Pourquoi le régime islamique d’Iran tient-il toujours debout ? L’analyse de Saeid Golkar
Saeid Golkar a quitté l’Iran à la fin des années 2000, pendant le Mouvement vert. A l’époque, nombre de spécialistes gagent que la République islamique est sur le point de s’effondrer. Plus de quinze ans après, tandis que les Iraniens se révoltent en masse, le scénario se répète : la plupart des commentateurs prédisant à leur tour la chute du régime, qui tarde décidément à arriver.
En cause, selon ce politologue irano-américain et professeur associé à l’université du Tennessee à Chattanooga : l’architecture en "oignon" du régime islamique, souvent mal comprise, qui complique la perspective de s’attaquer à l’une de ses couches dans l’espoir de faire tomber tout le système. "Il faut cibler le cœur du régime, à savoir l'ayatollah Khamenei et sa famille, afin de modifier fondamentalement la dynamique interne", explique-t-il. Sanctions internationales, crise économique, vieillissement du guide suprême… Saeid Golkar passe également en revue les facteurs jugés, à tort selon lui, susceptibles de fragiliser le régime. Entretien.
L'Express : Depuis le début du soulèvement du peuple iranien, de nombreux commentateurs ont prédit la chute du régime. Mais celle-ci tarde à venir…
Saeid Golkar : En effet. J'ai quitté l'Iran vers 2009, pendant le Mouvement vert. À l'époque, de nombreux observateurs pensaient déjà que la République islamique était au bord de l'effondrement. Des attentes similaires ont refait surface à plusieurs reprises au fil des années, notamment lors des vagues de protestations de 2017, 2018, 2019, 2022 et, aujourd'hui encore. Pourtant, à chaque fois, le régime a réussi à survivre. J'estime que cet optimisme reflète davantage un vœu pieux qu'une compréhension réaliste de la manière dont la République islamique maintient réellement son pouvoir.
Ce schéma est en partie compréhensible. Au cours de ses premières décennies, la République islamique, bien que clairement autoritaire, conservait une certaine légitimité sociale. Elle offrait des prestations sociales, des subventions et des services sociaux à une grande partie de la population. Elle bénéficiait également de l'aura révolutionnaire et du charisme personnel de l'ayatollah Khomeyni, ainsi que d'une société qui, à l'époque, était plus religieuse et idéologiquement réceptive aux revendications du régime. Cependant, ces fondements se sont progressivement érodés.
De quelle manière ?
Au fil du temps, le régime est devenu plus coercitif et orienté vers la sécurité, tandis que la société iranienne s'est sécularisée, urbanisée et désillusionnée sur le plan politique. L'État a de plus en plus échoué à répondre aux attentes économiques et sociales de ses citoyens. Les sanctions, la corruption, la mauvaise gestion et les inefficacités structurelles ont aggravé le déclin économique, augmentant le chômage, l'inflation et la pauvreté. Pour de nombreux Iraniens, le régime a fini par être associé non pas à la justice sociale ou aux idéaux révolutionnaires, mais à la répression, aux difficultés économiques et aux privilèges de l'élite.
En conséquence, la nature des protestations a fondamentalement changé. Alors que les mouvements antérieurs réclamaient souvent des réformes au sein du système, les manifestations organisées depuis 2010 expriment de plus en plus clairement un rejet du régime lui-même. Le slogan de la réforme a été remplacé par une demande de changement de régime. C'est pourquoi de nombreux analystes continuent de prédire l'effondrement du système, mais cela ne se limite pas à mesurer la colère populaire…
Pourquoi cela ?
La République islamique est devenue un État sécuritaire extrêmement résilient, soutenu par des institutions coercitives, des réseaux de renseignement et des mécanismes idéologiques qui se recoupent et sont précisément conçus pour empêcher la défection des élites, et la mobilisation de masse de se traduire par l'effondrement du régime. Sans comprendre cette résilience institutionnelle et la capacité du régime à réprimer, surveiller et contrôler les élites, les prédictions d'un effondrement imminent risquent de répéter la même erreur d'analyse.
Vous soulignez également le caractère extrêmement répressif du système de la République islamique…
Oui. À l'exception de la Corée du Nord, sur laquelle les informations fiables sont rares et dont la dynamique interne reste largement opaque, la République islamique est sans doute le système politique le plus répressif parmi les 193 États membres des Nations unies. À cet égard, elle surpasse non seulement les régimes autoritaires tels que la Chine, la Russie, la Biélorussie et le Venezuela, mais aussi de nombreuses dictatures militaires classiques. L'ampleur, l'institutionnalisation et la routinisation de la répression en Iran sont exceptionnelles, même si la répression seule ne suffit pas à expliquer la survie du régime.
