meetings à un million de personnes. Dans les rues de la capitale, le communicant se souvient d’ailleurs avoir croisé à l’époque les émissaires de Jean-Luc Mélenchon, venus y apprendre les ficelles du populisme de gauche. Matthieu Pigasse en revanche assure ne plus se remémorer si c’est lui qui présenta l’insoumis en chef à Chavez, puis à Maduro. En attendant, voici Maduro réélu sur le fil. Aussitôt, les gros bonnets du pétrole s’agacent de l’influence des Français. Arvelaiz s’exile, Porras le suit, Havas et Fouks plient bagage. "Oui à un certain moment, on a gêné", se rappelle Matthieu Pigasse, carburant toujours à l’eau chaude, assis dans la salle gris perle de Centerview, sa nouvelle boutique, banque d’affaires américaine dont il dirige la filiale française depuis l’avenue Hoche. A compter de 2018, il n’a plus jamais parlé à Maduro, mais il a échangé cet automne avec Delcy Rodriguez, l’actuelle présidente, soumise à Washington, depuis que Donald Trump fit capturer son patron, le 3 janvier. À ce propos, le banquier n’a d’ailleurs rien tweeté.

La station de radio, qui ricane méchamment contre la police et la gauche centriste, n’a bizarrement pas grand-chose à voir avec le credo de son patron.

Après Caracas, sa vie en jean slim noir continue sa course – fiévreuse et polyphonique. D’un côté, les deals féroces. L’Oréal, Sanofi, Kering, et, de l’autre, les combats de gauche. Le bientôt sexagénaire, filiforme à force de si peu manger, est aujourd’hui convaincu qu’il pourrait devoir sauver le pays et unir la gauche. "Tout ce que je peux faire pour barrer la route à la droite radicale, je le ferai, il n’y a aucune limite", assure-t-il. Sérieusement ? Il serait prêt à y aller en 2027 ? Il rendrait compte de tout son agenda, lui dont aucun ami n’est capable de dire à quelle adresse il dort ? Il abandonnerait ses multiples vies pour n’en choisir qu’une, exposée, transparente ? "C’est un combat personnel, je ferai tout", répond-il. Une conviction arrimée, ancienne, et parfumée à la revanche. Contre François Hollande, qu’il accuse de lui avoir deux fois en dix ans barré la route politique. En 2001, quand le député PS de l’Aisne Jean-Pierre Balligand propose au haut fonctionnaire, ex-directeur adjoint du cabinet de Fabius à Bercy, de reprendre sa circonscription, puis à nouveau dix ans plus tard. Son champion Dominique Strauss-Kahn a explosé dans l’affaire new-yorkaise du Sofitel, il est sonné. François Hollande le convie au Lutetia pour lui dire ne pas lui faire confiance, et lui annoncer préférer un alter ego, non socialiste de surcroît, Emmanuel Macron. La suite est connue. Macron trahira Hollande, et Pigasse jamais ne pardonnera aux deux. En 2014-2015 d’ailleurs, il ébauche un possible mouvement, social-démocrate et prêt à réformer pour purger "la bombe des inégalités". L’aventure est baptisée "Premier Jour", mais quelques mois plus tard, toute sa bande a rejoint "En marche" et un autre banquier d’affaires prometteur, Emmanuel Macron. Décidément.

