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Nicolas d’Estienne d’Orves : "Je n’ai pas souvenir de différences criantes entre femmes de droite et de gauche"

On ne s’ennuie jamais avec Nicolas d’Estienne d’Orves, l’homme qui sait mélanger dans ses livres une certaine gauloiserie aristo et une efficacité à l’américaine (il a par sa mère des origines yankee). Ecrivain, il est devenu en 2024 un personnage de roman en inspirant à sa compagne Emma Becker le déjà culte Antonin de Quincy d’Avricourt du Mal joli. Il a depuis repris sa place d’auteur en se lançant dans une saga sur les sept péchés capitaux. Après L’Île de l’orgueil (sur l’orgueil, faut-il le préciser), voici La Reine de mai (sur la luxure).

Le livre s’ouvre sur une scène de crime à la Bernard Minier : on retrouve dans une cave les cadavres de sept femmes. Très vite l’élégance naturelle de d’Estienne d’Orves reprend le dessus et on quitte le polar lambda pour aller vers le fantastique. Il est question d’un personnage énigmatique, Tobias Gantzer, expert en tableaux anciens et faussaire de génie, qui ressemble à Barbey d’Aurevilly ou Salvador Dali. Il cache chez lui une non moins mystérieuse toile magique, comme dans Le Portrait de Dorian Gray de Wilde ou Le Cas de Charles Dexter Ward de Lovecraft… Après lecture de ce divertissement distingué, il convenait de revenir sur terre en discutant luxure avec NéO – où il sera question d’opéra, d’andouillette et de la supériorité de l’érotisme sur l’idéologie.

L’Express : Vous aviez commencé votre série sur les péchés capitaux par l’orgueil. Pourquoi avoir choisi la luxure cette fois-ci ? De la part du fin gastronome que vous êtes, on aurait pu s’attendre à la gourmandise...

Nicolas d’Estienne d’Orves : Pour être très honnête, il n’y avait pas d’ordre établi. Lorsque j’ai décidé de me lancer dans cette série, j’ai voulu éviter le "feuilleton". Ces sept péchés sont des histoires qui se complètent, s’emboîtent, mais ne se suivent pas. Tout pourra être lu dans le désordre. J’ai bâti mes intrigues, esquissé certaines, et rédigé celles qui m’inspiraient le plus au moment où je m’y attelais. La luxure est venue naturellement, non que j’aie eu envie de me plonger dans une intrigue forcément sulfureuse, mais cette histoire de tableau hanté me titillait plus que les autres, et j’ai ressenti le besoin de dépeindre ces toiles et les personnages qui gravitent autour. Pour ce qui est de la gourmandise, je sais bien que mes (nombreux !) amis gastronomes m’attendent au tournant : ce roman à venir sera une histoire beaucoup plus longue et complexe que celle de La Reine de mai, beaucoup plus haletante aussi, proche du thriller scientifique et de la politique-fiction ; un livre qui va me demander un gros travail en amont que je n’ai pas encore fait, voilà tout. La Reine de mai est plus proche d’un divertissement, d’un caprice, dans le sens musical de ces termes…

Toujours dans le champ de la gourmandise, quel plat s'approche le plus de la luxure ? Les abats ou le caviar ?

Le mot "luxure" sous-entend un regard moral - et sans doute réprobateur - qui ne s’applique pas forcément aux joies de la table (tout comme la "gloutonnerie" est préférable à la "gourmandise" dans la liste des péchés capitaux). Mais pour répondre à votre question - que je devine coquine -, je vous dirai qu’en matière de gourmandise la luxure n’est que ce que votre imagination vous dicte. Libre à vous de butiner du caviar et de vous croire plongé dans les replis suaves, moites et salés de quelque créature musquée (dont je ne précise ni le sexe, ni le genre, ni l’ethnie, cela va de soi). Tout comme les formes oblongues et les textures élastiques de certains abats sont à même d’évoquer d’autres organes ou accessoires, réservés à des usages moins digestifs (quoique…). Bref, l’essentiel est d’exciter l’appétit et que les dévorations soient sans tabou. Et fouette cocher !

Par le passé, vous avez écrit deux livres hilarants sur le mauvais goût. La luxure est-elle affaire de bon ou de mauvais goût ? Qu'est-ce qui, dans ce vaste registre, relève franchement du mauvais goût ?