Selon vous, la plupart des explications régulièrement avancées pour justifier le maintien du système, sont soit incomplètes, soit trompeuses sur le plan analytique. A quels arguments faites-vous référence ?
Certains observateurs affirment par exemple que les revenus pétroliers permettent à l'État d'acheter la loyauté de la population grâce à la redistribution et aux subventions. Cet argument pouvait avoir une certaine pertinence au cours des décennies précédentes, mais il est beaucoup moins convaincant aujourd'hui. Depuis les années 2010, les exportations pétrolières iraniennes ont fortement diminué en raison des sanctions, de la mauvaise gestion et des contraintes structurelles. Le régime ne génère plus suffisamment de revenus pour maintenir un clientélisme à grande échelle ou pour subventionner matériellement sa base sociale à grande échelle.
Je laisserai de côté les pseudo-analystes qui continuent d'expliquer en dépit de nombreuses preuves empiriques du contraire, que le régime tire sa légitimité de la dévotion religieuse. Or, la société iranienne a connu une profonde sécularisation, en particulier parmi les jeunes générations, les populations urbaines et la classe moyenne éduquée. La religion ne fonctionne plus comme une source unificatrice de légitimité politique pour le système. Invoquer la religiosité pour expliquer la pérennité du régime reflète une inertie analytique plutôt qu'une lecture sérieuse des réalités sociales. En bref, la plupart des diagnostics contemporains échouent parce qu'ils méconnaissent la nature même de la République islamique.
Quelle est-elle ?
Le régime ne fonctionne pas comme le suggère l'ordre constitutionnel, avec des branches exécutives, législative et judiciaire se partageant le pouvoir dans un cadre institutionnel cohérent. Dans la pratique, le pouvoir réel est concentré au sein d'une architecture centrée sur la sécurité qui opère au-dessus et à travers les institutions formelles. Cette architecture privilégie la survie du régime plutôt que la gouvernance, le contrôle plutôt que la représentation, et la coercition plutôt que le consentement.
Cette incompréhension a de graves conséquences. Si, dans la jungle, vous confondez le cri d'un tigre avec celui d'un singe inoffensif, vous ne saurez pas quand vous enfuir. De même, si les analystes identifient à tort la République islamique comme un État autoritaire conventionnel plutôt que comme un système dominé par la sécurité et conçu pour neutraliser la dissidence, ils jugeront systématiquement de manière erronée à la fois sa durabilité et les conditions dans lesquelles il pourrait finalement s'effondrer.
Si la République islamique survit, c’est parce qu'elle s'est transformée en un État sécuritaire théocratique, affirmez-vous.
Oui. Ce système ne fonctionne pas selon l'ordre constitutionnel formel. Il fonctionne plutôt comme un oignon, composé de quatre couches de pouvoir superposées et imbriquées, chacune étant conçue pour protéger le cœur du régime.
Au centre de cette structure se trouve l'ayatollah Ali Khamenei, accompagné de sa famille proche et de son cabinet. Ce noyau interne est le véritable lieu de prise de décision. C'est là que sont faits les choix stratégiques, à l'abri de la responsabilisation publique, de la politique électorale ou du contrôle institutionnel.
La deuxième couche n'est pas constituée de la présidence, comme le suggère la Constitution, mais d'institutions et de réseaux cléricaux qui fournissent une justification religieuse et idéologique à ces décisions. Ces organismes transforment les choix politiques en impératifs divins. Qu'il s'agisse du refus de rendre les vaccins contre la Covid-19 accessibles à tous ou de l'autorisation de violences massives contre les manifestants - y compris le meurtre de dizaines de milliers de personnes au fil des ans - ces actions s'inscrivent dans le cadre de doctrines religieuses qui présentent les dissidents comme des ennemis de Dieu. Ce cadre théologique n'est pas fortuit. Il est au cœur de la légitimation et de la normalisation de la répression au sein du système.
Quelles sont les deux dernières couches ?
La troisième couche est l'appareil sécuritaire. Au cœur de celui-ci se trouve le Corps des Gardiens de la révolution islamique, aux côtés des Basij, de la police et du ministère du Renseignement. Ces institutions sont chargées de défendre le guide suprême et son bureau, de réprimer la dissidence interne et de contrer les menaces internes et externes à la survie du régime. Au fil du temps, cette couche de sécurité s'est étendue bien au-delà de son mandat initial, s'ancrant profondément dans la politique, l'économie et la société. Sa fonction première n'est pas la défense nationale au sens conventionnel du terme, mais la protection du régime.
