Marine Le Pen et Jordan Bardella : le choc des photos, le poids des mots
Il est parfois plus confortable de descendre certaines marches que de les monter. Marine Le Pen et Jordan Bardella en ont respectivement fait l’expérience, à quelques jours d’intervalle. La première, mardi 20 janvier, a grimpé en silence les grands escaliers de pierre du Palais de justice de Paris, flanquée de ses avocats et de sa garde rapprochée, pour se rendre à son audition dans le cadre du procès en appel des assistants parlementaires du Front national (devenu Rassemblement national). Le second, quelques jours plus tôt, descendait celles du Grand Palais sous les flashs des photographes, quittant la fastueuse soirée organisée pour les 200 ans du Figaro, accompagné de la princesse Maria Carolina Bourbon des Deux-Siciles. L’ambiance diffère pour les deux têtes d’affiche de l’extrême droite française.
Retour au Palais de justice. Le tailleur bleu est ajusté, les sourcils froncés. Marine Le Pen se tient droite à la barre et s’adresse à la présidente qui décrypte méticuleusement chacun des éléments du dossier. Condamnée en première instance à une peine de quatre ans de prison et cinq ans d’inéligibilité (assortie d’une exécution provisoire) pour détournement de fonds publics, elle s’efforce de convaincre la Cour d’appel qu’il n’existait pas de "système" de détournement de fonds destinés à rémunérer des assistants parlementaires européens qui auraient en réalité travaillé pour le parti. Le jugement de la cour d’appel déterminera, d’ici à l’été, si la députée du Pas-de-Calais est en mesure de se porter candidate, une quatrième fois, à l’élection présidentielle.
Marine Le Pen nie en bloc
A l’ouverture du procès, le 13 janvier, la déclaration préliminaire de la députée laissait penser à une inflexion assez notable de sa ligne de défense. "Si un délit a été commis - et tout le monde semble dire qu’un délit a été commis -, je veux bien l’entendre, avait-elle lancé. Mais je veux que la cour sache qu’en ce qui nous concerne, nous n’avions pas le sentiment d’avoir commis le moindre délit lorsque, en 2004, en 2009, puis en 2014, nous avons embauché nos propres assistants puis mutualisés ces assistants."
Sept jours plus tard, le changement de pied est moins évident. Si Marine Le Pen reconnaît un "défaut de conseil", voire un "défaut de renseignement ou de recherche de curiosité de notre part", elle nie toujours en bloc l’existence d’un "système", et pointe du doigt l’absence d’alerte du Parlement européen. "Je note que sur toute cette période, le Parlement européen ne nous a jamais conseillé ni reproché d’avoir eu des assistants parlementaires qui manifestement travaillaient avec plusieurs députés. Cette connaissance était portée à l’information du Parlement européen."
"Je n'en ai pas été informée"
Surtout, la fille de Jean-Marie Le Pen le répète : dans la plupart des affaires évoquées, elle n’était au courant de rien, ou presque. Le mail adressé au trésorier du parti qui l’informe de l’illégalité du système utilisé pour la rémunération des assistants parlementaires ? "Je ne peux rien vous dire de plus, je n’en ai pas été informée, jure-t-elle. Ce qui est sûr, c’est que si j’avais reçu un mail tel que celui-là, je n’y aurais pas répondu avec désinvolture." Le travail effectué par son conseiller spécial auprès d’une eurodéputée du parti ? "Moi je ne peux pas préjuger, je ne sais pas et je m’y intéresse assez peu." Sur beaucoup de cas, Marine Le Pen ne "savait pas", n’était "pas tenue informée", "on ne lui disait rien", "ça ne passait pas par elle". Comprendre : au FN (puis RN) pas de système. Non, seulement une flopée d’incompétents, de maladroits, d’ignorants et de rancuniers qui formaient la majorité de sa garde rapprochée et sont ainsi tenus responsables, par négligence ou par lacune, de ces millions d’euros que la cour d’appel reproche au parti d’avoir détournés.
La présidente tique un peu. A plusieurs reprises la défense de Marine Le Pen vacille. Mais la députée conserve son aplomb, bien meilleure que ses co-prévenus qui se sont déjà succédé à la barre la semaine précédente. Sur le fond, toutefois, la patronne du groupe RN à l’Assemblée ne fait pas volte-face, ni son mea-culpa. Dans son entourage, on commence à grimacer. Le chemin vers l’absolution semblait déjà bien étroit, désormais il "rétrécit", déplore un proche. L’élément de langage avait déjà été diffusé : le jugement en question porte, avant tout, sur sa capacité à se porter candidate en 2027. En cas d’impossibilité, la voie est aussi toute pavée : ce sera Jordan Bardella qui prendra le relai.
