Films, sketchs, enquête YouTube : la critique des dérives sectaires peut-elle convaincre ?
Avec plus de 609 000 entrées au terme de son premier week-end, Gourou de Yann Gozlan opère le meilleur démarrage pour un film français depuis God Save the Tuche (février 2025). Pierre Niney y incarne un coach en développement personnel au sommet de sa gloire, avant une chute vertigineuse censée illustrer les mécanismes d’une dérive sectaire. Mais au-delà du divertissement, ce long-métrage pose une question plus large : les contenus créatifs — films, sketchs, vidéos YouTube — peuvent-ils alerter efficacement contre les dérives sectaires, le complotisme et l'emprise ?
Si la prévention et la dénonciation de ces phénomènes ont été l’apanage des pouvoirs publics, des médecins et de quelques médias, depuis quelques années, des humoristes et créateurs de contenus s'illustrent à leur tour dans ce combat. Sur scène, le sketch de Jérémy Ferrari sur l'homéopathie a notamment marqué les esprits. Plus récemment, c’est le travail d’Arthur Hennes, qui cumule plus de 269 millions de vues sur YouTube avec ses vidéos mêlant humour et esprit critique, ou encore celui de G Milgram, avec ses enquêtes sur les arnaques autour des fausses croyances dépassant les 26 millions de vues, qui marquent les esprits. Mais pour quel effet ?
"Gourou est un échec"
Concernant Gourou, le constat est sévère pour le sociologue Damien Karbovnik, auteur de Le développement personnel : nouvel opium du peuple ? (Éditions des Équateurs). "Je crains que ce film conduise à plutôt renforcer la mode du développement personnel. En distinguant le 'bon' du 'mauvais' coach avec des critères extrêmes, il légitime involontairement le reste du milieu, alors que de nombreux coachs utilisent les mêmes ressorts", estime-t-il. Plus généralement, le sociologue reste dubitatif quant à l’efficacité de la critique des croyances quand elle prend la forme du long-métrage de Yann Gozlan. Car non seulement Gourou s’avère selon lui trop caricatural, mais il ne s’attaque pas aux raisons profondes pour lesquelles les personnes adhèrent aux dérives sectaires.
Une critique partagée par Séverine Falkowicz, maître de conférences en psychologie sociale, et Alexander Samuel, professeur en lycée et docteur en biologie moléculaire, coauteurs de Complotisme et manipulation (Book-e-Book). "En termes de message de prévention, Gourou est un échec, déplorent-ils. Car en se focalisant sur le personnage de Pierre Niney plutôt que sur les victimes, le film occulte les mécanismes collectifs et les conditions d’émergence réelles des dérives sectaires." Ces dernières n’impliquent pas forcément un personnage si extrême. Au contraire, c’est plus souvent la dynamique de groupe, sans figure centrale identifiable, qui opère dans ces cas-là. "Cette représentation peut aussi donner une fausse impression de sécurité poussant à se dire 'Je ne suis pas sous l’influence d’un tel personnage, je ne risque donc rien !'", préviennent les deux experts.
En ne présentant pas suffisamment le point de vue des individus qui peuvent tomber dans de tels pièges, Gourou ne permet pas non plus de processus d’identification pour le public. "Le film ne montre pas la dimension silencieuse de l’embrigadement, qui peut au départ reposer sur l’obtention d’actes anodins comme changer un élément de son régime alimentaire, ou accepter une première séance gratuite, etc. pointe Séverine Falkowicz. Il ne montre pas non plus la diversité des profils de victimes, qui ne sont pas seulement des personnes ’cassées'". Ainsi, le personnage de Julien, qui se fanatise seul, est peu représentatif selon eux. "Nous sommes tous susceptibles d’adhérer à de fausses croyances. L’idée que ceux qui se trompent sont toujours ailleurs -’des adeptes de sectes, des complotistes’- est une erreur", ajoute la chercheuse.
La critique frontale ou caricaturale ne fonctionne pas
Mais cette limite n’est pas propre au film de Yann Gozlan. D’une manière générale, les critiques trop caricaturales ou trop virulentes échouent à convaincre ceux qui sont déjà engagés dans les croyances visées. De nombreux travaux montrent en effet que dans toute situation de communication, deux types d’enjeux entrent en compétition. D’un côté, les enjeux identitaires, soit la volonté de donner une bonne image de soi et de défendre ses groupes d’appartenance. De l’autre, les enjeux épistémiques, soit la motivation de mieux connaître le monde. "Or, nos ressources attentionnelles sont limitées, explique Séverine Falkowicz. Plus on mobilise les enjeux identitaires, moins on a de ressources pour traiter le contenu du message". Autrement dit : quand on se sent attaqué sur ce qu’on est, on n’entend plus ce qu’on nous dit.
