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Islam libéral: mode d’emploi introuvable!

Ni le réel n’est entièrement rationnel ni le rationnel tout à fait réel.
Albert Camus.

Notre vie est une constante négociation entre le rationnel, l’imaginaire et nos émotions.
Albert Memmi.


L’Islam contre la modernité. Tel est le titre, sans point d’interrogation, et donc la conclusion professée par Ferghane Azihari dans son dernier essai, au sens où l’entendait Montaigne.

De prime abord, elle tombe sous le sens. Il cite Tocqueville :

Mahomet a fait descendre du ciel, et a placé dans le Coran, non seulement des doctrines religieuses, mais des maximes politiques, des lois civiles et criminelles, des théories scientifiques.

Livre pimenté de récits légendaires et merveilleux, dicté au VIIe siècle par Allah lui-même à un scribe illettré. Or, chacun sait que, pour toute religion, la parole divine est immuable. Le Coran expose donc une vision du monde figée. Comme pour tout système juridique, ne sont pas exclues les controverses doctrinales, mais elles ont pour limites un cadre intangible. Si les constitutions et les lois séculaires peuvent être révisées et adaptées aux nouvelles réalités sociales, il ne saurait en aller de même quand le Créateur a légiféré une fois pour toutes, pour l’éternité. Un exemple : s’il est légitime de discuter du sexe des anges, l’existence de ces auxiliaires ailés de Dieu ne saurait être mise en doute, sous peine d’hérésie.

Les pendules remises à l’heure

Avant même de lire cet ouvrage, nul besoin d’être un érudit orientaliste pour connaître les principes fondamentaux consacrés par le droit islamique : infériorité des femmes, soumises à l’autorité des hommes (père, frères) si elles sont célibataires et à celle de leur mari (librement choisi, ça va de soi…); dans une procédure judiciaire, leur témoignage a un poids inférieur à celui d’un homme; le divorce est un acte de répudiation unilatéral de la part du mari et l’ex-femme n’a aucun droit sur la garde des enfants; il y a inégalité sur le plan successoral… L’exogamie est licite pour ces messieurs, mais ces dames restent strictement soumises à l’endogamie et sont nubiles à l’âge mûr de 9 ans. Par ailleurs, si les minorités juives et chrétiennes bénéficient de la généreuse mansuétude que l’état islamique refuse aux païens, leurs membres sont toujours soumis à une infériorité juridique dont l’intensité dépend de la bienveillance et de l’ouverture d’esprit du sultan local. N’oublions pas l’esclavage, qui n’épargne ni les « nègres » (qui « ont peu de ce qui est essentiellement humain et possèdent des attributs tout à fait voisins de ceux d’animaux stupides », dixit le grand sage Ibn Khaldoun), ni, bien sûr, les « négresses »; la polygamie (mais il ne faut rien exagérer car elle est limitée à 4 épouses); et, last but not least, l’apostasie, qui est sanctionnée par la peine de mort.

En matière de droits civiques, de droit de la famille et de droit du travail, un modèle quelque peu désuet.

M. Azihari donne une passionnante rétrospective historique, bien étayée par de solides références documentaires. Mieux, il remet quelques pendules à l’heure.

En ce qui concerne le soi-disant âge d’or de la civilisation musulmane du XIIe siècle, laquelle aurait alors rendu à l’Occident son héritage philosophique grec, le lecteur apprend que cette retransmission fut plutôt l’œuvre d’intellectuels non musulmans, arabophones mais polyglottes : les disciples du prophète répugnaient à l’étude des langues étrangères. Une possible préfiguration du dictateur cambodgien Pol Pot?

D’aucuns, comme jadis Napoléon, voient dans le prophète le chef ayant instauré un certain ordre dans une contrée désertique. L’auteur fait ce constat que, en réalité, le Moyen-Orient, y compris la péninsule arabique, était une région riche, tant sur le plan matériel que sur la diversité culturelle. Au lieu de s’appuyer sur ce fertile terreau, les autorités conquérantes l’ont étouffé. D’ailleurs, il souligne avec ironie que Khadija, la première épouse du prophète, non seulement n’était pas analphabète, mais était une femme d’affaires accomplie, marchande de chameaux de son état, concessionnaire des limousines de l’époque. Or, non seulement la Saoudienne d’aujourd’hui n’est juridiquement qu’une mineure incapable, mais, ô ironie, elle était, jusqu’à une époque récente, interdite de conduite de véhicules automobiles… Est-il possible de mieux illustrer la déchéance de la femme?

Le totalitarisme se traduit toujours par la régression de la pensée et de la justice sociale.

Spirituel et temporel

En matière scientifique, l’islam est hostile à la créativité théorique, seul l’utilitaire compte. Métaphoriquement, le musulman pieux peut faire un bon ingénieur, mais pas un physicien. 76% des musulmans feraient primer le dogme sur la science en cas de conflit.

