"Il maîtrise parfaitement les rouages internes" : au travail, la victoire du politique incompétent
Est-ce un trait de caractère ? Ce collègue discret et moyen, qu’on soutient pour qu’il atteigne ses objectifs et ne plombe pas les résultats du pôle, c’est aussi celui à qui l’on avance un repas quand il oublie sa carte, ou qu’on raccompagne chez lui après une soirée d’équipe. Mais on s’étouffe de jalousie en découvrant que ce même collègue en connaît plus sur la couleur préférée du N+2 que quiconque dans le service, qu’il a offert un vinyle à la N+1 lors d’un déjeuner et que depuis, il lui soumet des idées qu’on a soi-même proposées en réunion. Loin d’être le fruit du hasard, son ascension révèle une parfaite maîtrise des rouages internes. Animal politique au sens de l’entreprise, il possède une intelligence de terrain. Mais son incompétence, elle, demeure. "Ce n’est pas une question de personnalité", tranche Jean-Edouard Grésy, auteur de Gérer les ingérables. L’art et la science de la négociation au service de relations durables (ESF sciences humaines, 2020). "C’est plutôt une approche systémique dans les entreprises avec le 'principe de Peter'", affirme l’anthropologue et fondateur associé du cabinet AlterNego.
"Une déférence pour les puissants"
Paradoxalement, au lieu de valoriser l’expertise ou la compétence, cette logique systémique, permet, selon Jean-Edouard Grésy, aux profils les plus politiques — ceux qui font preuve d’une loyauté (intéressée) sans faille envers leur supérieur — d’atteindre les sommets, sans faire de vagues ni de bruit. Pourtant, leurs lacunes sont flagrantes. Ainsi, dans leur ouvrage Le principe de Peter (J’ai lu, 1970), Laurence J. Peter et Raymond Hull ont théorisé la règle selon laquelle tout employé s’élève dans la hiérarchie jusqu’à atteindre son niveau d'incompétence. L’une des raisons est que les capacités requises pour occuper un poste n’ont rien à voir avec celles nécessaires pour le décrocher. C'est la victoire du politique incompétent. Sur ce modèle, le fondateur d’AlterNego décrit ces managers promus, d'"excellents experts mais qui ne sont pas intéressés par l’humain. Propulsés à des postes d’encadrement, ils ne communiquent que par mail". Sans formation au management, leur approche peut être désastreuse pour les équipes.
Et que dire de celles qui doivent supporter les profils décrits par le professeur à Stanford Robert Sutton dans Objectif Zéro-Sale-Con (Vuibert, 2007) ? Des parcours avec "une déférence pour les puissants et un mépris pour les faibles". Parmi eux, on retrouve ceux qui trustent les postes de direction, "une endogamie élitaire de personnes qui ont fait les mêmes écoles et fréquentent les mêmes clubs", précise Jean-Edouard Grésy. La trajectoire vers le sommet est balisée pour ceux qui appartiennent à ce sérail ou en possèdent les codes, même s’ils sont parfois loin d’avoir le niveau requis.
Justice organisationnelle
Finalement, pourquoi vit-on si mal le fait qu’un mauvais puisse monter tout en haut ? "Dans le monde du travail, les inégalités sont très mal perçues. Quand on n’est pas jugé sur ses compétences mais sur sa capacité à se vendre, en obtenant le suffrage de ses pairs, il faut être à la hauteur", analyse Jean-Edouard Grésy. Scanné par ses collègues, le promu est attendu au tournant sur le terrain de la compétence. Si le schéma dysfonctionne, c’est "la mise au jour des souffrances, des désengagements et des pertes de performance provoquées par l’incompétence", complète Isabelle Barth (La Kakistocratie ou le pouvoir des pires, EMS, 2024). Il revient alors à l’entreprise de corriger ces inégalités totalement incomprises. Favoriser le débat plutôt que d’encourager des salariés muets et aux dociles.
La piste de la justice organisationnelle, théorisée par Jerald Greenberg (A Taxonomy of Organizational Justice Theories, Academy of Management Review, 1987) est fondamentale en psychologie sociale : il ne suffit pas qu’une décision soit objectivement juste, encore faut-il qu’elle soit perçue comme telle. Jerald Greenberg identifie trois types de justice : distributive (équité dans la répartition des récompenses), procédurale (cohérence des processus de décision) et interactionnelle (respect, écoute). Aux organisations qui déplorent le désengagement des salariés de promouvoir cette justice organisationnelle. En lui adjoignant la coresponsabilité, elle redonne du sens au travail et des raisons de s’investir.