La couche la plus externe est la bureaucratie, qui est la partie la plus visible du système pour les étrangers. Elle comprend les ministères, les technocrates et la présidence. C'est à ce niveau que la République islamique interagit avec les gouvernements étrangers et les organisations internationales. Cependant, cette couche ne possède que peu d'autonomie réelle. Elle met en œuvre les décisions prises ailleurs et sert principalement d'interface plutôt que de centre de pouvoir. La plupart des commentateurs sous-estiment considérablement cette structure informelle semblable à un oignon. Ils en concluent que l'affaiblissement d'une couche du système entraînera son effondrement général. Il s'agit là d'une erreur d'analyse fondamentale.
Pourquoi ?
On ne peut isoler et attaquer un seul élément et s'attendre à ce que le régime tombe. Le cas du Corps des Gardiens de la révolution est révélateur. Lorsque Khamenei a consolidé son pouvoir, il a délibérément œuvré, en coordination avec les élites cléricales, à intégrer les gardiens dans la vie économique, politique et institutionnelle. Cette intégration était stratégique. Elle liait directement la survie des élites sécuritaires à la survie du système lui-même.
Ni l'establishment clérical ni l'appareil sécuritaire n'ont intérêt à voir le régime s'effondrer. Leur pouvoir, leurs privilèges et leur protection dépendent du maintien de cette structure. C'est pourquoi les politiques qui se concentrent uniquement sur des institutions telles que le CGRI, sans s'attaquer à l'autorité centrale qui lie le système, ont peu de chances d'apporter des changements significatifs.
L'élimination de l'ayatollah Khamenei provoquerait une désunion au sein de l'élite.
En bref, toute stratégie visant à confronter la République islamique sans s'attaquer au cœur du pouvoir, à savoir le guide suprême et la structure construite autour de lui, est vouée à l'échec. Sans s'attaquer à ce centre, il est impossible de porter un coup fatal au régime.
Peut-on vraiment exclure toute fragmentation, même partielle, de l'un des piliers du pouvoir autour d'Ali Khamenei ?
La fragmentation ne peut être exclue de manière absolue, mais elle ne doit pas être exagérée. Compte tenu de sa personnalité, de son parcours politique et de son âge, il est très improbable qu'Ali Khamenei abdique ou renonce volontairement au pouvoir. Il se considère comme le gardien de la révolution et préférerait mourir en martyr plutôt que de superviser un retrait négocié. Cela exclut le scénario d'une transition ordonnée et descendante.
Quant aux autres niveaux du système, des défections sont possibles, mais uniquement dans des conditions de pression extraordinaire. La raison est structurelle plutôt qu'idéologique.
Les élites politiques, cléricales, militaires et sécuritaires ont compris que leur propre survie est indissociable de celle du cœur du régime. Leur carrière, leur richesse, leur immunité et leur sécurité physique sont toutes liées à la pérennité du système tel qu'il existe actuellement. La fragmentation n'est donc pas dans leur intérêt tant que le centre tient bon.
La cohésion des élites en Iran n'est pas le fruit du hasard. Elle a été cultivée pendant des décennies par des purges, des promotions sélectives, des incitations matérielles et une exposition commune à la répression. Ces élites ont appris une chose avant tout : la cohésion est leur principale stratégie de survie. Tant que le guide suprême et son entourage immédiat resteront aux commandes, l'unité prévaudra, même face à de graves troubles sociaux, à une crise économique ou à des pressions internationales. Cette cohésion est toutefois conditionnelle : si le cœur du système venait à être neutralisé, le calcul changerait rapidement.
Que se passerait-il ?
Dans un tel scénario, les élites ne considéreraient plus l'unité comme un bouclier, mais comme un handicap. Des défections pourraient alors se produire, non pas par éveil moral, mais par nécessité stratégique. À ce stade, certaines parties de l'élite pourraient chercher à établir des contacts avec les gouvernements occidentaux ou les acteurs internationaux afin de négocier une protection, une immunité ou un rôle dans un ordre post-république islamique.
En d'autres termes, une fragmentation significative est peu susceptible de trouver son origine à la périphérie. Elle ne peut suivre qu'une rupture au centre. Sans éliminer ou neutraliser l'échelon supérieur du pouvoir, les pressions exercées sur les niveaux inférieurs du système continueront à produire de la répression plutôt que l'effondrement. Ce n'est qu'en brisant le cœur de la structure élitaire que le régime pourra être fissuré.
