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A Téhéran, l’espoir d’un avenir meilleur s'amenuise : "Je veux assister au départ des mollahs, mais..."

Le premier jour, lorsque la nouvelle du bombardement, et de la destruction du bureau du Guide suprême, est tombée vers 10 heures du matin, la population, terrifiée, s'est ruée vers les stations-service, les boulangeries et les magasins, craignant une pénurie. "Nous n'avons plus de conserves, ni de thon, ni de haricots, ni même de biscuits, témoigne un vendeur dans une épicerie. Les gens ont tout acheté dans les deux premières heures, et on ignore quand ces produits seront de nouveau disponibles."

Dans la capitale iranienne, l'odeur de poudre est omniprésente. Cette opération américano-israélienne l’a de nouveau plongée dans les ténèbres, pour la troisième fois depuis un demi-siècle. Une femme au foyer raconte : "J'avais sept ans pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) et je priais pour que mon enfant ne connaisse jamais cela, qu'il ne grandisse pas dans ce climat de violence. Mais voilà, c'est arrivé et nous devons maintenant quitter Téhéran". Comme elle, de nombreux parents ont récupéré leurs enfants à l'école et ont fui la ville dans la nuit, se mêlant à tous ceux qui prenaient la route.

L'espoir de justice

Beaucoup, aussi, sont restés chez eux, confiants dans l'issue de la guerre, en attendant que quelque chose d'important se produise. Il était 22 heures lorsque la rumeur de la mort de l'ayatollah Ali Khamenei a retenti. Un événement qu'espéraient des familles endeuillées par la répression sanglante des manifestations des 8 et 9 janvier, ainsi que ceux que l’échec des protestations avait laissé amers. "Lorsque j'ai appris l'information, j'ai pleuré de joie. J'ai appelé une autre mère endeuillée en lui disant : 'Mon cœur s'est enfin apaisé'", confie l'une d'elles, qui a perdu son enfant. Après le massacre, seul l'espoir de justice et du châtiment des responsables avait permis à une grande partie de la population de tenir le coup. Dans le sillage de l'élimination d'Ali Khamenei, ces personnes croyaient encore en l'avenir, malgré la coupure d’Internet, les frappes incessantes, la destruction des bâtiments et les morts civiles.

Ceux qui n'ont pas abandonné leur logement ont changé leurs habitudes. En les observant depuis chez soi, on constate qu'ils restent éveillés tard dans la nuit et que, lorsqu'ils entendent des explosions, des avions de chasse ou des drones, ils montent sur les toits ou près de leurs fenêtres pour regarder. Certains se mettent même à filmer des scènes de guerre. Hamid, qui passe plusieurs heures par jour sur le toit ces jours-ci, raconte : "Je peux maintenant distinguer le bruit des drones de celui des combats. Je reconnais les éclairs de nos systèmes de défenses. Hier soir, ceux de l'ouest ont été impuissants et nous pouvions apercevoir les lueurs d'un dépôt pétrolier en feu. Puisque je suis ici, je veux suivre la guerre en direct et assister de près au départ des mollahs."

Un kit de survie

Cet esprit de résistance et de persévérance est très répandu chez les habitants qui n’ont pas fui la ville. La scène suivante en témoigne : dans l'est de Téhéran, un groupe de jeunes s'est assis autour d'un feu allumé dans une cour et parle de l'avenir jusqu'à tard dans la nuit. Ils sont tous quasiment d'accord pour dire qu'il faut rester à Téhéran. Parmi eux, seul Mohammad a un avis différent : "Je ne sais pas quelle sera l'issue de cette guerre, mais je suis triste de voir mon pays se détruire sous mes yeux, impuissant. Je me demande pourquoi certains l'ont mis dans une telle situation."

Partout, on observe les mêmes réflexes dans les appartements. Un sac à dos rempli d'affaires essentielles, quelques packs d'eau minérale et des bougies. "Chaque jour, en voyant ce kit de survie devant ma porte, je suis angoissée et triste, témoigne Zahra. J’espère encore que je n'aurai pas à quitter mon domicile. Je veux rester ici jusqu’au bout. Mais bien sûr, si Téhéran est évacuée ou si la centrale électrique explose, je n’aurai pas le choix."

Alors que la guerre se prolonge, les gens sortent moins de chez eux pour se déplacer en ville. Les magasins alimentaires sont restés ouverts, même rien n'est plus comme avant. La plupart des bouchers n'ont pas de viande et de volaille fraîches à vendre, aucun camion ne pouvant les approvisionner.