La cause est entendue : l’islam est totalement incompatible avec l’État moderne. En effet, l’« islam libéral » est un oxymore et est fausse la distinction entre « islam » et « islamisme »

La question est plutôt de savoir si les individus nés musulmans peuvent vivre en Occident en citoyens, notamment respectueux de la laïcité à la française. Autrement dit, peuvent-ils faire abstraction des injonctions divines et respecter intégralement le droit séculier?

En ce qui concerne les libres penseurs (et surtout penseuses…), qui ont brisé leurs chaînes mentales, aucun problème; ils sont plus nombreux que l’on croit. Quant au musulman modérément pratiquant lambda, ignorant en matière d’histoire et qui tient pour acquis, comme son homologue chrétien, que sa religion prêche simplement l’amour du prochain et la tolérance (vu qu’il n’a pas pris connaissance des précisions totalitaires exposées dans les notes de bas de page), ce ne sont que d’inoffensives brebis égarées.

Mais quid des intégristes, ou plus exactement, des rigoristes?

L’auteur cite le saint-simonien Ismayl Urbain, conseiller de Napoléon III quant à sa politique algérienne, qui pose parfaitement le problème :

Tant que les Indigènes n’auront pas opéré une séparation radicale entre le spirituel et le temporel, tant que leur culte et leurs dogmes religieux seront en contradiction avec nos Codes, ils ne pourront être investis du titre de citoyens français. Il faut que le Koran devienne pour eux un livre purement religieux, sans action sur la législation civile. Ce progrès n’est pas impossible. D’autres peuples sont sortis de l’organisation théocratique et se sont rangés sous un gouvernement séculier, sans abdiquer leurs croyances.

Grosso modo, le judaïsme, y compris orthodoxe, a atteint cet objectif. La loyauté envers le pays d’accueil est une obligation prescrite par la halakha, laquelle reconnaît aussi une sorte de pouvoir réglementaire qui a permis aux communautés établies en Occident de légiférer, dans une certaine mesure, en fonction de l’évolution sociale. Le meilleur est l’abolition de la polygamie il y a plusieurs siècles. Idem pour le christianisme, encore que ses prétentions monopolistiques aient été habilement mises en veilleuse suite aux coups de boutoir des Lumières. A signaler toutefois que l’Église catholique s’est parfois permis de faire obstacle au législateur sur certains sujets, comme le divorce ou l’avortement; elle a du mal à comprendre que nulle chrétienne pieuse n’est contrainte ni à divorcer ni à se faire avorter. Mentionnons les Mormons américains, qui croient toujours en la polygamie dans l’au-delà, mais qui en interdisent la pratique sur Terre.

A noter que de nombreuses croyances sont parfaitement inoffensives. Par exemple, n’a rien de nuisible socialement la conviction portant que vient d’être accueilli triomphalement dans l’autre monde par 72 vierges feu le Guide suprême Ali Khamenei, qui a bien mérité son paradis à titre de dévoué serviteur d’Allah. Croire qu’un certain Lazare fut ressuscité par un multiplicateur de pains et de poissons, ce n’est que croire en une suspension ponctuelle lointaine des lois de la nature. Grand bien fasse au fidèle.

Cela dit, la charia, elle, semble muette quant à la démarche du fidèle au regard des institutions de son pays de résidence. Pour les rigoristes, tout est donc une question de rapport de forces.

Et M. Azihari fait état de statistiques préoccupantes provenant du Royaume-Uni. Près d’un tiers des musulmans au Royaume-Uni demeurent en principe favorables à la peine de mort pour les apostats.

(On se souviendra que Youssouf Islam, alias Cat Stevens dans une vie antérieure où ses chansons s’inscrivaient dans l’esprit « peace and love », avait déclaré que si Salman Rushdie avait insulté le prophète, il devait mourir. Pas d’affolement cependant : il précisa par la suite, avec une indulgence qui frisait la faiblesse, qu’il n’appelait pas à la violation des lois britanniques. Fausse alerte donc).

Une petite majorité prône l’illégalité de l’homosexualité.

(On comprend mal en quoi cette question puisse déranger quelque hétéro que ce soit vu qu’elle ne le touche en aucune manière, ni de près, ni de loin, par définition. A l’instar des chrétiennes libres de refuser le divorce et l’avortement, que les dévots de tout poil soient entièrement rassurés : dans un état de droit laïc, ne se fait sodomiser que qui veut. La chose ne concerne que les adultes consentants).

Moins théoriquement, plus de deux tiers sont en faveur d’un délit de blasphème pour les contempteurs de l’islam.

Quelques réserves, qui n’entachent en rien la validité de ses constats sur l’islam.

Excellent état des lieux, mais…

Notons que, sans vouloir adhérer au christianisme qu’il critique (il ne suivra pas les récentes brisées d’une Ayaan Hirsi Ali), l’auteur a quand même tendance à lui manifester une bienveillance un tantinet excessive, même s’il a été moins oppressif que l’islam, notamment ce qui concerne les femmes, ce qui n’était évidemment pas difficile ainsi qu’il le reconnaît lui-même.

