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Un si petit pays

Neuf millions d’habitants. Une bande de terre large comme deux départements français. Pas une goutte de pétrole. Aucune profondeur stratégique…


À sa naissance, ses voisins lui promettaient une disparition rapide. La question n’était pas « si », mais « quand ». L’État juif rêvé par Theodore Herzl devait être un accident de l’histoire, un épisode bref dans le grand récit arabe et musulman du Moyen-Orient. Une anomalie appelée à se résorber.

Et pourtant, depuis le 7 octobre 2023, ce que l’un de nos distingués ambassadeurs[1] de France appelait avec une élégance toute diplomatique un « little shitty country » se bat sur plusieurs fronts à la fois : Gaza, Liban, Syrie, Yémen, et désormais au cœur même de l’Iran.

L’Iran. Un pays immense vaste comme quatre fois la France, peuplé de 92 millions d’habitants. Riche en pétrole, en gaz, en ressources de toute nature. Armé jusqu’aux dents de missiles et de drones. Une théocratie militante qui a fait de la destruction de « l’entité sioniste » non seulement un objectif stratégique, mais une mission quasi métaphysique.

Or voici que ce petit pays frappe aujourd’hui à des milliers de kilomètres de ses frontières, et vise avec une précision chirurgicale les centres nerveux d’un régime islamiste totalitaire qui s’approchait dangereusement de l’arme atomique.

La sagesse est d’être fou lorsque les circonstances en valent la peine

Pendant ce temps, sur nos plateaux télé, les experts soupirent. Le diplomate voit la région sombrer dans le chaos. Le général explique qu’on ne renverse pas un régime à coups de bombardements. L’avocat international évoque l’érosion des normes. Le grand reporter s’inquiète pour les marchés, la « stabilité régionale » et la tentation « expansionniste » d’Israël. Tout cela est dit sur le même ton, celui de la sagesse prudente, de la gravité responsable, de l’expérience supérieure. Bref, le ton de ceux pour qui rien n’est jamais possible, et pour qui il serait plus raisonnable, au fond, de ne rien tenter.

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Le contraste est saisissant. D’un côté, un Occident saturé de prudence qui explique pourquoi l’histoire ne peut pas bouger. De l’autre, un pays minuscule qui agit. Un fait demeure : un État de neuf millions d’habitants affronte aujourd’hui une puissance régionale redoutable à laquelle la plupart des capitales occidentales n’osaient pas se frotter. Un pouvoir de fanatiques cruels qui pend ses opposants, écrase ses femmes, tire sur sa jeunesse et finance à coups de milliards un terrorisme international tentaculaire.

Israël : une frontière civilisationnelle

Pourquoi ce petit pays tient-il ? La réponse tient en un choix ancien, presque civilisationnel. Très tôt dans son histoire moderne, Israël a compris qu’il ne pourrait jamais rivaliser par la taille, par la démographie ou par les ressources naturelles. Alors il a parié sur autre chose, l’intelligence humaine. Là où certains pays vivent de la rente, Israël investit dans l’éducation. Là où d’autres s’appuient sur l’endoctrinement des masses, Israël parie sur la science. Là où beaucoup accumulent les hommes, Israël accumule les cerveaux.

Ce pari a produit des universités parmi les plus performantes du monde, des ingénieurs par dizaines de milliers, une culture scientifique et technologique qui irrigue aujourd’hui l’économie globale. Dans la paix, cela donne la « start-up nation ». Dans la guerre, cela se traduit par l’audace opérationnelle, l’avantage technologique et une capacité d’innovation stratégique qui déconcerte régulièrement ses adversaires.

Un grand pays peut survivre par sa taille. Un petit pays, lui, ne survit que par l’intelligence et la détermination de ses citoyens. C’est peut-être pour cela que, depuis plus de soixante-quinze ans – étroit ombilic sur la carte mais au cœur des passions religieuses, des calculs d’empires et des obsessions idéologiques -, ce pays en forme de mouchoir de poche continue d’écrire une histoire que tant de prophètes annonçaient impossible.

Même ses ennemis les plus résolus finissent parfois par le reconnaître à demi-mot. Dans ce si petit pays, il existe quelque chose que beaucoup de puissances occidentales semblent avoir perdu. La volonté d’exister. Et le courage d’en payer le prix.


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Bernard_(diplomate)

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