Une rude comparaison avec Jordan Bardella
Ça tombe bien, ce dernier semble plutôt s’accommoder des projecteurs depuis plusieurs mois. Certes, le statu quo oblige le jeune premier à se livrer à un dandinement régulier, oscillant entre la volonté de se bâtir une figure présidentielle et l’obligation de jurer, la main sur le cœur, qu’il souhaite que Marine Le Pen puisse être candidate. Il le rappelle tout de même allègrement – notamment à l’occasion de ses vœux à la presse qui se sont tenus la veille de l’ouverture du procès en appel : il n’est pas candidat à la présidentielle. "Je veux redire avec force mon soutien total et mon amitié à Marine Le Pen. Il serait profondément inquiétant pour la démocratie, que la justice prive les Français d'une candidate à l'élection présidentielle (…) aujourd'hui donnée comme favorite incontestée du scrutin." Mais les démonstrations de fidélité n’immunisent pas contre les comparaisons. Et Marine Le Pen souffre de cette dernière.
A l’heure où la triple candidate à la présidentielle se débat à la barre, Jordan Bardella, lui, n’a pas été mis en cause dans l’affaire des assistants parlementaires, même s’il a bien occupé cette fonction auprès d’un eurodéputé FN sur la période concernée. Selon le journal Libération, il aurait fabriqué de fausses preuves de son travail après le lancement de l’enquête, ce qu’il dément. Depuis le 13 janvier, il se garde donc bien d’y faire allusion, et poursuit son opération séduction auprès de la droite traditionnelle. Le soir de l’ouverture du procès, il était d’ailleurs reçu aux 200 ans du Figaro, aux Grand Palais, où il a multiplié les amabilités avec les élus et journalistes présents. Marine Le Pen n’y a pas été aperçue.
Trajectoires en miroir
Au moment où cette dernière se démenait, le 20 janvier, à détricoter devant la Cour d’appel les fonctions de ses assistants, lui organisait une conférence de presse à Strasbourg pour annoncer le ralliement à son groupe d’un eurodéputé venu de la droite. Après quoi le président du RN a pris la parole en hémicycle pour se poser en représentant de l’opposition française face aux velléités de Donald Trump de racheter le Groenland. "Lorsqu’un président américain menace ouvertement un État européen, lorsqu’il combine une pression territoriale assumée avec un chantage commercial explicite, ce n’est pas seulement un partenaire qui s’exprime, c’est un rapport de force qui s’impose", a-t-il assuré, oubliant manifestement les nombreuses déclarations d’admiration répétées à l’adresse du président américain.
Si le domaine international était traditionnellement réservé à Marine Le Pen, il n'en est plus question aujourd'hui. Forcé de gagner en densité, Jordan Bardella investit de plus en plus de nouveaux terrains. Et en gagne aussi. Le 11 janvier, le journal Le Monde a publié un baromètre de l’image du RN dans lequel on observe un décrochage de Marine Le Pen, y compris au sein de son propre électorat. 70 % des électeurs frontistes considèrent ainsi que Jordan Bardella a le plus de chances de remporter l’élection présidentielle, contre 20 % pour Marine Le Pen ; et 56 % estiment qu’il ferait un meilleur président de la République, contre 29 % pour Marine Le Pen.
Ces trajectoires, en miroir malgré elles, commencent à faire l’objet de commentaires en interne, certains craignant les conséquences de l’effet de contraste. "C’est la répartition des rôles", tempère-t-on au parti. On le répète à l’envi, comme pour s’en persuader : "Le binôme frontiste est solide. Jordan Bardella peut bien prendre la lumière, cela ne fera que renforcer le RN et l’image de Marine Le Pen". "Il ne va pas non plus falloir que le procès prenne une trop mauvaise tournure", s’inquiète un cadre qui craint une érosion de l’image de sa championne dans un tel cas. Car la décision rendue à l’été, elle, pourrait bien ouvrir une nouvelle page pour Jordan Bardella, désireux de prendre les escaliers quatre à quatre.