Donald Trump laisse la porte ouverte à une éventuelle intervention militaire en Iran. Si cela devait se produire, pensez-vous que cela aurait une chance de modifier l'équilibre interne du pouvoir et d'affaiblir le régime ?
Tout dépend de l'intervention et de la cible. Les actions symboliques n'affaiblissent pas le système, mais le renforcent. Elles permettent au régime de survivre et d'intensifier la répression, ce qui constitue une réponse par défaut à la pression. Pour obtenir un résultat différent, il faut cibler le cœur du régime, à savoir l'ayatollah Khamenei et sa famille, afin de modifier fondamentalement la dynamique interne. L'élimination du dirigeant provoquerait une désunion au sein de l'élite, rendant la coopération, la négociation ou la défection rationnelles et potentiellement susceptibles de changer.
Dans quelle mesure la crise économique, les sanctions internationales et l'effondrement du niveau de vie pourraient-ils saper la loyauté des partisans du régime ?
Ce résultat est peu probable, car l'histoire montre que les sanctions telles que celles imposées à Cuba, au Venezuela et à la Corée du Nord n'ont pas renversé les régimes ; souvent, elles renforcent les élites au pouvoir en externalisant la responsabilité et en renforçant le contrôle. Les sanctions sont considérées comme puissantes, mais elles affectent principalement la société civile, nuisant aux populations vulnérables et à la classe moyenne en alimentant l'inflation, le chômage et les pénuries, sans empêcher les élites d'étudier ou d'investir à l'étranger. Elles servent davantage de punition collective que de pression sur les dirigeants, créant une façade d'action sans menacer le cœur du régime. Tant que les principales structures du pouvoir restent intactes, les sanctions n'entraînent généralement pas de changement politique et affaiblissent plutôt la société, permettant aux régimes de survivre à l'isolement économique.
L'âge d'Ali Khamenei, 86 ans, soulève la question de la succession. Est-ce un élément de vulnérabilité pour le régime ?
Si l'ayatollah Ali Khamenei venait à mourir de causes naturelles, cela ne changerait pas fondamentalement le fonctionnement du système : les institutions centrales du régime agiraient rapidement pour gérer la succession. Son bureau, l'establishment clérical et le CGRI ne permettraient pas l'émergence d'un vide du pouvoir. Ils choisiraient soit une autre figure loyale parmi l'élite existante, soit, plus probablement, organiseraient une succession impliquant son fils, dont la tâche principale serait de préserver la continuité plutôt que d'initier un changement.
Une telle transition prendrait du temps. La consolidation de l'autorité d'un nouveau guide suprême prendrait plusieurs années, notamment en termes de légitimité symbolique et de hiérarchie interne. Cependant, ce processus ne compromettrait pas sérieusement la survie du régime. L'appareil sécuritaire, les réseaux cléricaux et la machine bureaucratique resteraient intacts et opérationnels tout au long de la transition. Le système est conçu pour absorber les changements de direction sans modifier sa logique sous-jacente. En revanche, un scénario différent pourrait se dessiner si le décès et la succession du guide suprême coïncidaient avec des manifestations de masse soutenues et incontrôlables.
C’est-à-dire ?
Dans ce cas, le régime serait confronté à une véritable incertitude. La coordination des élites deviendrait plus difficile et la succession pourrait devenir une source de contestation interne plutôt qu'une continuité maîtrisée. Mais ce cas de figure n'existe pas à l'heure actuelle.
Pensez-vous que Reza Pahlavi, le fils du Chah déchu et figure centrale de l’opposition en exil, a la capacité d'incarner le changement en Iran ?
Jusqu'en février 2017, ma réponse aurait été non. Reza Pahlavi était largement absent du discours public, manquait de visibilité et n'avait aucun moyen d'exercer une influence. Après 2017, les manifestations ont changé de nature et il a gagné en visibilité grâce à l'héritage de sa famille. Aujourd'hui, il est la seule figure de l'opposition largement reconnue en Iran. Les autres acteurs de l'opposition sont moins connus et manquent de reconnaissance. Si des élections libres avaient lieu aujourd'hui, de nombreux Iraniens pourraient soutenir un retour à la monarchie sous Pahlavi, non par nostalgie, mais comme alternative à la République islamique. Ce soutien est largement pragmatique. Sa notoriété comble un vide, mais il n'est pas certain qu'elle se traduise en pouvoir politique.