De Jordan Bardella à Nigel Farage, l’offensive de Trump contre la Fed fait des émules en Europe
Le 4 mars 1933, Franklin D. Roosevelt devient le 32e président des Etats-Unis. Cinq jours plus tard, il réussit l’exploit de faire adopter en urgence, au Congrès, une loi qui lui octroie un pouvoir temporaire sur la valeur du dollar, lui permettant d’exercer une influence sur les taux d’intérêt et de change. Le pays se trouve alors au cœur de la Grande dépression : un quart de la population active est au chômage, l’économie plonge dans la récession, les investissements sont au point mort… "Roosevelt est le seul dirigeant qui a réellement eu de l’autorité sur la Banque centrale américaine", confie à L’Express Gary Richardson, professeur d’économie à l’université de Californie et historien de la Réserve fédérale. Ronald Reagan, Richard Nixon ou Lyndon B. Johnson ont bien essayé ensuite d’influencer eux aussi la Fed lorsqu’ils étaient à la Maison-Blanche. "Mais ces tentatives relevaient de pressions à titre privé", précise Barry Eichengreen, professeur d’économie et de science politique à l’université de Berkeley.
Jusqu’à Donald Trump. Lors de son premier mandat, le milliardaire américain, pourtant à l’origine de la nomination de Jerome Powell comme président de la Fed, s’en était régulièrement pris à la plus puissante institution financière de la planète. Depuis son retour au pouvoir il y a un an, il est monté d’un cran, pour exiger une baisse des taux d’intérêt. "Beaucoup d’observateurs se focalisent sur cet objectif, mais l’enjeu est bien plus large, analyse Éric Monnet, professeur à la Paris School of Economics. Il couvre l’ensemble des leviers de la banque centrale : son utilisation à des fins diplomatiques, sa faculté de prêter à certains pays plutôt qu’à d’autres, ou, en cas de crise financière, de sauver des institutions liées à Trump."
Roosevelt, lui, était passé par le Congrès pour conquérir légalement son autorité. "Ce qui rend Trump unique, c’est qu’il cherche à obtenir ce pouvoir par les réseaux sociaux, en attaquant personnellement les dirigeants, tout en en utilisant le système judiciaire à ses fins", souligne Gary Richardson. Le département de la Justice américain a par exemple ouvert une enquête visant Jerome Powell pour déterminer s’il a menti lors d’une audition devant le Congrès sur le coût de la rénovation du siège de la Fed. Sur Truth Social, Donald Trump multiplie les invectives à son encontre. C’est sur ce même réseau que le président américain a annoncé, en août dernier, le renvoi de Lisa Cook, membre du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale. Un limogeage dont la légalité a été débattue devant la Cour suprême le 21 janvier. Lors de l’audience, les juges ont affiché leur scepticisme face à la décision de Donald Trump. La décision est attendue d’ici juin.
Des conséquences planétaires
"La Fed est un pilier du fonctionnement de nos économies modernes, rappelle Bruno Cavalier, chef économiste chez Oddo BHF. L’attaque de Donald Trump est absolument inédite et pourrait avoir des effets susceptibles de modifier en profondeur les bases mêmes du système financier international." Des conséquences d'abord économiques. Chaque décision de la Fed est scrutée par les acteurs du monde entier. Lorsqu’elle change ses taux, l’économie peut vaciller.
"Dans certains pays en développement, les décisions de la Fed ont parfois un impact plus important que les annonces de leur propre banque centrale", signale Davide Romelli, professeur associé au département d’économie du Trinity College de Dublin. Plus inquiétant encore : le président américain pourrait paver la voie à d'autres dirigeants internationaux, tentés par l'expérience. "Ce que fait Trump légitime la possibilité pour un gouvernement d’attaquer son banquier central. Dans les économies émergentes, il est déjà bien connu que les gouverneurs de ces institutions peuvent être remplacés à la discrétion du pouvoir exécutif", ajoute Davide Romelli.
Une menace déjà concrète
La menace, et c'est nouveau, se précise aussi en Europe. Nigel Farage, dont le parti anti-immigration Reform UK caracole en tête des sondages au Royaume-Uni, a déjà laissé entendre que s'il devenait Premier ministre, il pourrait remplacer Andrew Bailey, l'actuel gouverneur de la Banque d'Angleterre. La France n'est pas en reste. Jordan Bardella, favori de la présidentielle de 2027 en cas de condamnation définitive de Marine Le Pen, a confessé à The Economist son souhait de négocier avec la Banque centrale européenne afin que cette dernière rachète une partie de la dette tricolore, qui atteint près de 3 500 milliards d'euros. "L’indépendance des banques centrales risque de sauter dans les pays qui décideront de suivre cette voie", anticipe Éric Monnet. Viktor Orban a déjà franchi le Rubicon. En novembre 2024, le Premier ministre hongrois a nommé l’un des membres de sa garde rapprochée à la tête de l'institution nationale, pour en reprendre le contrôle.
L’attaque contre l’indépendance de la Fed par Donald Trump est d’autant plus préoccupante qu’elle n’a pas provoqué, jusqu'ici, de tensions sur les marchés. "Il se peut que cette réaction soit en train de se préparer, mais qu’elle soit masquée par le boom des actions liées à l’intelligence artificielle, anticipe Barry Eichengreen. Le fait que le dollar se soit affaibli, alors que l'indice S&P est resté solide, est cohérent avec cette hypothèse." De quoi donner de mauvaises idées ailleurs dans le monde. "D'autres dirigeants politiques peuvent se dire que s'il y a si peu d’effet sur les marchés et sur les obligations d’État, pourquoi ne pas limoger le gouverneur en poste ?", estime Davide Romelli. En 2021, Recep Tayyip Erdogan s'y était essayé. La livre turque et la Bourse nationale avaient immédiatement dégringolé à l'annonce de la désignation de Sahap Kavcıoglu, un proche du président. Le quatrième gouverneur en moins de deux ans. Depuis, Erdogan en a nommé deux autres... On ne se refait pas.