Des backrooms au "grand remplacement" : l'étonnant itinéraire de Renaud Camus
Il est à la fois l’un des auteurs français les plus influents et les moins lus au monde. Père du "grand remplacement", cette théorie qui prétend que les changements démographiques dans les pays occidentaux représentent une substitution d’une population indigène par des Africains, avec la bénédiction d’élites "remplacistes", Renaud Camus a tout au long de sa carrière été ignoré par les lecteurs. D’abord abscons écrivain d’avant-garde, puis chroniqueur frénétique de ses aventures sexuelles avec des jeunes hommes (Tricks), l’ami de Roland Barthes et Andy Warhol s’est reconverti en châtelain dans le Gers, déplorant dans une prose autocentrée un effondrement civilisationnel.
Ses chiffres de ventes n’ont jamais dépassé le cercle de la confidentialité (son journal est aujourd’hui autoédité). Aux élections européennes de 2019, la liste de ce piètre orateur a obtenu 0,01 % des voix. Ce qui n’a pas empêché ses idées d’infuser, et lui de bénéficier d’un culte autant littéraire qu’idéologique. Outre le "grand remplacement" apparu sous sa plume en 2009, la droite identitaire lui doit la popularisation des concepts de "décivilisation", détournement du sociologue Norbert Elias, et de "remigration", euphémisme pour signifier l’expulsion de millions d’immigrés.
Dans une formidable biographie, les journalistes du Monde Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye tentent de comprendre cette trajectoire individuelle qui traduit la bascule de toute une époque. Comment peut-on passer de la Factory d’Andy Warhol aux apéros "saucisson pinard", et des backrooms à l’opposition au mariage gay ? Friand de paradoxes, Renaud Camus a dénoncé à ses abonnés en ligne une initiative "hostile", tout en laissant à ses biographes l’accès à ses boîtes mail pendant qu’il partait pour un rendez-vous médical. Courtois, il leur a servi le café et fait l’éloge de la politique économique du IIIe Reich.
Socialisme, cocaïne et BDSM
Né à Chamalières, le jeune Camus hérite de sa mère bourgeoise un culte des châteaux et de la distinction héréditaire, mais pas son catholicisme, ni son homophobie. Ami de Frédéric Mitterrand, il milite à la gauche du Parti socialiste. Son premier grand amour, l’Américain William Burke, l’initie à la cocaïne et aux boîtes BDSM. Ce panier percé vit au crochet d’éditeurs, embrassant un Louis Aragon vieillissant pour obtenir un prix littéraire. Déjà, la volonté de narguer le politiquement correct et les obsessions racialistes se manifestent : dans les années 1980 le diariste s’indigne qu’on ne puisse plus utiliser le mot "nègre" et déplore la sexualité "fruste" de ses amants maghrébins.
En 1992, lassé des incivilités de Paris, il acquiert le château médiéval de Plieux. Le branché urbain se mue en écrivain patrimonial, un Stéphane Bern pour snobs. En 2000, c’est "l’affaire Renaud Camus" : un passage de son journal recense les collaborateurs juifs sur France Culture. En 2019, l’auteur de la tuerie de Christchurch, Brenton Tarrant, publie un manifeste intitulé "Le Grand remplacement". Ce Camus phobique à l’étranger semble trop sulfureux à Marine Le Pen, effrayée notamment par ses écrits sur la pédophilie. Même son infatigable défenseur Alain Finkielkraut ne l’appelle plus, gêné par son concept de "génocide par substitution". L’Amérique Maga, elle, s’enthousiasme pour celui que le Wall Street Journal qualifie de "penseur vivant le plus important dont personne n’ait entendu parler". Le théoricien néoréactionnaire Curtis Yarvin et Rod Dreher, qui a poussé le vice-président américain J.D. Vance à se convertir au catholicisme, viennent prendre le thé dans le Gers. Conseiller de Jordan Bardella, le député européen Pierre-Romain Thionnet lui écrit régulièrement. A près de 80 ans, Renaud Camus a réalisé la prédiction que lui avait faite le jeune Emmanuel Carrère : "tu atteindras la gloire sans avoir jamais connu la notoriété".
L’homme par qui la peste arriva, par Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye. Flammarion, 249 p., 20,90 €.