Puisque vous m’avez bien lu, vous vous souviendrez que je divise le mauvais goût en deux camps : celui que j’adore, celui que je déteste. D’un côté les andouillettes et les livres de Tony Duvert, de l’autre les Zones d’activités commerciales, le style Pompidou et les septums annelés. La luxure peut entrer dans ces deux camps, pour peu qu’on en aime ou récuse certaines incarnations. Disons qu’elle ne peut se circonscrire à un seul univers. Il y a autant de luxures que de sensibilités : untel trouvera d’un goût douteux d’aller picorer le fondement de son conjoint, quand d’autres placeront cette pratique au rang d’une toile de Véronèse ou d’une Partita de Bach. La luxure n’est qu’affaire d’imagination et transcende les goûts, bons ou mauvais. Pour être raisonnable, je dirais qu’elle vire au franc mauvais goût quand elle est une luxure imposée, et non partagée (mais parfois la violence mène à la conversion, non ?).

Le mystérieux tableau de La Reine de mai peut rappeler l’étrange film qui était au cœur de votre roman Ce que l’on sait de Max Toppard. Entre la peinture et le cinéma, quel art permet le mieux d’appréhender la luxure ?

Encore une fois, merci de m’avoir si bien lu ! Dans Ce que l’on sait de Max Toppard, on passait de l’autre côté de l’écran, comme dans La Rose pourpre du Caire. Avec La Reine de mai, il s’agit de traverser le tableau comme on s’échappe du monde réel. Film et toile sont l’un et l’autre une fenêtre, tout comme Alice traverse le miroir pour atteindre un monde parallèle bien plus beau et gourmand et enjôleur et fou que sa réalité quotidienne. C’est une idée qui m’obsède depuis mes tout premiers textes, il y a vingt-cinq ans : ma première nouvelle, Le Sourire des enfants morts, tissait les mêmes fantasmes d’évasion physique par la représentation artistique. Mais je ne sache pas qu’un art soit supérieur à un autre pour appréhender la luxure : tout est dans le génie du peintre ou du cinéaste (ou du sculpteur, ou du romancier, ou du photographe, etc.) L’essentiel est d’y croire et de se laisser inviter dans cette réalité seconde, comme dans La Quatrième Dimension de Rod Serling…

Et l’opéra dans tout ça ? Musique peut-elle rimer avec luxure ?

Une fois de plus, tout est affaire d’évocation et de ressenti. Puisque vous me parlez de l’opéra, qui est ma passion la plus ancienne, il y a des musiques de sensualité absolue (et revendiquée) comme certains passages de Wagner. La luxure, du moins la passion charnelle, est au cœur de Tannhäuser et, bien entendu, de Tristan et Isolde. Et Wagner savait retranscrire par le son le feu des sens, l’embrasement du désir, les déferlements charnels. Du moins est-ce mon opinion. D’autres seront devant ces opéras fleuves comme des bûches, n’y voyant que du remplissage teuton et choucrouteux, mais verront leurs sens échauffés par les cantilènes baroques des opéras de Händel (qui, pour moi, sont un tortillage de croupion et un tue-l’amour). Pour ne parler que de l’opéra, bien entendu… Ne sachant à peu près rien de la musique de mon époque (et m’en portant très bien), je ne saurais trouver d’autres analogies. Mais je sais que le jazz, que je connais si mal, possède une charge érotique évidente, toute faite de saccades et de sons feutrés.

Vous avez déjà signé quatre biographies consacrées à Offenbach, Marthe Richard, Arletty et Simone Signoret. Lequel de ces quatre individus fut le plus luxurieux ?

A n’en pas douter, Offenbach et Arletty ! Le premier était un homme à femmes, séducteur compulsif et baiseur impénitent ; la seconde était une jouisseuse patentée, aimant les deux sexes et ne s’interdisant rien. Tous les deux vénéraient la vie, ses joies et ses sucs. Ils se seraient d’ailleurs fort bien entendus, je pense… Après tout, Arletty a beaucoup chanté l’opérette et était admirée par Reynaldo Hahn.

Votre livre parle de luxure, mais il est finalement... assez peu érotique. Parce que vous laissez ce genre de littérature à votre compagne Emma Becker ? A part elle, qui sont selon vous les maîtres du genre ?