Depuis lors, il s’est donné pour mission d’orchestrer la chimérique union des gauches. A défaut de pouvoir rassembler ses chefs de parti dans une même pièce, il "prêche", "fait passer des messages", reçoit, converse. Et tous se pressent, à tour de rôle, avenue Hoche, irradiés par son intelligence abrasive, séduits aussi par la perspective d’être ensuite conviés à l’antenne de Radio Nova, son antenne musicale acquise en 2015. Olivier Faure, Marine Tondelier, Lucie Castets, Clémentine Autain, vue deux fois, en revanche, jamais François Ruffin, et surtout pas Raphaël Glucksmann, qu’il honnit et que sa station de radio pilonne avec méthode. La présidente socialiste de la région Occitanie, Carole Delga, a certes monté une visio-conférence entre les deux, mais le courant n’est pas passé. "Raphaël Glucksmann c'est la droite qui regarde vers le centre", dézingue-t-il. Lui son préféré, celui qu’il dit "aimer", c’est Jean-Luc Mélenchon, dont il loue la curiosité, la culture, se plaisant à lui expliquer l’économie, la dette, et les rouages alambiqués de la voltige financière. Il assure que c’est le leader insoumis qui l’a convaincu d’acheter de la presse. Radio Nova est en effet au service de la gauche radicale, surtout depuis qu’il y recruta l’humoriste Guillaume Meurice et sa bande.

Intelligence abrasive

Juin 2024, quelques heures après son éviction de France Inter pour une mauvaise blague, le patron et deal-maker de Radio Nova lui textote. Rendez-vous dans les locaux de Centerview. Deal done. Pigasse appelle à voter pour le NFP aux législatives. Meurice à l’antenne, et Radio Nova, ligne éditoriale rouge carmin explose les audiences. L’antenne, qui ricane méchamment chaque soir contre la police et la gauche centriste, n’a bizarrement pas grand-chose à voir avec le credo de Matthieu Pigasse, lui qui répète être "républicain, universaliste et laïque, attaché aux questions de sécurité car ce sont les classes populaires qui sont les plus touchées par l'insécurité sociale, physique et économique", insistant que "rien ne m’est plus étranger que l’antisémitisme".

Or ses médias et les festivals de musique qui lui appartiennent cultivent la polarisation, à croire que gagner "la bataille culturelle contre l’extrême droite" ne saurait se priver de succès commercial. Il répond ne pas partager les opinions de ses humoristes, dit haïr celles du rappeur Freeze Corleone, dont la présence aux Eurockéennes de Belfort fut interdite par la préfecture, et qui comparaîtra le 16 février devant le tribunal de Nice pour des "faits d’apologie du terrorisme". Mais voilà, il place "la liberté d’expression" au-dessus de tout, "sinon nos démocraties mourront à petit feu". Avec le directeur du quotidien L’Humanité, le sénateur communiste Fabien Gay, il lance en février un journal. Une coproduction avec Les Inrocks, Blast et Street Press, un guide "contre l’extrême droite" en vue des municipales. Pigasse aurait voulu l’appeler Combats, le nom de son groupe de presse, mais ses compères ont trouvé qu’il exagérait. D’ici là, il lui tarde de se payer le rapporteur de la commission d’enquête sur le financement et l’orientation du service public, le député ciottiste (UDR) Charles Alloncle. Il multiplie les courriers, rafraîchit sa boîte mail, mais l’invitation tarde. Il réfléchit même comment lui suggérer de le recevoir, tant il se régale d’aller ferrailler contre le jeune politique, partisan de l’union des droites. Les commissions d’enquête sont, il est vrai, devenues des meetings à peu de frais, parlez-en à Jean-Luc Mélenchon.

Depuis qu’il affirme ses ambitions élyséennes, il sourit que le patriarche insoumis, son vieux camarade bolivarien, le regarde différemment. Au printemps dernier, le prévoyant Olivier Faure, songeant à un futur éventuel gouvernement de la gauche élargie, lui avait parlé de Bercy. Erreur de casting pour celui qui vise désormais bien plus. "Je crois en l’Etat, au régalien, à la défense, au social, aux politiques d’éducation, de santé, de logement…" Les yeux dessillés, le premier secrétaire du PS admet, contrit, que son partenaire de conversation aurait donc "évolué". Il est amusant de songer à tous ces caciques qui cherchaient l’adoubement de celui qui demain pourrait s’afficher en rival. Ont-ils cette fois compris qu’un banquier d’affaires jamais ne renonce aux deals, surtout les impossibles ?

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