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L’IA oblige les écoles à sortir de l’ère du monologue, par Jean-Marc Ogier

L’enseignement supérieur français arrive à un point de rupture. L'irruption massive de l’intelligence artificielle dans nos vies et nos laboratoires n'est pas une simple "mise à jour" technologique : c’est un séisme qui fait voler en éclats des siècles de traditions pédagogiques. Le constat est sans appel : nous assistons, en direct, à la mort clinique de l’enseignement traditionnel et en particulier du cours magistral. En tant qu’enseignant et chercheur en informatique, ancien président de La Rochelle Université, et aujourd'hui à la tête de CESI école d’ingénieurs, je refuse de voir dans cette mutation une menace. C’est, au contraire, l’opportunité historique de redonner ses lettres de noblesse à l’acte d’apprendre et d’enseigner. Mais pour cela, nous devons accepter de rompre avec nos vieux réflexes.

Briser le miroir de la passivité

Pendant trop longtemps, notre système a reposé sur la rareté de l’information. Le professeur, détenteur du savoir, le transmettait de manière descendante à des étudiants récepteurs, souvent passifs. Ce modèle est aujourd’hui obsolète. Dans un monde où la connaissance mondiale est accessible en un clic, où le renouvellement de celle-ci est extrêmement rapide la rendant ainsi obsolète à court/moyen terme, où l'IA peut la synthétiser en une seconde, rester assis dans un amphithéâtre à écouter une parole linéaire n'a plus aucun sens pour les nouvelles générations. Dans ce contexte d’accélération brutal et totalement inédit, la résolution d’un problème, soit la capacité à répondre à une équation déjà posée, sera bientôt totalement déléguée aux machines.

La véritable frontière humaine se déplace désormais vers le "problem design". L’enjeu n’est plus de trouver la réponse, mais de poser la bonne question. Il faut savoir prévoir les failles d’un système complexe, définir le cadre d’une solution durable, intégrer la dimension humaine et décider au cœur de l’incertitude deviennent des compétences fondamentales. Dès aujourd'hui, et plus encore en 2026, l’étudiant n'est plus là pour absorber, mais pour challenger. Grâce aux outils d’IA, il accède aux contenus, les reformule, les approfondit ou les conteste en temps réel. Il cesse d'être un matricule dans une cohorte pour devenir l'acteur principal de son propre apprentissage. Cette transition de la passivité vers l'action n'est pas une option, c'est une nécessité pour former des esprits critiques capables de naviguer dans l'incertitude.

La mutation radicale du corps enseignant

Si l'étudiant change, le professeur doit opérer une mutation plus profonde encore. Il ne peut plus se contenter d'être un simple "transmetteur". Sa valeur ajoutée ne réside plus dans ce qu'il sait, mais dans ce qu'il permet de faire. Le rôle du professeur de demain est triple ! Il sera un architecte d’expériences pédagogiques ancrées pour concevoir des situations d'apprentissage complexes où l'étudiant doit se confronter à un monde réel où les injonctions paradoxales sont nombreuses. À ses côtés, il deviendra un coach intellectuel, attentif aux trajectoires individuelles, capable d’accompagner chacun dans sa progression et dans la construction de ses compétences. Enfin, il jouera un rôle essentiel de guide éthique, en apportant le recul nécessaire face à des technologies qui, bien que puissantes, restent dépourvues de conscience.

On observe ainsi l’émergence d’un nouvel ingénieur, à la fois expert scientifique et citoyen du monde, en capacité de relier des contraintes disciplinaires plutôt que de s’enfoncer dans une spécialité. Ce changement de paradigme exige de former des jeunes ayant des visions systémiques des problèmes, en capacité de dialoguer avec une diversité toujours plus grande d’acteurs et de disciplines. Décloisonner les disciplines, renforcer la coopération entre les écoles, les universités et le monde socio-économique afin de créer des profils hybrides, agiles et éthiquement solides devient une absolue nécessité.

L'exigence d'un haut niveau scientifique

Une erreur funeste consisterait à croire que l'IA va nous simplifier la tâche au point d'affaiblir notre niveau d'exigence. C'est l'inverse qui se produit. L'IA ne doit pas être une béquille pour pallier nos lacunes, mais un cerveau augmenté. Pour piloter ce "cerveau", l'ingénieur doit être un véritable chef d'orchestre capable de résoudre des problèmes d'une complexité inédite. Cela impose paradoxalement de renforcer drastiquement les fondamentaux scientifiques : mathématiques, physique théorique, mécanique, logique, statistiques, informatique de pointe et épistémologie.

Sans une maîtrise absolue de ces bases, l'ingénieur ne serait qu'un consommateur passif d'une "boîte noire" technologique, incapable d'en auditer la pertinence ou la sécurité. Dans l'industrie, où l'IA pilote désormais des infrastructures critiques et sécurise des chaînes logistiques stratégiques, la médiocrité n'a pas sa place : c'est une question de souveraineté nationale et européenne.

Vers l'ultra-personnalisation

Enfin, nous devons tuer le modèle de la formation identique pour tous. La standardisation est le vestige d'une ère industrielle dépassée. Face à la diversification croissante des profils que nous accueillons dans nos 26 campus, nous devons passer au modèle adaptatif, pour porter haut et fort nos valeurs que sont celles de l’ascension sociale et le développement économique du pays.

L’IA est ici un allié précieux : elle doit devenir un moteur de recommandation capable de construire, pour chaque jeune, une trajectoire individualisée, sécurisée et alignée sur son potentiel et ses aspirations. Elle doit être un tuteur qui comprend ses mécanismes cognitifs d’apprentissage et qui sait s’adapter à tous, pour tirer le meilleur parti de chacun de nos jeunes, pour les amener le plus haut possible. Nous ne formons pas des "produits" de sortie de chaîne, mais des décideurs techniques uniques, capables de concilier performance économique, environnement social et impact environnemental.

Le futur de l'enseignement supérieur ne se jouera pas dans la résistance au changement, mais dans notre capacité à l'anticiper. À travers l'apprentissage par projet, l'alternance et une recherche de pointe, CESI école d’ingénieurs s'engage à faire de l'IA non pas un outil de substitution, mais un levier d'émancipation. Il ne s'agit plus seulement de former des techniciens performants. Notre mission est de former des acteurs stratégiques, des citoyens du monde, des esprits libres et des scientifiques de haut vol capables de défendre une vision industrielle durable, souveraine et profondément humaine.

* Jean-Marc Ogier est directeur général de CESI école d’ingénieurs

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