L’écriture du corps, du sexe, du désir, est une des disciplines littéraires les plus délicates qui soit. Peut-être la plus difficile. C’est un défi que de ne pas verser dans le cliché, le ridicule, le graveleux, sans pour autant abdiquer le charnel, les mots qui tachent et qui poissent. Emma pratique cela avec une maîtrise assez unique, je pense, car elle évite tous les écueils sans pourtant renoncer à la crudité. Disons que l’écriture du corps - et l’écriture tout court, d’ailleurs - sont sa respiration naturelle. Un naturel que je ne saurais trouver, car je n’y suis pas vraiment chez moi. Je ne sais s’il s’agit là de pudeur, ou de simple goût, mais je préfère laisser au lecteur le choix d’imaginer ce qui se passe (ou pas) une fois les lumières éteintes. Et puis, surtout, mon roman est moins une histoire de cul qu’une histoire d’impuissance. Donc le sexe y est au point mort, et c’est à ce moment que la luxure est convoquée, comme une divinité tutélaire venue réveiller le désir de mon héros.

Quant aux maîtres du genre, c’est difficile à dire. Parmi mes contemporains, je ne connais qu’Emma qui sache à ce point sublimer l’écriture érotique (mais je lis peu la production actuelle, donc je ne suis pas bon juge). J’aurais tendance à préférer l’érotisme potache et joyeux de Pierre Louÿs aux carnages sadiens ; je m’amuse parfois à relire L’Histoire de l’œil de Bataille ou L’Anglais décrit dans le château fermé de Mandiargues, mais ça m’émoustille moins qu’à vingt ans. Je reste très admiratif de ce qu’a su faire D. H. Lawrence dans L’Amant de Lady Chatterley, qui parvient à décrire tout, dans ses moindres détails, tout en restant incroyablement elliptique, et d’une absolue élégance poétique. Enfin, l’un des romans les plus luxurieux, les plus obscènes, et pourtant les moins érotiques, reste pour moi Hécate et ses chiens de Paul Morand…

Dans Le Mal joli, ainsi que dans l’interview qu’elle avait accordée à L'Express lors de la parution du livre, Emma Becker expliquait que les hommes de droite sont de meilleurs amants que les hommes de gauche. Que vous inspire cette réflexion ? Et diriez-vous qu’on peut faire la même distinction entre femmes de droite et femmes de gauche ?

Je me rappelle cet entretien et je pense que vous aviez poussé Emma, diables d’intervieweurs, à une telle confession ! N’ayant jamais pratiqué les gens de mon sexe (à moins qu’il faille dire de mon "genre" ? Ou bien utiliser une lettre ? Depuis quelque temps je m’y perds…), je ne peux que la croire sur parole. Et je ne sais pas si les opinions politiques ont une incidence sur la vaillance des coups de reins ou l’emplissage des corps caverneux. La bistouquette n’a pas vocation à aller aux urnes. Quant aux femmes de gauche ou de droite, je n’ai pas souvenir de différences criantes. Les convictions sont des vêtements qu’on retire en même temps que le reste (et c’est heureux !).

Page 108 de votre livre, un personnage de votre livre déclare que la folie et l'impuissance sont "un peu la même chose". Un avis que vous partagez ?

Disons qu’elles sont des vases communicants. Je suis persuadé que l’impuissance créatrice, l’impossibilité de faire du plein avec du vide, est pour un artiste le premier pas vers une forme de folie, du moins de dépression. Le monde perd ses couleurs, son relief, sa saveur, et plus rien n’a d’intérêt. Quelque chose semble mort, et il faut vite retrouver le vrai côté de la vie, c’est-à-dire la création. Mais c’est une mort dont on peut toujours ressusciter (tout cela reste très chrétien).

Plus tard dans le roman, le héros Tobias Gantzer constate que "les séducteurs n’ont plus bonne presse". La luxure est-elle désormais forcément identifiée à une forme de criminalité ? Le libertinage à la mode du XVIIIe siècle est-il encore possible aujourd'hui ?

Comme je vous le disais plus tôt dans cet entretien : tout dépend du sens que l’on donne au mot luxure, si l’on y place de la morale. La luxure de l’Ancien régime était une luxure presque féodale, fondée sur la prédation, le jeu de pouvoir, des êtres humains réduits au rang de pions – comme dans Les Liaisons dangereuses ou Les Cent Vingt Journées de Sodome. Il s’agissait moins de plaisir que de manipulation. Presque trois siècles plus tard, l’échiquier a changé de sens (et de mains). La seule chose qui importe est le plaisir partagé, un équilibre des forces (même si cela implique une forme de souffrance, de douleur, dès l’instant que tout cela est consenti). Et puis il reste l’imaginaire (les livres, les films, les tableaux) pour laisser à la luxure l’espace de se déployer dans ses acceptions les moins fréquentables. Dans la fiction, tout est possible, même le pire. Sans doute est-ce pour ça que j’aime tant les univers parallèles…

La Reine de mai par NéO. Albin Michel, 263 p., 20,90 €.

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