En se rendant dans les épiceries, une autre réalité saute aux yeux : tout est devenu incroyablement cher, les prix étant totalement hors de contrôle. Le prix des pommes de terre varie du sud au nord de Téhéran, oscillant entre 80 000 (0,25 euro) et 180 000 tomans (0,57 euro) le kilo, alors qu’avant la guerre, il était de 45 000 tomans (0,14 euro). Le prix des concombres, des tomates et des aubergines ont triplé. Autant de légumes qui étaient auparavant bon marché et constituaient la base de l’alimentation des classes moyennes et populaires. Tout comme les œufs, dont le prix a doublé dans le sud de Téhéran.

Des Iraniens quittent la capitale

Cette flambée des prix ne concerne pas que la capitale. Des témoins oculaires affirment qu'en raison du grand nombre de personnes quittant Téhéran et certaines villes ravagées par la guerre - comme Ispahan -, pour se rendre dans le nord du pays, ces mêmes aliments ont également vu leur prix grimper dans les provinces septentrionales.

Malgré la crise, le premier vice-président Mohammad Reza Aref a assuré dans une interview que la population n'avait aucun problème pour se procurer de la nourriture, des médicaments et d'autres produits de première nécessité, et que le gouvernement avait mis en place des mesures. Mais la réalité est tout autre. Et la guerre fait souffrir tant ceux qui sont favorables à sa poursuite que ceux qui s'y opposent.

Les partisans du régime qui pleurent la mort d'Ali Khamenei estiment qu'une riposte ferme doit être apportée aux États-Unis et à Israël. Pendant que Téhéran lance des missiles et des drones, les forces des Bassidji (la milice paramilitaire) et des Gardiens de la révolution, qui ont installé des barrages dans la ville, surveillent les entrées et les sorties. Par peur d’être visés - à l'instar des commissariats et des casernes -, ils dorment souvent au bord de la route ou dans leurs véhicules. Leur présence instaure un climat de peur et engendre des embouteillages.

"Après qu'Israël a bombardé l'une d'elles près de la place Sabalan, les Bassidji n'osent plus s'approcher de leurs bases. La nuit, ils allument des feux, s’enveloppent dans des couvertures et pointent leurs armes sur les gens, raconte Ali. On voudrait qu'ils partent, leur présence nous met en danger." Et Reza, un autre habitant, de renchérir : "Ils prétendent être solidaires du peuple et soucieux de sa sécurité, mais qui peut y croire ? Un haut gradé des Gardiens de la révolution vivait dans mon quartier et les voisins lui ont demandé de partir car sa présence menaçait la vie de tous. Les Américains auraient pu viser sa maison..."

Des virées pour intimider la population

Et puis cette nouvelle est tombée. Dans la soirée du 8 mars, dix jours après l'assassinat d'Ali Khamenei, son second fils, Mojtaba, a été élu nouveau guide suprême. L'annonce a jeté des partisans du gouvernement dans les rues. Bien moins nombreux qu'auparavant, ils se montrent extrêmement agressifs et bruyants. Chaque nuit, ils sillonnent les quartiers en convois de motos ou de voitures, klaxonnant et diffusant de la propagande à plein volume. Ils se déplacent aussi en petits groupes de moins de cinquante personnes – principalement des femmes et des enfants – et crient des slogans dans les ruelles, protégés par des bassidji armés. Ces virées visent à intimider la population, à la dissuader de s'opposer au régime. Mais aussi à inciter les gens à sortir dans les rues : le régime cherche ainsi à former des "boucliers humains", pour se prémunir contre les frappes aériennes américaines et israéliennes. Sans grand succès, puisque tout le monde reste le plus possible chez soi.

L'annonce de l'arrivée au pouvoir de Mojtaba Khamenei a déçu beaucoup d'Iraniens, qui craignent que l'offensive israélo-américaine n'apporte aucun changement positif dans leur vie. Le conflit actuel n'augure rien de bon pour le peuple. Alors que la crise dure depuis fin décembre, à la veille du printemps et de Norouz, la grande fête du nouvel an iranien, le 20 mars, nul ne sait ce que l'avenir réserve.

* Journaliste pour des médias iraniens en exil, l'auteur, qui vit en Iran, a été emprisonné par le passé. Il fait partie de ces activistes qui documentent les crimes contre l'humanité commis par le régime.

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