"Sur le terrain, tout le monde connaît les plus virulents critiques du développement personnel et de ses dérives, mais tout le monde les ignore", abonde Damien Karbovnik. Pire encore : ceux qui laissent entendre que les adeptes n’ont "rien compris à la vie" produisent l’effet inverse, renforçant ces derniers dans leurs convictions. Le mécanisme est, là encore, connu des chercheurs. Ces milieux attirent précisément par ce qu’ils offrent : une écoute, une reconnaissance, une glorification de l’individu. Attaquer ces bénéfices avec mépris, c’est confirmer aux yeux des adeptes que "les sachants" ne comprennent rien à leurs besoins.
L’alliance de l’humour et du factuel
Faut-il pour autant conclure à l’inefficacité de la mise en garde ? Pas nécessairement. D’abord, elle peut se révéler bénéfique auprès de ceux qui ne se sentent pas concernés et qui n’ont pas basculé dans ces dérives, mais qui pourraient y être exposés un jour. La critique peut alors se révéler dissuasive, puisque ces personnes vont constater qu’adhérer à ce type de croyances a des effets négatifs sur l’image sociale. Elle agit alors comme un "prébunking", une "vaccination cognitive" qui immunise avant l’exposition au virus.
Encore faut-il utiliser les bonnes méthodes. Séverine Falkowicz, également auteure de Au cœur de l’esprit critique (Eyrolles), préconise notamment de s’appuyer, pour communiquer, sur une "double bienveillance". Celle-ci consiste à respecter l’interlocuteur (la bienveillance relationnelle) tout en ne lâchant rien sur le fond des idées (la bienveillance épistémique). Selon Damien Karbovnik, le créateur de contenu Arthur Hennes incarne particulièrement bien cette approche. "Il se moque gentiment, mais ne méprise jamais les gens et ne les culpabilise pas, tout en posant des limites claires", estime-t-il. Sa force : doser la transgression pour qu’elle reste bénigne, sans menacer l’identité de ceux qu’il critique. "Ce qui est conforme à la théorie de la violation bénigne, de McGraw et Warren", ajoute Séverine Falkowicz.
Est-ce que la formule fonctionne ? Interrogé, l’intéressé confirme : "Je reçois quelques messages — rares, mais très encourageants — me disant : 'J’étais en train de m’engager dans une secte, mais tes vidéos m’ont donné des outils pour éviter cela', confie-t-il. Si cela fonctionne, tant mieux, mais mon objectif est surtout de faire de la prévention". Et là, le bilan s’avère plus positif. "Je reçois plus fréquemment des messages de professeurs ou de parents me disant qu’ils utilisent mes vidéos comme une porte d’entrée dans l’esprit critique pour leurs élèves ou leurs enfants", assure-t-il. Le format court et l’humour ont un autre avantage décisif selon lui : propulsés par les algorithmes des réseaux sociaux, ils atteignent ceux qui ne se seraient pas forcément intéressés à ces sujets d’eux-mêmes.
Le youtubeur G Milgram a une approche différente. Contrairement à Arthur Hennes, son but n’est pas de faire de la prévention, mais de révéler des scandales en les documentant des vidéos bien plus longues. "Lorsque je décide de travailler sur un sujet, je n’ai aucun espoir particulier sur son potentiel impact sur les croyances des gens", prévient-il. Mais lui aussi mélange des informations factuelles, de l’humour et du divertissement. Le résultat est d’ailleurs similaire : un discours audible, même par ceux qui ne partagent pas ses positions. "Je reçois régulièrement des mails m’assurant que mes vidéos les ont aidés à sortir de croyances extrêmes, confie-t-il. Ce n’est pas le but recherché, mais si mon travail peut avoir un petit effet bénéfique sur les croyances des personnes, je prends !"
Ce qui fait la différence
Au-delà du ton, d’autres mécanismes expliquent pourquoi certains contenus critiques trouvent leur public. Le lien parasocial - le sentiment de proximité que l’on peut développer avec un humoriste ou un acteur que l’on apprécie - peut aider des individus hésitants à évoluer. "Grâce à ce lien, ils peuvent être sensibilisés à des questions qui ne les touchent pas directement. Puis, lorsqu’ils sont confrontés à des positions en contradiction avec leurs croyances, ils peuvent entrer en dissonance cognitive, ce qui peut les amener à questionner leurs pratiques et leur idéologie", explique Séverine Falkowicz.