Il abonde dans le sens de Tocqueville :

L’évangile ne parle, au contraire [du Coran], que des rapports généraux des hommes avec Dieu et entre eux. Hors de là, il n’enseigne rien et n’oblige à rien croire.

Tellement généraux qu’une substantielle doctrine sociale et politique a été construite sur le nouveau testament! Selon l’apôtre Paul, la bonne épouse chrétienne doit obéissance à son mari et, sans approuver directement l’esclavage, il invite l’esclave à la résignation. Par ailleurs, la marche sur les eaux du rédempteur est toujours considérée comme un fait incontestablement historique.

Azihari définit le christianisme comme un « judaïsme hellénisé », ce qui est inexact. Il est totalitaire en ce qu’il invoque un monopole de la vérité, opportunément rappelé par feu NSP Benoît XVI, qui explique avec fermeté que les autres religions ne détiennent que de plus ou moins maigres parcelles de vérité.

Le judaïsme, lui, s’est révélé nettement plus ouvert aux nouvelles connaissances scientifiques : selon Maïmonide (le RAMBAM), en cas de conflit entre la raison et le récit biblique, celle-là appelle une lecture métaphorique de celui-ci. Mieux, le judaïsme ne prétend pas constituer une formule obligatoire de salut pour l’humanité, et les non juifs, les fils de Noé, ne sont pas voués à la damnation éternelle. Le fanatisme, notamment chez les Hassidiques, se traduit non pas par une volonté de conquête, mais pas un auto-enfermement dans un ghetto.

Quant à l’hellénisme, le Nazaréen, trop souvent enclin à des accès de rage folle et à cracher ses menaces de géhenne et autres imprécations sur les contradicteurs et sceptiques, ne fait pas le poids face à un Socrate calme et posé, préférant le dialogue serein.

L’auteur attribue à Grégoire de Nysse le premier plaidoyer contre l’esclavage au IVe siècle, qui aurait alors pris ses distances de l’apôtre Paul. C’est ignorer que les sophistes présocratiques grecs étaient opposés à cette institution, ultérieurement avalisée par Aristote, comme faisant partie de l’ordre naturel des choses.

Enfin, il est dommage que l’auteur ait succombé à une tentation démagogique en prônant la déchéance de nationalité et l’expulsion du territoire national des militants au service d’organisations fondamentalistes alors que la bonne application du droit pénal suffit. On entend trop souvent d’ailleurs cette idée en France, au Royaume-Uni et, bien sûr, dans l’Amérique trumpienne. On répondra que ce genre de mesure peut être instrumentalisé par n’importe quel gouvernement tyrannique afin de réduire au silence des dissidents dont la parole est utile (cf. l’Allemagne nazie et la perte de nationalité et l’expulsion de Soljenitsyne par l’Union soviétique en 1974); elle n’a aucune vertu dissuasive et donne à l’intéressé la qualité de martyr; enfin, elle est contre-productive car elle prive l’État concerné de sa compétence concernant les crimes commis à l’étranger. La nationalité confère des droits, mais impose corrélativement des devoirs.

Il n’y a là selon moi qu’une fétichiste transposition de l’excommunication.

En conclusion, globalement, M. Azihari fait un excellent état des lieux. Force est de constater en effet que l’idéologie islamique exerce une influence délétère. Même si les terroristes actifs ne constituent qu’une infime minorité, leurs motivations, puisées dans des sources scripturales aux origines et à la signification obscures, résonnent, hélas, de manière nuisible au débat public et, ce qui est pire, contribuent au maintien de donjons idéologiques où sont retenues captives trop de jeunes générations. En guise de comparaison, le sectarisme des nostalgiques de l’Église pré-Vatican II, laquelle priait pour les « perfides juifs », ne se manifeste plus de nos jours par des actes violents, mais de manière plus ciblée et feutrée, par exemple par le sournois contournement de l’instruction en matière de la sexualité et d’impératifs de la laïcité dans leurs bunkers scolaires. La réalité incontournable est que l’arme de destruction massive des superstitions que dénonce efficacement M. Azihari par ce terme est l’exposition à la pensée rationnelle et critique, d’où l’importance capitale d’assurer le respect des programmes établis par le ministère de l’Education nationale, notamment en histoire et en philosophie.

M. Azihari nous donne donc un essai instructif que chaque lecteur droit recommander à un ami. Et la lectrice de 18 ans et plus pourra utilement en confronter les données avec un opuscule qui vient tout juste de paraître aussi (coïncidence ou providence?…), Moi la jeune musulmane d’un éminent salafiste, le Dr Ahmad Ibn Moubarak Al-Mazrou’, digne héritier de Piaget, spécialiste confirmé des outils pédagogiques destinés aux enfants. Ce petit bijou de guide pratique de développement personnel est interdit de vente aux mineures en France (bonne nouvelle, l’accès en est libre au Québec), mais ces futures adultes reproductrices peuvent compter sur leurs parents soucieux de leur épanouissement pour le leur offrir.

400 pages

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