Nucléaire : la France et l’Europe doivent déclarer l’urgence industrielle, par Jean-Marc Scolari
Face à la crise climatique et aux bouleversements géopolitiques, le nucléaire s’impose à nouveau comme un pilier stratégique de la souveraineté énergétique européenne. L’édition 2025 du World Nuclear Exhibition en a apporté la preuve : la France en première ligne parie sur l’atome pour tenir ses ambitions de neutralité carbone.
Les ambitions sont claires : la France vise un triplement de ses capacités nucléaires d’ici 2050. Mais entre les déclarations politiques et la réalité industrielle, un décalage majeur subsiste. Derrière les grandes annonces, le défi reste entier : transformer la volonté affichée en une exécution rapide, structurée et compétitive.
Une guerre industrielle que l’Europe ne peut plus se permettre de perdre
Partout dans le monde, le nucléaire accélère. En Chine, une centrale peut sortir de terre en moins de 7 ans (en France, il en faut encore quinze). Avec 58 centrales nucléaires à son actif (57 pour la France), elle devrait dépasser les Etats-Unis d’ici 2030. Ce contraste révèle une faille structurelle, un décalage profond entre nos ambitions et notre capacité d’exécution. L’Europe, et la France ne peuvent plus se contenter de suivre le rythme. Elles doivent le donner.
Les freins sont connus et désormais critiques. D’abord, la pénurie de compétences pèse lourdement sur la relance du secteur. L’incertitude prolongée autour de l’avenir du nucléaire a dissuadé les investissements dans la formation. Résultat : les savoir-faire techniques, notamment dans des domaines comme le soudage de haute précision, se sont érodés, alors même qu’ils sont aujourd’hui au cœur des exigences de qualité et de sûreté. Relocaliser, transmettre, valoriser ces compétences est une urgence.
À cela s’ajoute une complexité réglementaire qui, au fil des années, est devenue un frein majeur à la performance industrielle. L’empilement des normes, des procédures, des validations à chaque étape finit par désynchroniser l’ensemble de la chaîne. Pourtant, lorsque l’urgence impose un cap clair. La reconstruction de Notre-Dame en est le symbole, en présence d’une volonté politique forte, l’exception devient la norme.
Oser innover, oser industrialiser
Les technologies existent, les acteurs industriels sont mobilisés. Ce qui fait encore défaut, c’est le courage de l’innovation et la rapidité d’exécution. Trop souvent, les grands donneurs d’ordre hésitent à s’engager pleinement dans de nouveaux procédés de fabrication, plus automatisés, plus agiles, plus traçables. La crainte de "rater le prochain projet" par excès d’audace freine toute dynamique de transformation.
Nous devons sortir de cette logique défensive. Les difficultés rencontrées à Flamanville ne doivent plus être vues comme un échec, mais comme un point de départ. Il faut standardiser les méthodes, intégrer les sous-traitants en amont, adopter une logique de série, moderniser les ateliers et ouvrir la filière à l’automatisation. Sans cela, aucun gain de compétitivité ne sera possible.
Vers un "Airbus du nucléaire"
La France ne pourra pas porter seule l’effort de relance nucléaire à la hauteur des enjeux qui s’annoncent. L’ambition ne peut plus être nationale ; elle doit être européenne. L’Union européenne fixe les objectifs en matière de décarbonation : elle doit désormais assumer le rôle moteur dans la construction des moyens industriels permettant de les atteindre. Cela implique d’unifier les standards techniques et réglementaires, de mutualiser les investissements à l’échelle du continent, et de favoriser l’émergence de véritables synergies industrielles entre les États membres. C’est à ce prix que l’Europe pourra bâtir une filière nucléaire cohérente, efficace et souveraine.
Il est temps d’envisager un projet structurant à la hauteur des besoins : un "Airbus du nucléaire", capable de soutenir des projets comme les SMR (Small Modular Reactors), tout en garantissant à l’Europe une autonomie technologique et énergétique face à la Chine ou aux États-Unis.
La filière nucléaire française possède les compétences, l’expérience et l’excellence technique. Ce qu’il lui faut aujourd’hui, c’est un sursaut politique, une stratégie claire, des décisions rapides. Osons penser industriellement ! Osons prendre des risques ! Car derrière cette relance, ce sont notre souveraineté, notre résilience énergétique et l’avenir des jeunes générations qui se jouent.
*Jean-Marc Scolari dirige Fronius France depuis bientôt 17 ans. Il est également président de la section soudage, brasage et coupage chez Evolis (organisation professionnelle au service des créateurs de solutions industrielles productives) et membre du Conseil d'Administration de l'Institut de Soudure