Les études sur la radicalisation offrent également un éclairage intéressant. Dans les années 2010, le psychologue social Arie Kruglanski et ses collègues de l’Université du Maryland ont développé la "théorie des trois N" pour comprendre ces processus. Selon ce modèle, on se radicalise par un réseau (Network), des besoins (Need) - en particulier de reconnaissance et de sens - et un narratif (Narrative). "Les réseaux peuvent être cassés et le narratif peut être contré avec le débunking et le prébunking", explique Alexander Samuel. Mais quand un individu est déjà engagé, il est difficile de le faire évoluer. C’est là que le besoin de valorisation peut constituer une bonne porte d’entrée. "Ce qui fonctionne le mieux est de créer un lien humain, par exemple en discutant avec la personne radicalisée d’autres sujets que ceux liés à sa dérive", poursuit-il. Autrement dit : la relation compte autant, voire plus, que l’argumentation.
Nicolas Marquis, sociologue à l’Université Saint-Louis de Bruxelles et auteur de Du bien-être au marché du malaise (PUF), insiste de son côté sur le contexte social. "Ce n’est pas tant une idée qui fonctionne, mais plutôt sa capacité à être socialement porteuse", indique-t-il. Dans certains milieux, il peut être valorisé de se montrer critique sur une croyance en particulier. "L’inverse est également vrai : le film du youtubeur Inoxtag qui gravit l’Everest est truffé de mantras du développement personnel. Des millions de spectateurs l’ont décrit comme ’une claque', parce qu’il est socialement prestigieux de dire ’j’ai compris’ son message", analyse le sociologue.
"La proximité sociale est également importante : le messa e sera reçu différemment en fonction de qui parle, si c’est un proche, un mentor ou un inconnu", poursuit-il. Dans ce cas, c’est "l’effet de similarité" qui peut jouer. "Nous sommes davantage influencés par quelqu’un qui nous ressemble, explique Séverine Falkowicz. À l’inverse, si on ne se reconnaît pas dans les modes d’expression de ceux qui s’adressent à nous, le discours ne peut pas être entendu." Arthur Hennes et G Milgram, avec leur culture geek, leur humour et leur langage accessible, parlent ainsi à un public qui partage ces points communs, là où un discours académique fonctionnerait avec d’autres publics.
Le principal facteur déclencheur d’un potentiel changement serait néanmoins le "choc avec le réel", soit le moment où la croyance d’un individu cesse de fonctionner parce qu’elle ne lui permet plus d’obtenir ce qu’il attendait, selon Damien Karbovnik. "C’est à ce moment qu’une personne commence à se poser des questions, qu’elle devient capable d’entendre autre chose, estime le sociologue. Et c’est là que les films, les sketchs ou les articles peuvent avoir un effet. Sans ce déclic préalable, le contenu critique risque de glisser sans accrocher."
Une diversité de supports
Une chose est sûre, il n’existe pas de formule magique. "On n’intègre pas un groupe sectaire du jour au lendemain et, à l’inverse, en sortir prend du temps", constate G Milgram. Le changement, s’il advient, ne peut se faire que progressivement. "Les personnes qui sont déjà très engagées dans des croyances ne changent jamais d’avis du jour au lendemain grâce à un sketch ou une vidéo critique, abonde Séverine Falkowicz. Mais si on arrive à leur faire entendre des arguments, il peut y avoir des bénéfices à plus long terme qui permettent d’ouvrir une porte pour les ramener vers des positions plus raisonnables." Comme une petite graine que l’on plante et qui peut germer des mois ou des années plus tard.
"On souhaite toujours une solution miracle, mais il n’en existe pas, confirme Alexander Samuel. Il s’agit plutôt d’approches différentes, adaptées à chacun". Une diversité de voix — films, sketchs, enquêtes, recherche — qui, ensemble, "vaccinent" les non-engagés, accompagnent ceux qui doutent, et posent les bases d’un potentiel changement chez les autres. G Milgram et Arthur Hennes, eux aussi, croient en la complémentarité de la diversité des discours critiques. "Qu’ils soient sérieux et académiques ou artistiques et humoristiques, c’est le croyant qui fera le tri et qui sera touché par le médium le plus adapté à sa personnalité", souligne G Milgram. En attendant, le succès de Gourou témoigne au moins d’une chose : le sujet passionne. Ne reste plus qu’à espérer que cette curiosité se transformera en vigilance.